LA MAISON TELUEB ET DON CARLOS
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C'est peu après ma sortie de l'hâpiUl que je dus, avec une mine fort conlrite. passer devant le comptoir d'un café yoisin de l'écurie des pur sang. Ce eafâ était tenu, il l'est peut-itre encore, par le plus honnête et le plus scrupuleux de tous les cafetiers passés, présents et futurs. Les erreurs étûent introavables dans ses additions, et tel, à la Bn de son cours, qui crojait lui
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devoir une somme énorme, était très étonné de pouvoir s'acquitter avec quelques billets de cent francs.
Pendant douze, quinze ou dix-huit mois, ce n*est vraiment pas trop et le café joue un tel rôle dans Texistence saumurienne que les familles auraient tort de trouver ce chiffre exagéré. Ce cafetier, calme, sérieux comme un sénateur, était porteur d'une calotte en velours qui recouvrait des cheveux tout blancs. — Au milieu des bruits et des éclats de rire, il ne s'animait jamais, ne se pressait jamais davantage pour compter sa monnaie, malgré les exhortations des retardataires et, seul avec un garçon, il trouvait moyen de satisfaire tous ses clients. Son café n'avait rien de brillant.
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux !
Il le savait et se contentait de fournir d'excellents chocolats avec des petits gâteaux capables de faire excuser bien des retards au manège, du café sans chicorée et des cigares choisis. Ça vaut infiniment mieux pour les consommateurs qu'une glace garantie bon teint et des moulures au plafond. Le soir, on allait peu chez lui. L'École est trop voisine. On éprouve le besoin de s'éloigner le plus possible, mais le matin et l'après-midi, la salle était remplie. Ce doit être toujours ainsi. Le matin, avant les reprises de manège, nous allions nous lester l'estomac et... quand n6us descendions de cheval, on entrait
i( pour réparer les forces perdues dftns icos ïiolenls de la voltige ou du sauteur, Apràs le déjeuner au mess, après ces repas d'un carAnie qui dure toute l'année et pendant lesquels nous parlions souvent do bonne chère, — les exilés aiment à se rappeler la patrie absente, — les groupes se formaient.
Far deni, trois, cinq ou siï, nous prenions, en fumant la cigarette ou le cazadorès, la direction LefTct.Lasuite se devine. On jouait; non de l'argent, mais des consommations. — A chaque table, l'un des joueurs les réunissait toutes, puis, s'en débarrassait au profit du perdant de I» table Toiâne, lequel cherchait alors un autre infortuné pour lui passer le tout. De table en table, de perdant en perdant et de parties en parties, il finissait par ne pins rester qu'un joueur malheureux en présence d'un amoncellement do soucoupes empilées les unes sur les autres arec uno symétrie désespérante. Il n'y avait plus qu'ile^^^ compter. C'est ce que je fis nn joar n me dire que si je n'avais pas joaé j ai rais pu prendre pendant deux n 01 oc fin moka et siroter ma blonde cbartreu sans puiser davantage au fond de bourse pas tot(jonrs,très ganue Pu cette cuino servir de leçon, j fût-ce qu'à un seul. J'en sers ravi surtoat pour lui, mais je i l'espère pas.
On a beau faire partie du cadre do TËcole, on n'en est pas moins homme. Les titulaires s'amusent tout comme les autres. Ils s*amusent géncralcment entre eux, mais ils n'en font pas moins de bruit pour cela. Deux nouveaux titulaires venaient d'être promus. Nous fêtions leur arrivco et c'est le lendemain de ce jour^là que mes faibles talents oratoires furent mis à contribution pour régler avecle digne père Ours une casse inconnue. Après avoir largement usé de la table et choqué fort souvent nos verres à la santé des deux nouvelles aiguillettes, la nuit tout entière s'ouvrait devant nous avec sa lune absente et son ciel étoile. Une vraie nuit de folie 1 — Il s'agissait d'en profiter. Que faire pour bien employer le temps? Les folies nouvelles sont difficiles à trouver, surtout à Saumur, où l'on a usé un peu de tout et abusé du reste. Celui-ci, un Saint-Cyrien puni de trente jours de prison et subissant l'hospitalité du vieux château, a fait venir une caisse de livres dans laquelle les in-folio absents étaient remplacés par une aimable créature en rupture de mari avec tous ceux qui lui plaisaient. Celui-là, un titulaire, déguise en femme, séduisit par ses appas trompeurs quelques insulaires de la ville et ne les remit dans le bon chemin qu'après une poursuite acharnée à travers les rues et après en avoir reçu nombre de propositions honnêtes. Cet autre, un lieutenant d'artillerie, s'installa sur le pont où, imitant les mosurs des lazzaroni, il oublia le
monde avoc ses poUtcsscs d'esprit pendant que deux ou trois camarades, le sabre au poing, so promenaient devant lui et disaient au:i promeneurs: Passez au large t S'il fallait énumérer toutes les folies, sortes de légendes racontées do promotion en promotion, d'année en année, nn volume n'y suffirait pas. Il n'y a doncricn d'étonnant que l'imagination soit aux abois quand on veut devenir norateur. Que faire? On proposa la maison TelUcr. C'est toujours la dernière carte pour passer le temps. On pourrait même appeler cela la carte forcée. Titulaires, adjudants, sousmaitrcs do manège, sous-ofSciers du cours invités ])ar nous, au total nous étions bien une trentaine.
Nous voilà partis, le képi en arrière, le sabre traînant, humant l'aie frais do la nuit et riant de toat, des paroles dos uns, comme du ^leoce dos autres. Arrivés au gite, l'un de nous s'avança pendant que les autres restaient prudemment dans l'ombre do la rue voi^ne. — Pan I PanI
Un vasistas s'ouvrit et nnepciiie lumière se montra blafarde et cruo i grillage, puis une voix bien ci cavalerie demanda : — Qui cstlAÎ-C'estmoi. — Tue:
seulî— Oui, avec douiamis — Attends, on va l'ouvrir.
Le vasistasclaquadonou veau et fut refermé. Alors, J vite, nous voiià les uns dcr-V rière les autres en monôme,
et quand la porte s'ouvrit, nous pénétrâmes comme une farandole proyençale à travers TétabUssement, grimpant et descendant les escaliers, ouvrant les croisées et les portes,passant du ss,- Ion à la salle à manger et troublant jusque dans leurs cellules les pénitents en prière. Tout cela, sans dire un mot, mais accompagnés parles cris et au profond désespoir de la chanoincsse qui employait tour à tour les menaces, les supplications, Tordre et les chatteries, la colère et les larmes.
Les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, celle-là dut être très bonne, car elle ne dura pas longtemps. La tête de colonne repassa la porte d'entrée^ et dix minutes après Tenvahissement de la place forte, nous nous retrouvions dans la rue avec Tair bête de gens qui ne savent plus si, décidément, ils viennent de commettre une sottise ou de faire un trait d'esprit. Ce fut une sottise.
La preuve nous en vint le lendemain, sous la forme d'un compte de deux cents et quelques francs, résultat des accidents causés par notre visite. La note comprenait : un réverbère, une table, sept carreaux, deux serrures, une porte et une paire de pincettes ; — le tout cassé et mis hors d'usage sans qu'aucun de nous s'en fût aperçu. Sur notre refus de payer, une plainte fut adressée par la mère Gigogne, non au général, elle était bien trop rusée pour cela, la vieille, mais au père Ours. Il nous en prévint,j'allailetrouver et il arrangea l'affaire à la satisfaction générale.
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Le père Ours ! — Combien de saumuriens lui doivent au moins un cierge pour avoir trié les cartes quand un grincheux de la ville cherchait à les brouiller. Commissaire de police à Saumur, c'était l'homme de la situation, sachant garder un juste milieu entre la ville et l'École, calmant les gaîtés exubérantes de celle-ci et arrêtant au passage les réclamations de celle-là. En parlant il avait toujours l'air en colère. Ses yeux étincelaient comme des prunelles de béte fauve pendant la nuit. Il avait un abord mauvais, terrible, capable d'inspirer une terreur salutaire aux délinquants de toutes espèces. Avec cela, un visage couturé, ravagé par la petite vérole, comme si le feu du ciel y avait passé. Une voix sèche et dure. L'aspect d'un ours. De là son surnom. Nous avions tous de la sympathie pour lui et ceux qui se trouvaient encore à l'École, quand il a quitté son poste, ont regretté ce départ. Il faisait son devoir avec un grand esprit de conciliation. — Ce doit être, il me semble, surtout pour Saumur, l'idéal d'un commissaire de police. Je ne vis pas ce départ. En revanche, j'ai assisté aux adieux de celui qui nous commandait, de notre général. Et j'ai pris là une fois de plus l'idée que si la discipline est la première, la plus indispensable des vertus pour un militaire, elle devient quelquefois
un devoir bien rigoureux à accomplir.
* * Un châtelain des environs de Saumur avait
cru nécessaire d'inviter don Carlos à venir en
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Anjou. Si rinspiration n'était pas absolument heureuse, c'était du moins le droit de celui qui la mettait à exécution, et pendant la présence de cet auguste visiteur, de grandes fêtes furent données au châtelet qui avait Thonneur de l'abriter. Toute la noblesse des environs fut conviée à ces réjouissances qui battirent en brèche la fortune du châtelain et que l'imagination républicaine transformait en complot monarchique.
Saumur, reporté par un coup de baguette magique à quatre-vingts ans en arrière, semblait redevenir le foyer d'une insurrection qui, comme une tache d'huile, s'étendant sur toutes les provinces de la France, allait renverser le gouvernement au profit d'une restauration quelconque. Laquelle? On n'en savait rien. C'était une raison de plus pour troubler davantage les cervelles. La ville avait une attaque de fièvre chaude.
Le télégraphe marchait jour et nuit, les journaux de la localité triplaient leur tirage. Dans les cafés, dans les cercles, au mDieu de la rue, on ne parlait que du prétendant. On blâmait, on approuvait à tort et à travers, on commentait sans savoir. Paris en miniature, un jour de révolution platonique! On parlait d'un trône admirable, de fermes vendues seulement pour payer les tapissiers et les rafraîchissements, d'un diadème en or, que sais-je encore? On parlait de tout, sans savoir rien et, comme toujours, les plus bavards étaient les plus ignorants.
L'École ne fut pas oubliée dans les invitations.
De nombreux officiers, instructeurs et élèves, le général en tête, furent priés de venir apporter réclat de leurs uniformes au milieu de la lugubre note des habits noirs et de Teffet troublant des blanches épaules audacieusement découvertes. Les militaires font si bien aux lumières d'un bal! Le général s'abstint d'aller à ces fêtes, il n'assista ni au bal, ni à la chasse, ni au couronnement ; oncques ne vit le bout de son nez ; il engagea sagement les officiers à imiter sa réserve, et presque tous suivirent ce conseil.
Le séjour du prince tirait à sa fin, quand son hôte eut la malencontreuse idée de vouloir lui faire visiter l'École. Le mal n'était pas grand. On en fit un crime au moins coupable de tous, au général. Il n'en pouvait mais et, fort ennuyé de cette visite, dut se dire souvent qu'un homme intelligent peut être un très maladroit ami.
En ville, les têtes étaient montées. Quelques gros bonnets s'emparèrent de cette sotte affaire et trouvèrent le moyen de soulever une tempête dans un verre d'eau. Il y eut des enquêtes nombreuses, le général fut appelé à Paris et n'en revint que pour nous adresser ses adieux. Ils eurent lieu dans le grand manège des écuyers. Toute l'École, officiers et sous-officiers, en tenue du jour, l'épée ou le sabre au côté, était réunie, les divisions rangées les unes à côté des autres.
Quand le général parut, s'avançant seul au milieu du rang vide laissé par nos rangs, il y out un imposant silence. Contre son habitude,
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il semblait profondément ému. Sa démarcbe était toujours la même, raide et régulière, mais une certaine altération do ses traits prouvait une souSHnco morale qui,cbot lui,deTaitètre cruelle : — < Messieurs, nous dit-il, demain je vais vous qaitler, c'ent aujourd'hui le dernier jour de mon commandement. Avant de partir, j'ai voulu vous adresser mes adieui. — Je me souviendraitou- . ^ jours du temps passé avec vous à l'École de Saumur, et ce commandement sera un des grands honneurs de ma carrière militaire. Souvenet-vous que l'obéissance est la première vertu d'un soldat; et quoUos que soient les épreuves impostïes par ta patrie, soumettez- vous toujours sans murmurer. Messieurs, je tous fais mes adieux! • ÏSL ces paroles ne sont pas ciactes, c'en est assurément le sens absolu. Elles m'a~ vaient trop frappé pour que je les aie oubliées. Gt faisant demi-tour, «près avoir donné son coup de képi si personnel, jl sortit du manège, seul, la t4te haute, la main gauche sur la poignée de son épée, au milieu d'un silence véritablement ému, avec la consolation de sentir ces tristesses d'un jour atténuées par la satisfaction du devoir consciendeu sèment et rigoureusement accompli et par le sourire caressant d'une sympathie profonde chez tous ses subordonnes.
Le soir, au café, je lisais les journaux, quand un beau parleur do la ville, un de ces êtres inutiles qui, comme une sangsue, s'attachent ton-
jours au bras des saumurions, me dit, sans que je lui parle : — Voulez-vous, mon cher ami, connaître ma façon de penser sur le départ de votre général ? Gomme il ne s'agissait pas de ce que je voulais, et que je n'avais pas le choix, je me bornai à lui répondre avec un syurire muet pour atténuer mes paroles : — Dites ce que vous pensez, je vous tiens quitte de la façon. — Eh bien, dans ce qui vient de se passer, il n'y a pas de quoi fouetter un chat I
Rare exception, ce civil se trouvait du même avis que les militaires. Et sur une question politique I Je n'en revenais pas, l'habitude est tellement prise de voir les deux partis en guerre.
La ville accuse toujours l'École de vouloir le renversement des institutions qui nous divisent le moins. L'Ecole, de son côté, prétend que lespékins ne lui montrent pas assez le respect auquel elle a droit. Les deux ont raison, et si je passe condamnation sur les griefs politiques de l'une, les plaintes de l'autre me remettent en mémoire l'anecdote suivante racontée par le comte d'Estourmel dans son journal : — Je sais bien que je suis ivre, mais vous n'en devez pas moins présenter les armes à ma bamboché I Le comte d'Estourmel, alors préfet, entendit un jour ce singulier propos sous sa fenêtre, à Cherbourg, et l'altercation s'échauffant entre la sentinelle et le matelot qui avait largement vendangé dans les vignes du Seigneur, il crut devoir intervenir pour pacifier.
— Mon commandant, balbutia l'ivrogne dont la parole n'était pas plus ferme que les jambes,
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je sois gris; oa peut me mettre au corps de garde, mais l'on doit tonl de même présenter les armes à ma bamboche. La bambodie est sacrée I Et il montrait à sa boutonnière un lai^ ruban rouge à l'extrémité duquel pendait une croix. — Vous êtes donc légionnaire? demanda M. d'ËstoanneL — Oui, mon commandant, répondit le marin, et je m'en fais gk>ire, honneur et patrie. J'ai été décoré de la bamboche, — il tenait à son expression, — lors de l'affaire du Triton. Vous sayex les choses, mais lui est un mauvais soldat qui ne connaît pas la bamboche. Puis, se retournant : — Oui, sentinelle d'eau douce, cria-t-il, apprends ta consigne. Présentez... armes!' — Le cheTalier a bu, mais la bamboche est à jeun.
Eh bien, je crois que l'on peut raisonner comme ce digne matelot. Parfois, j'en conviens, l'École a le vin gai, mais je n'en conclus pas moins que l'on doit présenter les armes à la bamboche, et les habitants de Saumur me semblent bien maladroits, quand ils dénoncent comme des conspirateurs une jeunesse insou*^ ciante qui s'amuse, et ils me paraissent surtout bien dégoûtés, quand ils ne sont pas aux petits soins pour l'uniforme qui, seul, les empêche de mourir de faim, et leur donne même en peu d'années l'agréable plaisir de se retirer des affaires après fortune faite.