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CHAPITRE XIV

A VBtSAILLES

Si Versailles n'était pas k proiimité de Paris, ce serait assurément la plus triste et la plus désagréable des Tilles à habiter. Malgré sa nombreuse garnison, elle est affreusement triste. On dirait que Madame de Maintenon a laissé dans les mes le recueilloment avec lequel elle vivait sur la ûu de ses jours, et que Louis XIV tes a imprégnées de l'odent désagréable qu'il répan-

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dait, — affirme la chronique, — en se mettant au lit. Les horloges n'osent pas sonner on sonnent silencieusement, on ne les entend jamais. Les champignons poussent sous les arbres des avenues et les étrangers qui viennent en char à bancs visiter le chftteau, ont toujours l'aspect de gens qui entrent dans une vaste nécropole. Seulement, en trente-cinq minutes, train express et rive droite, on est à Paris. Les officiers en profitent. Dès qu'ils le peuvent, ils délaissent, l'uniforme et, chaque jour, les trains de l'après-midi sont remplis d'officiers en civil qui viennent passer la soirée, souvent même la nuit, dans la capitale. On y vient même par ordre... quand il y a bal à l'Élysée.

A part ce déplacement presque journalier, notre service était le même qu'à Paris. Seul, le plateau de Satory remplaçait le délicieux champ de manœuvres de Bagatelle, et je ne connais pas de terrain plus froid que ce plateau illustré par l'exécution de quelques-uns des chefs de la Commune. En comparaison de la température que l'on y trouve continuellement, Versailles pourrait passer pour un pays chaud. Si la ville jouit en plein été d'une brise rafraîchissante, sur le plateau il souffie une bise en fine lame à couper les oreilles au diable. L'été, passe encore, mais l'hiver, quand on monte là-haut, le vent se précipite en ployant les bois voisins. Il siffie, cabriole, passe, crinières éparses, en secouant les têtes comme des girouettes et menace à chaque pas

de VOUS enlever ainsi qu'un fétu de paille. Un fait me surprend, c'est qu'au lieu de s'installer au Pic du Midi, le général de Nansouty n'ait pas planté sa tente sur ce plateau. Il aurait pu y faire des études presque aussi intéressantes.

Nous y passions chaque jour trois ou quatre heures, de grand matin. — Le bonheur du colonel étant d'arriver sur le terrain avant tous les autres militaires de la garnison, on quittait la ville endormie, et, quand nous rentrions au quartier, les chiens en étaient encore à faire la toilette des rues, les édiles versaillais ayant emprunté ce moyen économique de nettoyage municipal aux peuples orientaux.

Que de choses nous faisions pendant ces trois heures et que d'innovations I — Le colonel, n'étant plus gène dans les entournures par la présence des généraux, inventait chaque jour du nouveau et si, émule de Christophe Colomb, il ne découvrait pas l'Amérique, il trouvait, dans l'exécution des différentes écoles du peloton, de l'escadron et du régiment, des mouvements inconnus jusqu'alors. C'était un amalgame complet des essais de toute nature. En huit jours, une recrue était dressée ; quinze jours après, l'homme ne savait plus rien, et un mois plus tard, on recommençait l'instruction de tous. Ce qui n'empêchait pas le régiment de charger comme un seul homme, sur six rangs.

Cinq ou six cavaliers perdaient leur tapis de

- "^'^ - -ift -^ .

S5S loaiiHAL 1

selle. Une douzame laissaient leur ci arrière. — Bah ! qu'importe I tout le monde criait à qui mieux mieux : — <c Chargez I ■ C'était un bruit d'enfer, le sol tremblait sous les pieds des chOTaui; un nuage de poussière tourbillonnait autour da nous. Le colonel était rari et... l'on recommençait, surtout s'il j aiait quelque spectateur ou un aonvel ofBcier au régiment. Ne fallait-il pas montrer ce qu'était un brave régiment, bien commandé, bien monté, toujours prêt à partir en campagne et qui avait la réputation d'élre le plus eilraordinaire des deux mondes?

Souvent on emportait iea carabines d'instruction qui, au nombre de soixante, se trouvent dans tous les régiments do cuiras - 'siOFS, et nous fusions le combat 4 piad; c'était le plus amusant.

Il j avait trois ou quatre petits bois dispersés sur le plateau, que nous avons pris et repris plus do cinq cents fois.

Tout écùt prévu, annoncé, connu, indiqué d'avance, les vainqueurs et les vaincus. Chaque homme avait six cartouches ;t tiraillait sur le petit bois voisin en mettant pied à terre pendant que son camarade tenait les chevaux. On respirait la poudre; c'était comme un avant-goût de la guerre.

On faisait des suppositious incrojables, des mouvements tournants, des attaques de front. On combinait la stratégie avec la lactique, on menaçait une aile, on défendait ses derrières. Tant

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tues que blessés, il n*y axait jamais que deux ou trois pochards qui profitaient de rémotion générale pour aller à la Toiture de la cantinière absorber cinq ou six quarts de blanche.

Le colonel se tenait au centre du terrain : c'était le grand juge du camp. — Il dirigeait les opérations, donnait des ordres, des contre-ordres, envoyait des estafettes de tous côtés et semblait radieux en voyant s'élever les petits flocons de fumée que la fusillade faisait naître.

Il y avait aussi un énorme trou sur ce plateau. Le colonel l'avait fait creuser à grands renforts de coups de pioche et de cartouches. Vingt-cinq hommes y avaient travaillé pendant un mois et on avait brûlé la poudre de deux mille cartouches pour faire sauter les rochers. A la fin de chaque manœuvre, il fallait que le régiment passât dedans, hommes et chevaux. C'était plus effrayant en apparence qu'en réalité. Le colonel passait le premier, et le lieutenant-colonel... le dernier. De là, naquit une guerre bien amusante pour ceux qui pouvaient marquer les coups, mais pas agréable pour les^utres.

Dans les autres régiments, c'étaient toujours les mêmes exercices, toujours la même popote. Au nôtre, à la bonne heure I jamais nous ne savions la veille ce qui se passerait le lendemain. C'était pour nous comme les voluptés d'une vieille maîtresse, connaissant à fond les ruses du métier. N'est-ce pas le vrai moyen d'habituer au qui-vive toujours nécessaire en campagne ?

11 y «.vail bien tous les jours une décision île six pages, mais, à midi, ud contro-ordre siriyait ; i deui heures, apparition d'une nouvelle prose, et le soir, tout ét&it remis dans l'ordre primitif. Quelquefois pourtant, les pauvres officiers do semaine se IrouTsient dans le plus grand embarras. Témoin les ordres relatifs i l'aération des écuries.

'Un jour, on amèue au T^térinaire de service un chCTal qui ue mange pas. — Il le tAte, l'cianine, le laïc trotter, secoue la tête d'un air entendu, finalement, n'ose se prononcer et demande au sous-ofBcier de semaine si ce cheval a déJA été malade. Le sous-ofSeier, ne sachant pas très bien, internée le brigadier, lequel n'en connaissant pas davantage, s'empresse de questionner le garde d'écurie qui, lui, ne sait rien du tout. Après ces renseignements précis et circonstanciés, tous les vétérinaires du régimentconcluent à la gravité de la situation et ordonnent que les écuries soient constamment aérées.

Le colonel ajoute quelques mots pour

bien préciser : « Les fenêtres ouvertes et

jL les portes fei'mées, ou, ce qui serait peut-

Vt Ml ^^^ préférable, les portes ouvertes et les

^<S fMl croisées fermées. » Puis, il fait un rapport

k la brigade. Le général vient, prescrit une

température douce, quoique un peu froide,

1^ tout en étant chaude. — s Peut-être (au-

^ drait-il fermer le c6tê Nord et ouvrir le

cAté Sud, 1 l£t, dans la crainte que le mal

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empire, iiilcmando la venue d'une sommité vëtérinaire. Le Tétcrînaire principal amvc i la hAte, so promène dans les écuries, voit le choral malade et, arec une sûreté de coup d'teîl qui lui fait le plus grand honneur, afSrme que cet animal n'est pas bien portant. 11 ajoute que les vétérinaires du régiment ont parfaitement présent les soins nécessaires, que les ordres du colonel sont excellents, que ceux du général sont encore meilleurs. — Bref, que, toutes les précautions ayant été adourablcment prises, il n'a rien de plus à prescrire. Cependant, il recommande de bien fermer toutes les portes et les fenêtres afln d'éviter les courants d'air.

Orice àces soins multiples, l'épidémie qui menaçait le régiment fut enrayée... en sii semaines, et l'on no perdit que cinquante-huit choraux.

Quels beaux chevaux que les nôtres I gros, gras, le poil brillant, l'tpil plein de feu, peignés, netlojés, brossés, propres comme l'envers d'une demoiselle à la mode. Vr^, ils étaient superbes 1

C'est comme nos cuirassiers. Impossible d'< voir sans qu'ils soient au pas gjmnaatiqu.

l'allure favorite du colonel. Jusqu'à la soupe, touteslessonneriosse terminaient par le refrain : au trot! Les malades même se so gnaicnt... au trot. Un hommetombait-il de cheval, se croyant mort et poussant des cris affreuiî Le colonel arrivait : — Allons, brave, ce n'est rien ; à cheval '. voilà poi:

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à ma santé... » Et le mourant remontait à cheval, sautait les obstacles. La cure était opérée. Avec la Faculté, il eût fallu six mois, à moins qu'au bout de huit jours le malade n'eût rendu l'âme entre les mains des docteurs.

Aussi, ce que nous avions de visiteurs, c'est incalculable. Passait-il à Paris un prince étranger, un général français ou chinois, un ambassadeur zoulou ou un diplomate exotique? tous venaient admirer notre régiment, que le colonel, avec raison, était si fier de faire voir. La petite fête était réglée d'avance, mais c'avait toujours l'air d'arriver à l'improviste.

— Le colonel! criait le factionnaire. C'était comme une traînée de poudre. Le régiment semblait en proie à une attaque d'épilepsie ; l'adjudant-major se multipliait, les sous-officiers de semaine bouclaient leur sabre et couraient aux écuries, les brigadiers mettaient leur étui de revolver, insigne du service, et dégringolaient les escaliers . Les gardes d'écurie, la vannette en main, attentifs aux moindres points d'orgue qui pouvaient se produire, montraient par leur maintien qu'ils avaient conscience de leurs hautes fonctions. Tout le monde prenait un air occupé, pressé, affairé, effaré. C'était la ruche où chacun bourdonne et le coup d'œil était superbe.

Comme par hasard, on montrait au visiteur les plus beaux chevaux. Un escadron à fond de train sautait des obstacles installés dans un coin du quartier ; les chevaux se cognaient bien

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un peu, quelques hommes faisaient la culbute, mais tout passait.

Un peloton trié venait faire de la voltige, les hommes sautaient les uns par-dessus les autres, franchissaient cinq ou six chevaux, montaient à l'assaut de la tribune du manège en s'aidant des pieds, s'accrochant des mains, se tirant les uns les autres. C'était merveilleux!

Puis c'étaient des charges dans le quartier, on s'emparait des bâtiments voisins ; les tirailleurs se déployaient dans les coins, battaient en retraite, revenaient à l'assaut pendant que le spec* tateur, stupéfait de cet entrain du diable, faisait force compliments au colonel qui donnait la permission de dix heures à tout le régiment et accordait une ration de vin supplémentaire.

— Vive le colonel! criaient comme un seul homme tous les cavaliers.

Alors, toujours comme par hasard, la musique se trouvait dans la cour et jouait ses plus jolis morceaux, ce qui ramenait la gaité sur les visages tristes ou ennuyés. Cette diable de fanfare, en effet, n'était pas une musique ordinaire. Le colonel y veillait avec amour. Aussi, parmi les trompettes, c'était à qui soufflerait le plus fort dans son instrument. Comme chacun d'eux jouait en général un air différent sur un ton autre que celui indiqué, cela nous régalait d'une cacophonie de dilettante, auprès de laquelle la musique d'un saltimbanque pouvait passer pour une exécution faite par les élèves du Conserva*

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toire. De plus, suivant le temps, les trompettes semblaient aller à la noce ou précéder un enterrement. — Faisait-il beau? ils montaient des citevaux blancs. — Le temps paraissait-il incertain? ils prenaient des cheyaux noirs. — Une idée du colonel !

Les habitants de la ville lui en étaient parti ~ culiërement reconnaissants. Ce changement de chevaux leur évitait l'emploi du baromètre.

Et le trompette-major, un nommé Gourbran !

Un élève véritable de l'Académie de musique, celui-là, mais avec un ventre énorme supporté par deux petites jambes en manches de veste.

11 jouait de tous les instruments à la fois en plaçant l'embouchure sur le coin des lèvres, battait la mesure avec la tête, la main et le pied, sans pouvoir mettre ses élèves à l'unisson. La sueur lui coulait à grosses gouttes, tant il se donnait de mal.

Après la musique, venaient les chœurs. Tous les hommes chantaient. A la sonnerie des quatre appels, on les voyait accourir de tous côtés en hâte, et se réunir en cercle autour du chef de fanfare qui, semblable à maître Jacques, se transformait tantôt en chef de musique, tantôt en chef des chœurs, tantôt en poète, car il composait luimême les paroles chantées par tout le régiment.

Pendant mon séjour à Versailles, nous eûmes toujours le même général de division, mais nous changeâmes souvent de généraux de brigade. Un

^ ' tous les six mois, quatre en deux ans. C'est une

.:'-' moyenne raisonnable pour les amateurs de nou-

veaux visages, et cela donne l'immense avantage : .. de rester toujours à la période des compliments.

La lune de miel n'a pas le temps de se changer en lune rousse. Le premier passa divisionnaire. Le second rf/ nous quitta sans regret, je crois, pour occuper

le même emploi dans les remontes, où sa haute .-j' compétence en matière chevaline rend de grands

; services. Le troisième... mourut et le quatriè-

me vit encore.

Celui qui mourut, portait un grand nom dans l'histoire. Par sa bravoure, il en était digne. Peu avant sa mort, un mois au plus, il vint nous passer son inspection trimestrielle et, selon une haj3itude prise, je le suppose, ailleurs que dans le grand monde dont il faisait partie, il laissa complètement sa politesse à la porte du quartier. En nous parlant, il émaillait sa conversation de mots très gras, et les jurons se succédaient dans ses phrases comme, par une belle nuit d'été, les éclairs de chaleur se succèdent à l'horizon. Je le vois encore, entrant dans le manège où toutes les recrues étaient réunies pour lui être présentées. Sanglé dans un ceinturon un peu étroit, la tête dans les épaules, le dos légèrement voûté, il tenait toujours son sabre à pleines mains et marchait presque sans avancer, on eût dit qu'il piétinait sur place. — Sa poitrine était chamarrée de décorations. Il s'arrêta devant un

jeune soldat et lui n

— Comment s'appelle cette décoration? dit-il. C'étût la médaille du Mexique. Le ca- S^ Talier, tremblant et interdit devant sou \ chef, ne tronva pas un mot à répondre. ' Peut-être, en réalité, ne le saTait-il pas. Les médailles du Mexique ne courent pas tes rues comme la croit de la Légion d'honneur, et les sous-préfcis ou les marchands de moutarde no la portent psa.

— N. de D,.., colonell s'écria le bouil- . Qt général, c'est bien la peine d'aller se faire casser la g. ..le comme je l'ai fait sur tous les champs do bataille pour qu'un jcan-f... comme celui-là ne sache pas ce que j'ai sur le ventre !,.. — L'officier de pelelon I — C'est moi, mon générait dit un lieutenant en s'avançant. — Vous aurez quatre jours d'arrélsl...

Il en distribua bien d'autres pendant les quelques heures de son inspection, mais avant de monter en voiture pour repartir : — Je sids très content, dit-il, très content!,.. Je 1ère toutes les punitions.

Pauvre générall Un mois après, vers la fin do féTrier, par un ciel gris qui apportait encore une teinte plus lugubre aux impressions du moment, par un froid humide et pénélrant, nous allions tous on corps à quelques kilomètres da la garnison pour lui rendre les derniers devoirs. Devant la grande porte ouverte de son chfLteau, dont l'entrée était transformée en chapelle ar-

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dente, on avait dressé un catafalque supportant le cercueil entouré de cierges et de lampadaires, et recouvert de camélias rouges et blancs. Les draperies noires de la chapelle ardente étaient surmontées de l'écusson de famille. Près de la porte stationnait le char funèbre, décoré aux quatre coins de faisceaux tricolores et traîné par quatre chevaux que des piqueurs tenaient en main. Les sous-officiers réclamèrent l'honneur d'y porter le général. Huit d'entre eux accomplirent cette tâche.

Je m'arrête là. J'ai voulu noter ce fait dont j'ai été témoin. Je ne veux pas en parler davantage. Le bruit qui, pendant quelques jours, s'est fait autour de ce tombeau a cessé depuis longtemps. En même temps que le silence se fait sur un cercueil, le respect commande qu'il se

fasse sur une mémoire.

Le quatrième général, celui qui vit encore, ne ressemblait au précédent que par le dos également voûté. A part cela, le contraste était frappant. Il passait pour avoir eu, étant colonel, l'un des régiment les mieux tenus de la cavalerie. Frais sorti du ministère, il en avait gardé Turbanité nécessaire à ceux qui, chaque jour, ont l'ennuyeuse mission de recevoir et de renvoyer contents, sans leur rien accorder, les solliciteurs d'en haut et les quémandeurs d'en bas. Aussi, était-il passé maître en l'art de distribuer l'eau

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bénite de cour. Sa bouche était un vrai goupillon. Il décochait avec un sourire très fin des... malices enveloppées dans du sucre, et c'était si bien dit, si bien présenté, que la sauce facilement faisait passer Tanguille. Il avait de Tesprit à revendre, des bottes vernies à la mode et toujours la cravache à la main. Le seul reproche à lui adresser, si toutefois c'en est un, consistait en un esprit d'imagination un peu trop voulu. Il étudiait ses gestes, sa tenue, ses paroles pour copier dans sa manière d'être son chef de file, le grand-maitre de la cavalerie. En cela, il payait son tribut à l'enthousiasme du moment.

Nous avons pu nous convaincre de cette tendance à l'imitation, surtout pendant les grandes manœuvres de cette année-là, faite sous la haute et habile direction de celui qui présidait aux destinées de la cavalerie française. Tous les généraux cherchaient à l'imiter plus ou moins selon leur âge et leur ambition, mais tous le prenaient pour modèle en quelques détails. Ah! il peut se vanter de l'avoir remuée, la cavalerie, et d'avoir fait fondre les vieux errements comme un bloc de glace transporté tout d'un coup des

glaciers de la Jungfrau au sommet du Vésuve I

De Versailles à Avor, la distance est de trois cents kilomètres environ. Six jours suffirent à la franchir. Les étapes étaient, en moyenne, de cinquante kilomètres. Jadis, il eût fallu deux semaines au moins. On faisait vingt à vingt-cinq

kilomètres par jour et l'on se reposait quarantehuit heures toutes les trois ou quatre étapes. Aujourd'hui, on sait qu'il est possible de demander beaucoup plus à un cheval, — malgré l'avis contraire de certains esprits réfractaires à toutes les expériences, surtout quand le cheval est raisonnablement conduit, bien soigné à son arrivée et suffisamment préparé par un entraînement progressif. Le général n'aurait-il appris que cela à la cavalerie, il faudrait lui en avoir une réelle reconnaissance. Elles furent pénibles, ces manœuvres. J'en ai pourtant conservé un agréable souvenir et je reprends avec plaisir mes impressions notées au jour le jour pendant

le vovage, le séjour au camp et le retour.

En allant à Avor, au lieu de voyager le régiment réuni, nous marchions par escadron, en suivant des routes parallèles autant que possible, mais sans avoir le même gîte à l'arrivée. Cela nous évitait la présence, toujours importune dans ce cas, d'un état-major quelconque. Le capitaine avait la direction suprême de son escadron et nous étions seuls avec lui. L'étape a beau être longue, fatigante, c'est toujours amusant de voyager : surtout de voyager ainsi. Chaque jour on a du nouveau, de l'imprévu, du changement. '

Dans les villages que l'on traverse, les habitants font la haie sur votre passage. — Il faut voir alors les cuirassiers se dresser fièrement

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sor leurs chevaux et chanter un refrain militaire pour épater les populations. Tout le monde est gai, joyeux, content. Quand on arrive au gite, chacun vous souhaite la bienvenue et, quand on. part, les trois quarts du régiment embrassent les demoiselles du pays sous le nez des mamans... qui le permettent à la condition qu'elles seront embrassées aussi. Yrail c'est très amusant de voyager ainsi.

Aujourd'hui, ce sont des plaines fertiles, avec des clochers carrés, cossus, que l'on aperçoit en vingt points différents. De tous côtés, des troupeaux de bœufs magnifiques, des chevaux superbes qui tirent à plein collier la charrue. Nous sommes en Beauce et voilà Étréchy, Ghamarande, Dourdan, Ouarville. Les hommes sont de rubustes gars bien charpentés qui roulent en cabriolet et mettent de bon vin en bouteilles. Les filles sont bien campées sur les hanches, hautes en couleur ; leurs lèvres rouges appellent le baiser. Sous la chemise ouverte, tout est ferme et rose ; pas d'idylle à faire, il faut aller franc jeu avec elles.

Demain, ce sont des taillis, des forêts et des landes ; au milieu de maigres pâturages, errent mélancoliquement des moutons plus maigres encore. Les villages, plus rares, ont leurs maisons groupées autour d'un petit clocher pointu qui semble tout timide ; ce sont des oasis auprès desquelles on fait toujours halte. Au contraire, les châteaux, plus nombreux, plus coquets, montrent

JOURHII, d'un OratOIEB UAlMtiÈ LOI TU

leur toiture en tuiles au miliou do 1& Terdeor des pins ; ce sont des clochetons à n'en plus ânir, des tourelles arec créneaux et nuAcbicoulis. Nous sommes en Sologne et voili Ardon, Jouj, Méné- Iréol, Yïoi-le-Pré,

Ici, pas de couleurs sur les visages, de yin Ticuï dans les cayos, de carrosse dans la remise, mais une petite paysanne mignonne i croquer sous sou bonnet blanc ta;auté; un visage avenant, presque distingué, et une nuéo de marmots barbouillés de fromage blanc des pieil à la tête. 11 ; en a au moins une douzaine p» maisonnée. — Tout cela, comme des moini au soleil, s'ébat et se roule dans la poussière de la route. Vous anïTei avec votre billet de logement; le mari pan aussitAt avec son vicui Singot tout rouillé ; cinq minutes apr&s, un coup de fusil fait dresser l'oreille do quelque garde voisin, et le soir, la maîtresse du logis vous régale d'une excellente gibelotte.

Le plus dur est de se lever matin. La fatigue de la veille vous met du plomb dans les jambes et un Jourd sommeil au cerveau. On dort d'un œil en montant à cheval. Le soleil est encore au lit, il fait presque sombre, mais peu k peu la route s'éclaire davantage. Monsieur Phœbus se décida à son tour et s'éveille. 11 montre d'abord

un visage trileui, puis vous tait

SCS rayons s'animent et chauffent les oreilles des

chevaux qui frétillent d'aise. Enfin, débarbouillé

des dernières bromes de la nuit, dans un ciel pur et clair, il rit au nez des cavaliers, les tiédit, les étire, les égayé et fait éclore les chansons sur les lèvres, comme, dans les jardins, il rouvre

les fleurs encore souffrantes de la nuit.

Ce qu'il faut voir, c'est une installation au camp lorsque douze ou quinze régiments de cavalerie arrivent à la fois, ainsi que nous étions, sans compter les deux batteries d'artillerie et un bataillon de chasseurs à pied. Tout le monde crie, court, s'appelle, se reconnaît, se donne des poignées de main, s'embrasse, gronde, jure, commande et travaille. Pendant ce temps-là, les chevaux sont mis à la corde, on établit le bivouac ; les uns ruent, se cabrent, donnent des coups de pied, arrachent les piquets, s'échappent et courent dans toutes les directions, malgré leur fatigue. Les selles gisent par terre, les sacs d'avoine sont éventrés, on décharge les voitures. Enfin, lorsque cela est fait, on s'oriente, on cherche et l'on finit tout de même par se caser. Une petite baraque avec un lit en fer, une chaise, une cruche. Les cloisons sont mal jointes et les courants d'air tels que l'on y gèle en plein été; mais le temps passera si vite !

Les généraux eux-mêmes ne sont pas mieux logés ; ils prennent ce qu'ils trouvent et tout le monde suit leur exemple avec une bonne humeur charmante. Dès le lendemain, cela commence. De six heures à midi ou de midi à six

JOORHÀI. D'ON officier HALOBÂ LUI 2Td

heures, on charge, on galope, on fait ait eipArïences, des essais, des évolutions : les loanerics se croisent, se riSpètent; tes ordres, lai contre-ordres arriront, les ofâciers d' ordonnança sillonnent la plaine, et l'on voit do tous côtés les génâraui, les colonels, aller, venir, rectiflor un mouvement, rëparer une erreur, riiprinior uno faute, eipliquer une évolution ou recommencer une fausse manœuvre. Parole d'honneur, le cieur bat presque lorsque s'exécute le mouveinenl : Eu bataille 1

Parfois, c'est bien plus ioléressant. L'infanterie, l'artillerie s'en mêlent, et alors ce sont dos plans de campagne , on fait la petite guerre.

Il faut voir l'entrain, l'émulalion, la rivalité. Pour un peu, on se battrait réellement. Le ca< nou vous donne un entrtin du diable. La fusillade émoustille les plus endormis, tout le monde tend l'oreille, écoute, cherche à voir, i savoir et i prévoir. Si le feu devient plus nourri, si l'ennemi riposte avec vivante, si la canonnade, devenant plus bruyante, semble se rapprocher, on ne perd pas des jeux le voile de fumée blanche qui, rasant d'abord le sol, s'élève lentement dans le ciel, servant ainsi d'indice à l'emplacement des batteries, mais servant aussi de rideau aux fantassins qui, lestes, agiles, sac au dos et tiraillant sans trâve, se déploient en tiraillours, marchent en avant, se retirent toujours au pas gymnastique, ripostent sans cesse et iouillent les bois, les collines, les villages, courent comme

2Ti JOUkHAL D'un omciEa iuLaiti un

do Trais lapins et disparaisseDt tout icoupcomm dc3 souris qui, poursuivies par un ch»t, ren trenl dans leurs trous.

Tout cela sous les ycui d'un nomhrem éta.U major et dei missioas étrangères qui prennent des notei aicc cci mots enire parenthèses :

« Les Français s'y prennent ainsi ; donc si nous ^ nous battons avec eux, il faudra nous y

prendre de telle autre façon. »

Maaieuvres du matin ou manœurres du ^ soir, le général y assista toujours pendant ■'la première semaine. Le reste du temps, il garda la chambre par suite d'une entorse gagnée en voulant montrer à tous comment on franchissait un fossé.La divientière se trouvail arrêtéepar une sorte de rhemin creui.abondonné, très large, profond et fort long. Les cuirassiers tenaient la première ligne, les dragons le centre, la cavalerie légère se trouvait en réserve. Le difflcile n'est pas de franchir un toasé, c'est de le bien franchir et do se trouver de l'autre cûté, non seulement aveu tout son monde, majs aussi avec toui ses membres. Si vous en laissez moitié d'un eàté, moitié de l'autre, le résultat ne vaut rien.

En vertu de cet axiome, les cuirassiers tournèrent l'obstacle et se servivcnt d'un passage voisin. Les dragons, voulant faire mieux, se jetèrent dans le fossé pour ne pas y tomber, et regrimpèrent sur l'autre bord le mieui possible, maisenlaUaanc, quiunedragonn«,quiuneépau-

lette, qui un sabre ou une courroie. Le fossé était Traimont trop large et trop profond.

Le général, mécontent de cet insuccès, voulut prouver la supériorité de la cavalerie légère sur les autres armes. Il se plaça en tête des régiments de chasseurs pour leur montrer l'exemple, piqua son cheval, rendit de la main et... hop 1 il culbuta de Tautre côté. Son cheval, n'ayant pu que toucher le bord du fossé, avait glissé dedans. Le général en fut quitte pour une entorse. Et comme la nature humaine est une laide ehose, au lieu de le plaindre et d'admirer sa hardiesse, un petit frisson de contentement passa, — quand on eut la certitude que l'accident était léger, — du colonel au dernier serre-file, en parcourant avec des nuances diverses tous les intermédiaires. Nous éprouvions un certain plaisir à voir qu'il n'avait pas réussi à franchir avec un cheval de pur sang, frais, dispos et vigoureux, un fossé qu'il voulait nous faire sauter avec des chevaux ordinaires, fatigues et pesamment chargés.

La Fontaine l'a dit depuis longtemps, en bon français : — Notre ennemi, c'est notre maître.

Depuis ce jour, jusqu'à la fin des manœuvres, nous ne l'avons plus revu. Au retour, le régiment, rassemblé dans son entier, marcha sous les ordres du colonel. Nous passâmes par Orléans, et, sur la place du Martroi, en défilant devant la statue de Jeanne d'Arc, il nous fit mettre le sabre àla main. Il avait grandement raison.

Il fit mieux encore et, en cela, bien des colo-

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nels qui Toublient deyraient agir ainsi, car on ne saura jamais trop, devant les vivants, honorer les morts. A quelques kilomètres d'Orléans, à rextrémité du faubourg Bannier, aux Aydes, sur le pan de mur d'une église appelée « la Chapelle vieille des Aydes », se trouve une plaque de marbre portant cette inscription :

En ce liêUf le 9S octobre 1870, 90Ui le feu i^un effroyable bombardement, 6,000 Français de Varmée de la Loire, te dévouant pour la défense d'Orléans et V honneur de la France, ont arrêté et refoulé jtisqu^au soir le choc de 45,000 Prussiens.

400 payèrent de leur vie cette résistance héroïque ! Que Dieu et Notre-Dame des Aydes les aient en pitié.

Érigé par les soins des habitants des Aydes, 1871.

Plus bas, sur une petite pierre carrée, sont gravés ces mots :

Priez Dieu pour les soldats français tués en i870 et enterré aux Sablières, près des Aydes, 187 f .

En effet, en face de cette chapelle située sur le côté gauche de la route allant à Paris, est un petit chemin qui quitte le faubourg, traverse le vignoble, passe sous la ligne du chemin de fer et aboutit à la route de Saint-Lye. C'est sur le bord de ce petit chemin, près les Aydes, que se trouve le monument des Sctblières, ']\ïstemcïït appelé, par les habitants, le champ de repos des

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braves. Uae simple grille ealoure le tertre qui s'est élevé sur les centaines de cadavres amoDcclés sons cette terre. Au milieu se troute un sévère monument, do forme pjramidab et en granit bleuâtre, sur lequel on lit ces simples

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