‹ Journal d'un officier malgré luiChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

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La Flèche, patrie de l'astronome Picard et des poulardes du Mans. Une jolie petite ville où j'ai passé dlieureiw moments et que je me rappelle saos une ombre d'amertume. Elle est très agréablement située dans la fertile vallée du Loir et dominée par de riants coteaui cou- ■yerts de vignes et d'artii'os fi-uiliei-s.

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Dans son voyage de Tours à la Flèche, Grasset a ainsi décrit cette dernière ville où il avait été exilé par ordre du supérieur des Jésuites, en punition du scandale que causait son poème de Vert' Vert

Un climat assez agréable, De petits bois assez millions, Un petit vin assez potable, De petits concerts assez bons.

Un petit monde assez passable ; La Flèche pourrait être aimable, S'il était de belles prisons.

A part le mot de prison, on peut encore en dire autant. Le seul reproche à lui adresser, c*est l'exiguïté de ses trottoirs. — La municipalité serait vraiment bien aimable pour ses administrés si, au lieu de restreindre les trottoirs à la proportion d'un ourlet, ce qui donne seulement aux passants la facilité d'être éclaboussés par les voitures qui circulent dans la rue, elle leur , donnait une marge du genre de celles que la librairie moderne a adoptées pour ses livres et où le papier blanc prévaut si largement sur le texte.

A part cette restriction, la Flèche mérite de nombreux compliments. — Le premier de tous est d'aimer les militaires et de les accueillir avec un réel empressement. Pas une maison ne reste fermée devant eux. La plupart des habitants, il est vrai, sont de vieux retraités venus là pour surveiller de plus près leurs fils admis au Frytanée, mais en dehors d'eux, la ville est également très hospitalière et l'on y trouve iacile-

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ment, mêlés les uns aux autres, les amusements permis et les plaisirs défendus. En septembre 187... j'y fus nommé sous-maitre de manège. Sans aucun regret, je quittai pour la deuxième fois Saumur, espérant bien ne pas remettre les pieds dans rÉcole et souriant à l'idée de porter une nouvelle tenue qui changeait la chrysalide en papillon. Avec mes aiguillettes noires et or, mes éperons jaunes, l'épée au côté, — en ce temps-là, on portait répée, — le reste de la tenue d'un noir sévère mais juste, je me trouvais véritablement très bien. Ici, j'ouvre une parenthèse. — Il en est peutêtre qui ne connaissent pas l'origine des aiguillettes. La voici telle qu'on la donne dans certains ouvrages militaires : Le duc d'Albe, ayant menacé un corps flamand, qui avait mal fait son devoir, de punir dorénavant de la corde les actes de lâcheté, les soldats déclarèrent à leur général que, pour prouver combien ils étaient certains de ne pas encourir ce châtiment, ils porteraient à l'avance sur l'épaule une corde et un clou. Si cette origine n'est pas vraie, elle est curieuse. D'autres écrivains ont rapporté que les dragons de la milice autrichienne, dans le siècle de leur création, portaient la corde à fourrage à la même place, et de la manière dont on porte aujoud'hui les aiguillettes. Plus tard, en champ clos, couper l'aiguillette au vaincu signifiait lui arracher ses couleurs, ses livrées, son écharpe. La mort était préférable à ce déshonneur. — Je ferme la parenthèse.

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Pour m'assurer de l'efiTet produit par mon nouveau costume, et très fier de faire'^partie du cadre des sous-maitres de manège, en me rendant de Saumur à la Flèche, je fis un crochet un peu long, pour aller m'offrir dans une petite ville de TOrléanais à l'admiration de mes concitoyens. J'avais compté sans le proverbe qui dit avec raison : nul n'est prophète en son pays. Je fus loin d'avoir le succès désiré. En vain je me pavanais dans les rues comme un dindon 'qui fait la roue; allant à la messe, je mis mon chapeau à plumes afin de faire concurrence au suisse ; en vain je faisais résonner des éperons d'une longueur toute moyen âge, je ne parvins qu'à trouver mes compatriotes peu versés dans la connaissance des costumes militai- . res. Personne n'avait jamais vu de sous- ^^ ' • ' maître de manège I Les uns me pre- '" naient pour un maître de cérémonies des pompes funèbres, les autres pour un employé des ponts et chaussées. Ceux-là, trop myopes pourvoir mes éperons, affirmaient que j'étais dans la marine.

— Sous-maître de manège! disait-on.

Qu'est-ce que cela? Fait-on partie de l'armée? Nous ne connaissons que les sous-maitres d'étude. J'eus toutes les peines du monde à faire

comprendre mes fonctions et leur utilité.

Le quartier de cavalerie de la Flèche est un quartier en miniature ; neuf, luisant de propreté,

embaumé par les milliers de roses qiii fleurissent dans le jardin du Prytanée et sous l'ombrage des grands arbres du parc. On y est tranquille, à l'abri des tracas communs aux autres garnisons, et l'on y dort le matin sans bruit pour troubler le sommeil. La mission d'y tenir les contrôles à jour n'était ni longue, ni périlleuse. Trente chevaux, onze cavaliers de manège, un lieutenant, un adjudant et moi, plus trois chiens : Finette, Cota et Dick qui, à eux trois, me donnaient plus d'occupation que tout le reste. Voilà tout le personnel.

Mon travail était d'une simplicité antique.

Chaque jour, je commandais pendant une heure une reprise de manège, où mon amour-propre recevait une douce caresse. On m'appelait :

mon lieutenant I L'habitude est ainsi au Prytanée. Les élèves appellent... « mon lieutenant » chaque sous-officier

Mon lieutenant I Gela sonnait très bien. Cependant, les premières fois, je tournais inconsciemment la tète pour voir si l'on s'adressait à un autre, puis, je regardais le bas de mes manches afin de m'assurer si les galons ne s'étaient pas transformés à mon insu. Non. Mes galons étaient toujours les mêmes et j'étais le seul présent à qui ce discours pouvait s'adresser. On s'y accoutume aisément, avec beaucoup plus de facilité que de s'entendre appeler de nouveau « maréchal de logis » après avoir pris cette agréable habitude.

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Avec cette reprise de manège, j'avais à m*occuper du pansage, une occupation facile, grâce aux cavaliers qui soignaient avec conscience les chevaux dont ils étaient chargés. L'hiver je les surveillais, de mon feu, et l'été, de... loin, étendu paresseusement, un livre à la main, sur le fin gazon du parc.

Un cours, une fois tous les quinze jours avec les sous-officiers d'infante- ^rie, braves garçons qui mangent leur soupe avec du vin et professent la gym- 'nastique aux élèves du Prytanée en même ^ temps qu'ils doivent leur donner les principes d'une bonne éducation. Certains d'entre eux étaient beaucoup plus habiles sur le trapèze que sur l'orthographe, mais en ce bas monde, nul ne peut se vanter de tout savoir, et il vaut mieux écrire papa avec trois p quand on a pour mission d'apprendre à autrui l'art de faire le rétablissement, que de venir dans une École de cavalerie pour enseigner l'allemand et de professer le cours de français. Aventure très véridique dont un lieutenant de cuirassiers fut le héros. Voilà mon tableau de travail au complet. Il ne variait que pour devenir moins compliqué à l'époque des vacances. Alors, rien à faire, en dehors de la pèche à la ligne, passion favorite de mes camarades les sergents et les adjudants. Ils partaient au soleil levant, armés de tous les ustensiles nécessaires pour prendre de nombreuses victimes. Rendez-vous était donné près

d'un moulin situé sur les bords sinueux du Loir et, quand venait l'heure du déjeuner, hopl je sautais à cheval, la tunique ouverte, un chapeau de paille sur la tète, emportant sous mon bras une bouteille de cognac en guise de cravache, puis, en un temps de galop, je rejoignais les pécheurs. La friture était prête. On ajoutait l'omelette traditionnelle, confectionnée au moulin, et le festin terminé, pendant que mes intrépides camarades recommençaient à taquiner les gardons si nombreux dans cette rivière, je rêvais sur un tas de foin, l'estomac satisfait et la tête grisée par les parfums de la fenaison. C'est ainsi que toujours j'ai compris la pêche à la ligne.

Seul, le dimanche troublait nos habitudes. Il fallait aller à la messe et à vêpres. Exemple nécessaire à donner aux élèves pendant l'année scolaire et qui se continuait par suite de la force d'inertie, quand les vacances apportaient la solitude dans l'établissement. Le général en tête, tout le personnel assistait au service divin. Ce doit être changé depuis la re vision de la Constitution I La messe, passe encore I mais aller à vêpres... L'été, quand il fait chaud, c'est dur pour un homme bien portant. Si j'y suis allé pendant dix-huit mois et que je n'en suis pas mort, cela tient uniquement à ma robuste constitution.

Puis, les vêpres étaient généralement dites par le chapelain et celui-là menait la cérémonie bien plus militairement que le vénérable aumô-

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nier. Vingt minutes suffisaient. A peine le temps de s'asseoir, déjà Ton entonnait Magnificat.

L'aumônier était un saint homme, camérier du pape, ce qui lui donnait le droit de s*habiller en rouge les jours de grandes cérémonies, mais il commettait le péché mignon de prendre une prise entre chaque oraison, et cela allongeait d'autant les offices.

Quant à la messe, nous avions parfois de la bonne musique. Le violon et le violoncelle de deux amateurs de talent accompagnaient, avec Torgue, les voix chaudes et^ vibrantes de deux aimables femmes qui nous charmaient autant les oreilles par leurs chants, que les yeux quand elles se laissaient voir.

L'une était la fille d'un ancien colonel de cavalerie, l'autre la femme du général.

Charmante femme s'il en fut, madame la générale. Bonne sans ostentation, bienveillante sans vanité, elle savait, en recevant les subordonnés de son mari, leur prouver qu'ils se trouvaient non chez la femme du général, mais chez une femme du monde accomplie. C'est, en partie, grâce à elle, si le séjour de la Flèche m'a laissé un si bon souvenir, car c'est elle et madame la sous-préfète, une autre femme d'esprit, délicatement mignonne, et rendue à la vie privée après le 16 mai, qui furent mes marraines.

Elles m'ouvrirent toutes grandes les portes

des salons hospitaliers de la ville. Cette faveur m*arriva d*une façon bien simple. Par la toutepuissance du monologue. Un ou deux mois après mon arrivée, je faisais visite à madame la générale. Le général lui-même m*ayant un jour très amicalement fait le reproche de pas avoir été présenter mes respects à sa femme. — J'ai craint, mon général, lui répondis-je, qu'un simple sous-officier ne soit pas à sa place en faisant visite chez vous sans y être autorisé, c'est le seul motif de mon abstention.

Le général était un homme bienveillant, paternel, qui, sans façon, après avoir taillé ses rosiers, venait fumer sa pipe et bavarder avec nous au manège ; il daigna me répondre qu'un homme bien élevé, fùt-il sous-officier^ n'était déplacé nulle part. J'essayai de rougir jusqu'aux oreilles, et le dimanche suivant, jour de réception, je me présentais à ma future marraine.

— Soyez le bienvenu, monsieur, me dit-elle. Le général m'a appris le motif de votre retard avenir me voir... Je vous en veux beaucoup, mais je tâcherai de l'oublier. Mis à l'aise par cet aimable accueil, nous causâmes comme si j'avais été au moins colonel. Je racontai mon installation au manège; je parlai musique...

pour elle, roses... pour le général, haute école, afin de pouvoir dire du bien de mon lieutenant, celui qui commandait le manège; puis, 1« hasard de la conversation m'amena à avouer que,

parfois, pour me rendre utile si Ton m*y forçait, j'ânonnais des monologues.

— Des monologues! Mais c*est charmant I Je Tais vous présenter à ces dames, elles seront enchantées d'avoir un acteur de plus. Ici, nous nous amusons beaucoup. On joue des charades, des comédies. Chaque soir, il y a une réunion d'autant plus agréable qu'elle est intime et dans laquelle les mêmes personnes se retrouvent ensemble... Est-ce dit? Voulez-vous que je vous présente? — Si je veux. Madame!... je n'aurais pas osé vous le demander, mais puisque tous avez la gracieuseté de me l'offrir, j'acceptç avec grand plaisir. Et le lendemain je débitai le Hanneton, chez Madame la sous-préfète ; le surlendemain, tenu en laisse et présenté par mes deux marraines, je tenais mes auditeurs sous le charme... du sujet, en leur disant le Sous-Préfet aux champs, ce petit bijou taillé dans la prose par Alphonse Daudet. Je n'avais pour concurrent qu'un sémillant professeur qui délaissait volontiers la redingote... savante de Tuniversitaire pour endosser l'habit noir. Alors au lieu de rosa, la rose, il cultivait l'opérette, prenait la tète de Jean et, favori des muses, les chérissait au passé et au présent.

. De monologue en monologue, de présentation en présentation, je fis le tour des salons de la viUe, invité par le mari, choyé par la maîtresse de maison, recevant d'une main un verre de sirop de groseille, et de l'autre un morceau de

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brioche. Je devenais, gr&ce au monologue, un être indispensable, et, pourvu que j*umvo la mémoire bourrée de productions littéraires plus ou moins bien dites, j'étais toujours le bienvenu* Que Ton nie après cela la puissance du monologue I Sans lui, sans cette découverte qui a fuit des Coquelin, des frères plus indispensables que ceux de la doctrine chrétienne, je restais dans mon petit coin, sans violon pour me distraire, sans sourire pour m'animer, sans regard pour me promettre ce qu'un garçon tente toujout'M d'obtenir.

Grâce au bienheureux monologue, au contraire, le monde hospitalier de la ville m'ofl'rit toutes ses séductions, et rarement j'ai vu dani4 une petite sous-prcfccture de province, oti d'ordinaire l'esprit est comme les horloges, en roturd sur l'hôtel de Rambouillet, une telle vie mondaine, une telle animation dans le plaisir, uuo telle aménité dans les relations.

Chaque soir, pendant l'hiver, il y avait une sauterie intime où l'afifabilité remplaçait avantageusement les robes décolletées. Dès neuf heures, on dansait pour se retirer à minuit sonnant, ce qui permettait d'éviter la fatigue et do recommencer le lendemain.

Entre deux valses ou deux quadrilles, je débitais mon monologue, mais comme l'ennui naquit un jour de l'uniformité, chacun sait cela, pour éviter ce triste retour des choses d'ici-bas, il y avait, de temps en temps, un changement au

programme et Ton me laissait mon monologac pour compte. La danse était remplacée par une comédie, des charades, des jeux innocents, ou soi-disant tels, et par la musique . Mon temps se trouvait admirablement employé. Repos le mamatin, manège à midi, visites à quatre heures et sauterie ou le reste, chaque soir.

Hélas I tout a une fin, même Tinfluence du monologue I Si j'allais dans le monde avec Tappui et Tautorisation du général, c'était contre le gré du colonel, un brave dont le bras était resté à Rézonville, et surtout au grand déplaisir d'un petit capitaine, valseur .émérite, vrai papillon pour ces dames, et fort troublé dans son sommeil par mes lauriers en zinc.

Ce capitaine avait une fraîcheur enfantine sous des cheveux blonds. D'une bonhomie fùtée, il embaumait le miel, fleurait la sournoiserie, tapotait la joue des enfants, sucrait ses discours et montrait une main comme la patte d'un chat, douce au toucher, mais avec des griffes au bout. Un petit sourire indécis dans un visage rose, voulant paraître d'une candeur câline, pourrait donner l'idée de sa personne et de son caractère. Il était froissé de voir un sous-officier à éperons lui servir de vis-à-vis dans un quadrille et prendre la taille de sa femme pour la faire valser. A sa place, j'aurais peut-être été comme lui.

Tant que le général commanda le Prytanée, je continuai à jouir des plaisirs du monde, insoucieux des tempêtes qui s'amassaient à Thorizon

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et des petites rancunes accrochées à la mollette, pourtant fort arrondie, de mes éperons. La conscience paisible, je ne m'occupais que d'augmenter la richoiso de mon répertoii'e en monologues et je prenais le temps, au jour le jour, comme il venait. Et le jour vint où le général eut l'âge de la retraite, où, non sans regret, il dut abandonner la belle collection de roses qu'il soignait avec une véritable tendresse dans le jardin réservé ; où, non sans chagrin, il*nous fallut nous séparer de ce chef bienveillant que nous eûmes toutefois le plaisir de conserver dans la ville, car il no put se décider à quitter ce pays où il ne comptait que des amis.

En attendant un nouveau général, le colonel prit le commandement par intérim et, dès le premier jour de son commandement, je fus appelé par lui à son cabinet. Il mettait à exécution ce précepte du sage : Ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire la veille. Alors, je reçus, non pas Tordre, — le colonel était trop homme d'esprit pour changer une question do principe en affaire de service, — mais l'invitation d'aller d'abord moins dans le monde et de finir sous peu par ne plus y aller du tout.

— Certes, me dit-il, votre tenue... ne laisse rien à... désirer, mais... vous comprenez..., vous n'êtes que sous-officier et... certains... de ces messieurs ont pensé... que — Le petit capitaine montrait le bout de l'oreille... — Que... leur situation vis-à-vis de vous se trouvait gênée. Si en-

corc vous étiez dans rinfantcric, mais... seul de la cavalerie, cela rend plus sensible... lie général, il est vrai, vous a autorisé, mais le général est parti et alors...

Je remerciai vivement le colonel d'avoir bien voulu m'expliquer ces raisons ^and il suffisait d'un ordre de sa part, et comme le soir même, on jouait dans un salon une comédie où j'avais un bout de rôle, je fis parvenir à la maîtresse de maison tous mes regrets de ne pouvoir me rendre chez elle.

Dans la petite ville, ce furent des commentaires sans fin. — J'eus beau me retirer dans ma retraite du manège comme un rat dans un fromage de Hollande, les bruits du dehors arrivaient jusqu'à moi et j'entendais l'écho des batailles parlementaires qui se livraient sur mon dos.

Blâmé par ceux-ci, plaint par ceux-là, les uns approuvèrent la défense qui m'était faite, les autres ne se gênaient pas pour la traiter de belle façon. Une lutte gigantesque se livrait chaque soir entre les deux camps : — La lutte des Montaigus et des Gapulets, moins l'effusion du sang. Tant tués que blessés, il n'y eut aucun mort. Moi seul je restai sur le carreau. Je m'en consolais en passant que mon répertoire de monologues commençant à s'épuiser, je n'aurais pu que répéter les mêmes choses, ce qui m'eût fait baisser de plusieurs degrés dans les bonnes grâces des maîtresses de maison. Je partais juste à

temps. Sans le savoir, le colonel me rendit donc un grand service. — Et puis, pendant quinze jours, j'occupai toutes les langues des Fléchois ; c'est une semaine de plus que la queue du chien d'Alcibiade n'occupa les Athéniens. Voilà qui est flatteur!

A dater de ce moment, oublieux du monde, je délaissai Satan, ses pompes et ses œuvres. Voluptueusement, je revins vers des amis plus sûrs, abandonnés depuis longtemps, Horace et Musset, mes deux poètes favoris et, comme les peuples heureux, je n'aurais plus d'histoires à raconter si je n'avais été témoin d'une épidémie et d'une révolte, et si, proposé pour officier par le général inspecteur, je n'avais renouvelé mon engagement, brisant ainsi désormais toute velléité de retour vers une carrière plus aimée.

Le Prytanée militaire de la Flèche est un admirable collège dans lequel tout est réuni pour donner aux élèves, presque tous fils de militaires, une éducation soignée. Rien n'a été négligé pour parvenir à ce but, rien ne fait défaut : savants professeurs et instruments en tous genres, cabinets de chimie et de physique, muséum d'histoire naturelle, leçons de toutes espèces. — Il y a même une bibliothèque admirable, composée de plus de 15,000 volumes parmi lesquels se trouvent les auteurs byzantins, les œuvres des moines savants, de Mellinois, de Bellebranche, les éditions des pères de l'Église, une chronique du

siège de Rome en 1527 et de magnifiques volames à reliures dorées et fleurdelisées où se trouve la chronique de Nuremberg. Sa fondation remonte à Henri IV, lequel, sur la demande de Fouquet de la Varenne, gentilhomme de la Flèche, fit don à la ville d'une propriété de fstmille appelée le Château-neuf, avec son jardin el ses parcs. Ce fut le noyau de rétablissement qui prit bientôt un rapide essor. Henri IV est donc le fondateur de ce collège; aussi on conserve avec soin dans le parc la descendance d'un myrte planté par ce roi, et sur Pancienne place du pilori, aujourd'hui place Henri IV, s'élève depuis 1857 une statue sur le socle de laquelle on lit :

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