MOIS D'OCTOBRE
1" octobre. — Situation fournie par Tintendant. — L'intendant de l'armée vient de donner, à la date du 30 septembre, l'état de nos ressources pour le mois d'octobre, basé sur un effectif de 180,000 hommes. L'effectif réel des rationnaires , y compris les malades, mais non compris la garnison de Metz (gardes mobiles, dépôts et division deLaveaucoupet), est, dit-on, de 160,000 hommes.
Si les indications données par cette situation sont exactes , nous n'avons plus que quatorze jours de pain , biscuit, blé ou farine à donner à ces 160,000 hommes, et, le 15, il ne nous restera plus à consommer que de la viande de cheval. Nous n'aurons plus alors qu'à capituler, ou à livrer une bataille dans des conditions désavantageuses , avec des hommes épuisés, sans cavalerie, sans artillerie. N'aurait -il pas été préférable de prendre une décision avant le terme fatal , et de tenter le sort des armes depuis quinze jours , au lieu d'entrer dans la voie de négociations fâcheuses?
On continue à employer tous les expédients possibles pour remplacer l'avoine, qui va nous manquer complètement ; après les feuilles et les sarments de
vignes, on a prescrit, le 27 septembre, Tusage du tourteau de colza, à raison de 500 grammes la ration, en recommandant de Timbiber d'eau, de le concasser, et de le mélanger dans la musette avec la maigre pitance d'avoine de distribution. Le 30, on a délivré, dans la même proportion, des betteraves, dont Tintendance a pu se procurer cent quintaux.
A la même date , on a ordonné de délivrer cinquante chevaux, par jour, à Tabattoir municipal, ce qui oblige chaque corps d*armée à désigner, tous les matins, 55 victimes, tant pour ses propres besoins que pour assurer la nourriture des habitants de Metz ; ce chiffre est bientôt élevé à 75.
Correspondances des familles. — Par une tolérance de Tennemi , que nous ne nous expliquons pas , on nous laisse, depuis deux jours, adresser des lettres à nos familles par parlementaires ^ ; quelques-unes arrivent du dehors à un petit nombre d'heureux , fort enviés de tous, et les prisonniers que nous avons faits récemment, et que l'on n'a pas encore échangés, sont naturellement admis à pareille faveur. Toute cette correspondance, de quelque côté qu'elle vienne, est , il va sans dire , soumise à la censure dans les deux camps. Je suis parfois chargé de cette lecture, et je dois dire que je ne sais rien de plus pénible, et de plus consolant à la fois. Il est bon, en effet, de voir combien , en face de la mort , les cœurs paraissent accessibles aux sentiments généreux. Rien de plus touchant que ces lignes, dans lesquelles les plus
1 La tolérance n*a pas été de longue durée.
durs en apparence se font doux pour apaiser la douleur d'une mère, d'une femme, d'une sœur ; pour leur bien laisser voir que la santé est parfaite, pour cacher toutes les privations , tous les dangers , parfois des blessures; rien de plus charmant que ces gaies et affectueuses paroles, adressées aux plus petits de la famille , que l'on veut charmer par un souvenir. Et puis , chacun de ces soldats termine sa lettre par des tendresses, comme si ces derniers mots écrits pouvaient être les derniers !
Mais cette lecture est aussi bien triste, car j'y vois partout mêmes douleurs ; les mères y expriment les mêmes souffrances, et de ce côté-ci, comme de l'autre côté du Rhin, ce cri : < Mon fils, ou Mein Sohn » est tout aussi pénétrant, tout aussi déchirant dans les circonstances présentes. Ces seuls mots font deviner toutes leurs larmes, toutes leurs angoisses, et que de fois , hélas ! ces témoignages d'amour maternel ne trouvent-ils plus qu'un cadavre î J'ai sous les yeux le portefeuille d'un landwehrien , resté sur le théâtre du combat de Ladonchamps; voici les lettres de sa mère, celles de sa fiancée; il les a toutes gardées; on y retrouve les luttes du départ, les anxiétés de la séparation, les espérances du retour; on y parle de la Noël, que l'on fêtera certainement en famille. Le pauvre garçon manquera au rendez-vous : il est tombé avec plusieurs, bien loin des siens ; on l'a enterré dans un champ avec quelques-uns de ses compatriotes, même de ses ennemis, et rien, jamais rien né vous redira, pauvre mère, pauvre fiancée, oii il repose, et s'il a pu penser à vous en mourant !
Hier, une de ces pages touchantes nous arrivait
du fond de rAUemagne pour un soldat blessé ; il est mort depuis un mois à l'hôpital ; il était père de famille, et Ton ne peut répondre à ceux qui l'aiment que par un acte de décès. Aujourd'hui, c'est le corps de Tune de ces victimes que l'on réclame avec instances pour le rendre à sa famille ; je veux m'assurer par moi-même qu'il est impossible , ainsi qu'on le prétend, de satisfaire à une prière aussi légitime, et je vais au cimetière de l'armée, dans l'île Chambière. Là, le gardien me montre la tombe recouverte, dans laquelle a été enterré, il y a un mois, le brillant hussard de Zieten ; ils sont là 2,000 des deux nations, sur huit rangs de hauteur. On me conduit ensuite à la fosse béante, qui doit recevoir les hécatombes, que la mort fera ces jours-ci. Quel spectacle, et combien il est propre à rabaisser l'orgueil de l'homme ! Au fond de cette excavation, vingt-quatre cadavres sont étendus côte à côte, enveloppés d'un linceul, et à l'air libre; quelques traits du visage, parfois la tête, un membre sortent du drap mortuaire, et je contemple en silence, et tristement, ces corps immobiles, amaigris, défigurés, quelques-uns mutilés, qui ont tous souffert ici-bas, et qui ne sont plus. Voilà donc l'homme! Je m'éloignai lentement, en murmurant tout bas ces mots, si célèbres d'Hamlet :
« To be or not to be. » Ne pas être , la
mort, quelle pensée désespérante pour ceux qui ont le malheur de croire tout fini, dès que le corps est retourné à la terre !
Dimanche , 2 octobre. — Je veux citer encore la lettre suivante, trouvée à Ladonchamps, le 27 septembre :
« Cher frère Fritz, j'ai ta lettre, la première qui « me soit parvenue dans cette campagne ; j'y vois « que tu es arrivé en bonne santé au pays, et je « m'en réjouis. Pour moi, je vais bien, je suis « gai, et j'espère, avec l'aide de Dieu, continuer « longtemps ainsi. Que dis- tu de cette campagne? « N'est-ce pas une marche triomphale? Nous aurons « cependant une dure journée encore devant Paris, a et devant Metz ; les deux places sont difficiles à « enlever, mais je pense toutefois que l'on aura plus « vite raison de la première que de la seconde , où , « je te l'ai déjà dit , chaque ouvrage est une vraie « forteresse. Avant-hier, après-midi, nous avons « combattu, nous, le X* corps, à côté du P', qui « était attaqué par l'ennemi , et qui avait besoin de « secours. Notre artillerie est excellente, et nous c avons soin de ne pas nous tenir dans le rayon du € chassepot.
« Du reste, rien de nouveau, si ce n'est que l'aua mônier de la division a reçu ce matin la croix de « fer avec plusieurs autres , parmi lesquels de sim- « pies soldats. A Mars -la-Tour, le 16 août, notre « régiment avait perdu presque tous ses officiers et « 1,400 hommes. Le 16* régiment, à notre gauche, « a éprouvé presque les mêmes pertes. Ne peux-tu « pas m'envoyer quelques florins pour un soldat, € qui est en même temps ton frère? Tout est ici fort « cher, ce qui te paraîtra naturel, et quand la faim « se fait sentir, adieu joie et valeur ; tout cela dispa- « ralt bien vite. Je termine en embrassant ma chère « mère, Joseph et Mina. Adieu jusqu'au retour pro- « chain et joyeux. » ^.
€ P, S. Je fenverrais bien quelque chose du c champ de bataille du 18 août, mais je ne le puis « guère ; patience donc jusqu'à la paix.
« Ton' frère WilAelm. »
La lettre est datée du 25 septembre; elle est à côté d'une autre, dans laquelle la mère de ce soldat, qui devait être un instituteur, se réjouit de voir son fils devant Metz plutôt que devant Paris , où la guerre fait tant de victimes, dit-elle ; et il était tué, le 27, à Ladonchamps, pendant son service de grand'-garde. Ses dernières lignes vont être envoyées aux siens ; la chère mère, Joseph, Mina se réjouiront à la pensée de cette paix prochaine, de ces souvenirs du champ de bataille que Wilhelm leur promet , et , quelques jours plus tard, à la lecture de la liste des pertes du 28, leur joie se changera en deuil.
Occupation de Ladonchamps, — Le 4' corps a enlevé, hier, le chalet Billaudel, et pris possession du village de Lessy, que l'on n'aurait jamais dû abandonner. Ce matin, d'aprèâ les ordres du maréchal, on se porte de nouveau sur le château de Ladonchamps, que Ton n'avait pas conservé le 27, par suite d'un malentendu , ou, d'instructions mal données. On s'y établit définitivement cette fois-ci , et l'on s'y maintient, malgré une tentative de l'ennemi pour le reprendre, de 5 à 6 heures du soir. Pour se venger de ces difi^érents coups de main , les Prussiens continuent à mettre le feu aux villages qui nous entourent ; ils incendient sans pitié aujourd'hui une maison de Sainte-Ruffine avec leurs batteries du Point-du- Jour.
Je ne comprends pas cette persistance à vouloir s'avancer vers le Nord, au lieu de préparer nos voies vers le Sud. Là , le château de Mercy offre une position dominante excellente , qui est sous le canon de Queuleu , et qui nous permettrait de déboucher vers Remilly, si nous le voulions fermement un jour. Sur la rive gauche, le plateau de Saulny nous offrirait encore une position meilleure que Ladonchamps, situé dans la plaine et en pointe, par conséquent dans une situation très désavantageuse sous le feu croisé des batteries, établies par l'ennemi à Malroy, Olgy et Sémécourt. « L'ennemi nous inquiétera sans doute « les premiers jours , » répond le maréchal aux objections qui lui sont adressées à ce sujet, < mais i][ t finira par se lasser, et le château nous restera. Or, « il m'est absolument nécessaire pour laccomplisse- « ment de mes projets futurs ; car, si la mission que « j'ai confiée au général Bourbaki ne réussit pas, il « nous faudra, à cause dii manque de vivres, prendre t un parti. Nous nous dirigerons alors vers le Nord « pour aller nous ravitailler à Thionville, qui a reçu « de nombreux approvisionnements; l'occupation de « Ladonchamps nous facilitera cette entreprise , et « nous ferons ainsi la navette entre les deux places ; « peut-être même, si les événements tious favorisent, « pourrions-nous aller vivre en pays ennemi ! » Tout cela, av^c notre armée, qui va s'affaiblissant chaque jour, et 200,000 Prussiens nous accompagnant sur les hauteurs dans ce mouvement de navette ! Est-ce sérieux?
Je devrais le croire à entendre le maréchal , qui continue ainsi : < Mais, pour nous porter en avant,
« il nous faut du biscuit ; or, nous n'en possédons « que deux rations par homme, et Tintendance me « demande dix jours pour en confectionner une troî- « sième. Je dois donc attendre encore, ne voulant a me mettre en route qu'avec quatre jours de vivres, « y compris le pain du jour. Ne perdons pas de vue « d'ailleurs que nous avons ici la seule armée véri- « table, dont puisse disposer le pays ; conservons-la « lui donc, surtout en présence d'événements comme « ceux de Lyon, où la république rouge vient d'être « proclamée! »
Il est impossible cependant de songer à conserver cette armée par le seul moyen honorable, par une sortie, qui en reporte une grande partie en rase campagne, si Ton doit attendre encore dix jours pour avoir trois rations de biscuit; car, nous n'aurons plus , vers le milieu d'octobre, les forces nécessaires pour percer la ligne d'investissement, et nous laisserons de plus Metz sans vivres suffisants pour résister longtemps à un siège. Quant à chercher à la conserver par des négociations d'une certaine nature, c'est vouloir semer en elle des germes de désordre et d'indiscipline, qui la détruiraient sans retour. Il ne lui restera donc plus que la captivité, c'est à dire sa ruine complète^ si l'on ne prend le parti de se présenter résolument aujourd'hui môme à l'ennemi, avec l'intention arrêtée de le culbuter et de traverser ses lignes.
Ce parti, on ne le prend pas, et la situation s'aggrave tous les jours; chaque matin, on attend une. décision du commandant en chef, qui n'en prend aucune ; pendant ce temps, les vivres se mangent, et
le soir arrive, sans qu'on ait rien fait de plus utile que la veille. «Ce qui a manqué dès le début de la guerre, » me disait aujourd'hui un général, « c'est un plan de « campagne ; on ne voit pas que l'on ait eu un but a militaire, ou qu'on l'ait jamais poursuivi. » C'est très vrai, et aujourd'hui encore, comme au commencement d'août, on vit au jour le jour, faisant des petites opérations , parce que des lettres anonymes y poussent ; mais on parait tout attendre d'une situation politique, que l'ennemi a intérêt à faire traîner en longueur.
3 octobre. — On a donné l'ordre, hier, de faire des 4istributions , de manière à compléter chaque homme à deux jours de biscuit, un jour de lard, et quatre jours de vivres de campagne. Aujourd'hui, on réorganise le service du train, en réduisant considérablement le nombre des voitures, et en augmentant les attelages, en raison de l'état d'épuisement des chevaux. Ainsi, le grand-quartier-général aura 70 voitures à quatre au lieu de deux chevaux, et 26 voitures à six. Le 2° corps, 43 voitures à quatre chevaux; les 3" et 4" corps , chacun 26 voitures à six chevaux ; la brigade Lapasset, 11 voitures à six. Le 6" corps , 80 voitures à deux roues et à un cheval.
Les journaux allemands, saisis aux avant-postes dans les dernières affaires , contenaient les rapports officiels prussiens des batailles de Wœrth, de Sedan, d'Amanvillers, etc.; ils nous permettent de nous faire enfin une idée très exacte de la répartition des armées ennemies depuis le commencement de la guerre , et de la marche générale des opérations.
4 octobre. — Nos vivres. — Si l'on s'en était rapporté exactement à la situation des vivres , donnée le 20 août par l'intendant , nous n'aurions pas dû dépasser la fin de septembre; or, on a vu, par les renseignements nouveaux, fournis au commencement de ce mois , que l'armée est encore approvisionnée pour 15 jours ; cela tient à ce que , d'une part, l'intendance avait exagéré à dessein les effectifs et n'avait - ' donné qu'approximativement l'état des magasins au / mois d'août, tandis que, de l'autre, nos ressources
s'accroissaient sensiblement par les expéditions faites à Lauvallier, Peltre, Ladonchamps, Sainte-Agathe. Pourquoi n'a-t-on pas songé à réunir , dès le mois d'août, dans le camp retranché, toutes ces ressources des pays environnants? Nous aurions encore notre cavalerie, notre artillerie, des vivres pour l'hiver, et nous serions prêts à aider les armées de secours, qui doivent certainement se former en France actuellement ^ Mais l'initiative est tellement morte chez nous que, maîtres de Ladonchamps, on attend encore des ordres pour enlever des richesses, qui se trouvent dans la ferme voisine : « Il y a à Sainte-Agathe des € quantités considérables de fourrages, doit-on écrire
1 Je tiens d'une source très digne de foi que, lors des premiers mouvements de retraite de Tarmée du Rhin au mois d*aoùty un des plus hauts fonctionnaires de Metz était allé ayec d'autres notables chez le commandant supérieur, pour le pressa: de faire réquisitionner toutes les denrées dans les villages des environs et de les faire rentrer dans Metz, ainsi que dans le^ forts, et que cet officier-général s'y serait refusé, en disant quil ne fallait pas alarmer la population! Quelle réponse! voilA bien le complément de toutes les imprévoyances de cette campagne.
« le 3 du quartier-général, enlevez -les cette nuit < même. » Aujourd'hui, il faut continuer les mêmes avis : « Il y a encore 150 gerbes de paille de blé non « battues dans Sainte-Agathe ; les prendre la nuit « prochaine. » Demain, après-demain, on devra faire encore mêmes invitations.
Bruits de départ. — Les commandants des corps d'armée et les chefs de service se sont réunis ce soir au quartier-général, et déjà de tous côtés on parle de départ; ces quatre jours de vivres distribués, cette organisation du train, ce conseil de guerre et surtout une dépêche du général Coffinières, en date du !•' octobre, dépêche que tout le monde se trouve connaître, ont donné l'éveil dans les camps. Le commandant supérieur de Metz expose dans cette lettre : « Qu ri ne « peut assurer la défense de la place , en cas de dé- « part de l'armée, que si on lui laisse la division de « Laveaucoupet (qu'on voulait lui retirer) , environ • 5,000 cavaliers démontés, mais bien encadrés, des « dépôts bien organisés, le tout devant présenter un « effectif de 20,000 hommes, nécessaires, dit-il, à la « garnison de Metz et des forts. » Il ajoute que la garde nationale sédentaire et la garde nationale mobile ne sont bonnes qu'au service intérieur ; pourquoi donc cette dernière ne peut-elle pas former, après deux mois et demi, de bons soldats, tandis que l'ennemi envoie ces jours-ci , dans ses régiments de ligne , des recrues, qui n'ont pas plus d'ancienneté de service? La réponse est simple : nul n'en est chargé chez nous, et dès lors, rien ne se fait.
Il n'est pas inutile de reproduire ici la dépêche par
laquelle on fait droit aujourd'hui aux réclamations du général Coffinières : « Vous demandez 20,000 hom- « mes pour la défense de Metz, et le 14 août, il n'en « fallait que 18,000, alors que les travaux de la place n'étaiept pas terminés ; on estimait alors, il est vrai, que les gardes nationales mobile et sédentaire pouvaient être avantageusement utilisées, même pour Tartillerie. Depuis lors, une loi a appelé sous les drapeaux tous les anciens militaires j usqu'à 40 ans ; Tavez-vous exécutée? Vous avez, dans tous les cas, la garnison proprement dite, la division Laveaucoupet, les petits dépôts, les douaniers, les gardes nationales mobile et sédeûtaire. Si Tarmée fait mouvement, je ne vous retirerai aucune de ces troupes; je vous laisserai même les hommes de lartillerie , leurs officiers et lescadron du 12" chasseurs, puis la division Laveaucoupet, qui a 8,488 hommes, et les petits dépôts, qui sont de 1 1,600 hommes. Enfin, vous recevrez les cavaliers démontés, suivant votre désir, avec des officiers pour les commander, soit 5,000 hommes au moins. Vous aurez donc 25,000 hommes de troupes régulières, sans compter les gardes nationales, qui sont nombreuses. Vous pourrez, avec cela, remplir votre mission, et même mobiliser une partie de ces forces pour les petites opérations. »
5 octobre. — Rien de nouveau encore ce matin; les bruits de sortie s'accréditent toujours; "on prescrit une visite de santé dans les corps et le renvoi des malingres dans la place ; on ordonne de prendre la même mesure à l'égard des malades des ambulances.
— su —
Le temps continue heureusement à être très beau. Je me trouve à Ladonchamps avec le malheureux propriétaire de ce joli château, saccagé à l'intérieur par les soldats, et abîmé à l'extérieur par les projectiles de l'ennemi ; la ferme est incendiée, et le petit parc est occupé par une batterie de pièces de 12 de siège ; quel bouleversement ! quelles ruiAes ! Les champs environnants sont cependant encore assez verts pour nos hommes et nos chevaux affamés ; ils s'y précipitent, et l'on y récolte une assez grande quantité de pommes de terres, de betteraves et de légumes. Quant à la ferme voisine de Sainte-Agathe, je l'ai dit, elle regorge de paille de blé.
6 octobre. — Diverses mesures nouvelles paraissent encore indiquer le projet de s'éloigner de Metz ; ainsi on ordonne qu'en cas de mouvement la redoute des Bordes sera c occupée par les cavaliers démontés € du 3* corps, qui doivent rester dans la place. »
S'agit-il d'une opération générale, d une tentative sérieuse pour quitter le camp retranché ; alors , plus de retards; mais, au moment du départ, nous pourrons jeter le cri de l'ancienne marine , exécutant la délicate manœuvre de virer de bord : « Â Dieu va ! »
Il ne semble pas cependant que les projets du commandant en chef soient aussi arrêtés qu'on le laisse supposer. Pourquoi , en effet , s'il en était autrement , écrirait-il au maréchal Le Bœuf cette singulière dépêche : « Je vous ai entretenu d'une opé- € ration à tenter sur Courcelles sur Nied : voici le c moment ; étudiez-la, et dites-moi demain comment
« vous lexécuterez. Je mettrai à votre disposition « une division de la garde et une division et demie • du 2* corps. »
Toutes ces rumeurs sont naturellement parvenues dans le camp ennemi. Ce matin un faehnrich , que Ton a enlevé devant le 4" corps , déclare que , depuis trois jours , on sait nos projets de sortie et qu'on se prépare à nous recevoir. « Vous nous trouverez, >< ajoute-t-il , cinq contre un , à supposer que vous « soyez 70,000 combattants, comme nous le pen- « sons. Quant à nous, nous avons récemment reçu « de nombreux renforts d'Allemagne. » Ces paroles laisseraient donc entendre que nous avons devant nous de 300 à 350,000 hommes; l'exagération est manifeste; il est vrai que, par compensation, il est beaucoup d'habitants de Metz , et même d'officiers qui persistent à dire, à vue de nez, que nous ne sommes entourés que par 50,000 Prussiens ^
La vérité, au milieu de ces extrêmes, tous les gens sensés la connaissent; nous avons environ 100,000
1 On a reproduit les mêmes commentaires à propos fles lignes d'investissement de Paris. Je les trouve consignés dans une lettre de M. Gambetta à M. Jules Favre, en date du 16 janvier : M Si vous sortiez aujourd'hui, demain, après demain, profitant •• ^u moment où les Prussiens ont dégarni leurs lignes pour «« opposer 200,000 hommes à Chanzy, 100,000 hommes À Bour- •« baki, vous réussiriez eneore. » .... Et plus loin : « Chanzy a «« eu à supporter Feffort d'une armée de plus de 200,000 hommes, •* commandée par le prince Frédéric- Charles et le duc de - Mecklembourg. Les renforts^ mnus de Paris, Vont accablé. - M. Gambetta pouvait ignorer que le seul II® corps, venu d'ailleurs de Metz, avait été détaché de Paris au commencement de Janvier, vers l'armée de l'Est; mais aujourd'hui que les faits sont connus, on n'a plus le droit de s'appuyer sur les suppositions erronées du gouvernement de Bordeaux.
combattants à cFpposer à 200,000 ennemis; cenx-ci ont des positions que leurs nombreux canons rendent d'un accès difficile ; ceux-là ne peuvent compter que sur les baïonnettes ou. à peu près, car on sait où en sont leur artillerie et leur cavalerie. Ils passeront cependant encore, si vous le voulez; mais hâtez- vous, si , par ce sacrifice , vous espérez sauver et Metz , et l'honneur du drapeau.
Loin de se décider , on paraît prendre ce soir le parti de rester dans le camp retranché ; ce matin en-' core , on envoyait des officiers dans tous les corps d'armée pour demander si Ton était prêt au départ ; une conférence avec le commandant supérieur de Metz et le général commandant l'artillerie a lieu dans la journée , et elle est suivie de dispositions qui paraissent indiquer la volonté de ne plus s'éloigner. Ainsi, n'ayant plus d'avoine à donner aux chevaux, et voulant utiliser le plus possible ces animaux, notre dernière ressource, on prescrit d'en boucaner un certain nombre, la pénurie de sel ne permettant pas d'en conserver autrement la chaire D'où vient ce changement, si toutefois on a jamais songé à sortir? Du propos du fœhnrich, disent les uns (et ce serait assez singulier) , d'un article de journal , qui annonce la prise de Montretout, disent les autres.
Paris, toujours Paris, n'a-t-on pas compté un peu trop sur la pensée antipatriotique de sa chute? N'estce pas là la clef de toutes les hésitations du commandant en chef? Et, en effet, si la capitale se rendait ces jours-ci à l'ennemi, le gouvernement français,
1 Le procédé ne parait pas aToir réuBsi.
n'ayant pas eu le temps de réunir des troupes de campagne, ne pourrait qu'accepter les conditions de paix du Eoî de Prusse. Dans cette hypothèse, l'armée du maréchal Bazaine , pourvue de vivres jusqu'au milieu d'octobre, victorieuse dans plusieurs batailles, et non entamée par l'ennemi, sortirait pleine de gloire d'une situation fort difficile ; et quel critique insensé d'ailleurs pourrait prétendre ensuite que, la guerre continuant, cette armée aurait pu être réduite à capituler comme celle de Sedan, à livrer une place de premier ordre à ses adversaires ! Cela ne serait accepté par personne , et l'on répondrait hardiment à ces faiseurs d'hypothèses que, pour ne pas en arriver à ces dures extrémités, on se serait fait jour les armes à la main, eût-on dû périr jusqu'au dernier! Mais loin de nous ces vaines espérances de triomphe; la réalité est là devant nous : Paris s'apprête, grâce à Dieu, à une résistance héroïque, et ceux qui ont compté sur sa faiblesse pour édifier leur gloire n'ont plus à s'appuyer que sur eux-mêmes.
7 octobre. — Combat de Beîlevue et de Saint-Remy, — Le temps se couvre aujourd'hui , va-t-il changer? Que deviendront alors nos chevaux, amaigris, mal nourris , attachés en plein air, et nos hommes, toujours campés sous la petite tente, bon nombre dans des parties basses et humides, avec une alimentation insuffisante , et un moral que Ton ne cherche pas à relever?
Ne se décidant pas à sortir en -masse , on prescrit ce matin au 6* corps « d'exécuter un grand fourrage < vers les Grandes et les Petites Tapes, avec l'appui