‹ Journal d'un officier malgré luiChapitre 18 sur 20 · A I.A MÉMOIRE · texte numérisé non relu

A I.A MÉMOIRE

dfli braveg

morts en défendaDt la vil[e d'Orléans

la 11 aclobre 1870.

Le colonel nous conduisit près de ce monument et tassa le régiment autour de la grille, puis it Ht présenter les armes et prononça qi ' qucs mois. Il n'avait nen d'un orateur. I rôles lui venaient difficilement pour biot mer sa pensée, ses bras s'agitaient comme ceux d'un sémaphore. Avec son sabre à la main, qu'il brandissait i chaque ins-.

tant, il ressemblait à Don Quichotte apostrophant les moulins à vent. Qu'importe? 11 parlait de la patrie, et s'il n'en parlait pas avec une grande éloquence, il en parlait avec passion. ~ Et puis les enterrés là parlaient assez haut pour ellcl

Le temps était doux comme au matin du bat. C'était le même automne avec ses premières tristesses. Peu à peu, une réelle et sincère émotion s'empara de nous. Dans cette campagne oU nous é^ons, un jour, avait retenti le grondement des canons; on luttait derrière cette mime ver-

278 JOURNAL D*UN OfFICSKR MALOBB LUI

dure : des soldats français se battaient là sans généraux, sans ordres, sans espoir, sans défaillance, et pas un ne fuyait, pas un ne trahissait sa patrie et son devoir. De ces mêmes sillons s'étaient élevés tous les cris qui peuvent sortir d'un cœur humain, ceux de la bravoure qui s'encourage, ceux de la colère qui s'exalte, ceux du blessé qui soupire et du mourant qui râle. Dans ces mêmes vignes, de pauvres gens expiraient obscurément au service de la France. Ce n'étaient que batailles, héroïsme et souffrance I

Au souvenir de ce passé, le cœur eut un moment d'amertume. A l'insu de chacun, une larme vit le jour et glissa silencieuse le long des visages. Les plus récalcitrants se mordirent les lèvres pour ne pas pleurer, mais si l'on se souvint de la défaite, on se dit aussi qu'avec des soldats semblables à ces glorieux morts, on pouvait tout espérer de l'avenir.

« Ils étaient six mille à peine ; on ne leur avait u laissé que six pièces de canon. Ils n'avaient « aucune illusion sur le résultat de la journée : u ils savaient que l'armée allemande comptait K plus de 40,0(X) combattants, qu'elle avait une K artillerie formidable, qu'elle allait fatalement, « mécaniquement, les écraser sous son poids et « sous ses feux. Ce n'était pas le mirage de la « victoire qui les entraînait vers la mort. C'était « quelque chose de plus noble et de plus haut. « Pas un d'eux n'a défailli. Ils se sont battus « jusqu'au soir, tombant l'un après l'autre, ne

JOURNAL d'un OFFICIBR MALGRE LUI 279

« reculant qu'avec une insensible et meurtrière (i lenteur^ se faisant de chaque rideau d'arbre, « de chaque pli de terrain, de chaque maison, u un abri et un soutien pour prolonger la lutte. H Ils ont voulu que leur défaite honorât la patrie « et le drapeau autant qu'une victoire l'aurait pu '( faire : ils y ont réussi. »

Oui, voilà ce que chacun pensait, et quand le colonel termina son petit speech par ces mots : — Mes amis, crions tous : Vive la France 1

— Vive la France! Vive la France!! répéta la régiment avec acclamation; et, dans cette minute, le vieil accent chauvin, celui qui engendre des héros, jaillit à la pointe de nos sabres. Je plains ceux qui s'en moquent!...

A ce moment, passa devant nous, sur le chemin de fer, une locomotive ronflant et secouant un long panache blanc, éperonnée par le piston qui lui fouettait les flancs et suivie par les wagons qui, derrière elle, la tamponnaient. Elle enrayait toute en sueur, après une marche rapide. Le train arrivait aux Aubrays. De nombreux voyageurs mirent la tète à la portière pour mieux entendre nos cris, et si quelques esprits forts se moquèrent de nous, d'autres agitèrent leurs chapeaux. Des amis inconnus !

Puissent les ;*égiments, chaque fois qu'ils passent devant un monument funèbre élevé à la mémoire de soldats tombés en combattant, s'arrêter dans leur marche et saluer ces vaincus. Ce ne sera pas du temps de perdu, car on prend

Rentré à la garnison, la vi son pelil trein-traiD accoutume. Chacun n ses habitudes troublées par la vie commune des manœuvreti. On se tria de nouvean. 'La fortune reprit ses droilEi, le blason ses eiigenees, et les maîtresses leurs amants. Au camp, tout le monde avait fraternisé. Artillerie, infanterie, ca- Taleric. — A la ville, on se salua. Ce fut tout, r La cavalerie aime la couleur blanche, l'artillerie le rouge, l'intantcrie lo bleu.

Ces préfârencoE no pecmetlent l'accord ■ parfait qu'en les réunissant les unes aux autres. Alors elles constituent le drapeau tricolore. C'est ce qui arrive en temps bde guerre et do manœuvres. A la garnison, il y a des dissonances. Moi, je repris ma plume et la coquine me joua de bien vilains tours. Ce n'est pas sa faute, elle se croyait si peu coupablel Oracieuscmeut, mon colonel avait accepté la dédicace d'un volume qu'il avait lu eu manuscrit et dont il avait daigné rire. Si même jo l'eusse écouté, j'aurais accentué la noie. Je ne le Qs pas... Heureusement! seule alors la clémence présidentielle aurait pu me sauver. Je me contenlai de quelques vérités sur la femme de César. Crosse imprudence I j'o-

sai dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Cela ne se pardonne pas. On me Ta prouvé. — Je fus, depuis ce jour, poursuivi par ces lignes que je répète aujourd'hui, n'ayant absolument rien à y retrancher et dans Tespérance qu'à la seconde lecture, les moins prévenus y trouveront des circonstances atténuantes.

Il s'agit de la jeunesse dorée. Quelques-uns ont cru se reconnaître. Je le regrette... pour eux. Je faisais des généralités, non des personnalités, et puisque ceux-là ont tenu absolument à prouver que la jeunesse dorée n'est pas seulement sortie de mon imagination, je crois devoir leur en adresser ici publiquement tous mes remercimeats.

Voici ce que j'écrivais alors :

« La jeunesse dorée 1 — Celle-là préférait les « petites fêtes, les soupers fins et les danseuses « à tout le reste.

« C'était la réunion de ceux qui avaient déjà « semé leurs cheveux et leurs dents à travers les « alcôves des mondaines du troisième étage, « affirmant sans rire, et finissant par croire « qu'ils avaient pour maîtresses des marquises « à trente-deux quartiers.

« Au mess, au café, dans les manœuvres, '( partout, ils formaient un cénacle dont les <« abords étaient difficilement accessibles pour » le profane en proie aux luttes amères de la « vie.

« Croyant au retour de feu Oagobert, ils ne « parlaient que de leurs ancêtres, des règnes « déchus, ou ne servaient le régime présent qne « parce qu'Us y trouTaient des cuisinières faisant « admirablement les sauces poivrades, n

« Leur horizon était borné, au Nord, par la « marquise de Castel-Démoli, au Midi, par une u vieille-garde à la mode, à TOuest, par leurs « parchemins et à l'Est par les protections.

« A part CCS légers travers, c'étaient d'excellents u camarades, pleins de cœur à l'occasion, de « patriotisme tous les jours et de gaité tous les « soirs; qui, généralement, vous passaient sur tt le dos, grâce au bon coup d'épaule d'un vieux « général, leur oncle ou leur grand-père, ou (( grâce aux visites faites avec adresse par une « vieille parente, présidente de plusieurs sociétt tés philanthropiques.

tt Recherchés dans les salons, minces, élégants, « coiffés comme une gravure de mode, toujours « le mot pour rire, avec l'esprit du passé et les M manières d'autrefois, ils avaient, comme ca- « chet particulier, une pâleur native et distin- « guée qui pouvait faire croire à de robustes « Bourguignons que, pour les mettre au monde, « leur papa avait eu besoin d'une forte dose de u garus. n

Il y avait aussi le type de l'officier grincheux : K Un être mécontent que l'on ne savait par quel <* bout prendre et se plaignant de tout, surtout n de ne pas être porté au choix, parce que, dans

JOURNAL d'un officier MALORB LUI 283

« le matériel des bureaux de la guerre, un tieux « rond de cuir faisait obstacle à son avance- « ment.

« Grand, gros, les cheveux un peu courts, la « moustache longue et blonde, les cavaliers l'ap- <* pelaient : Mon oousint et s'enfuyaient à la hâte « quand sa silhouette apparaissait par un côté « quelconque du quartier. Le plus drôle, c'est M que toujours il avait un conseil à vous donner, « faisant l'homme d'importance et de savoir, en « disant sur un ton prétentieux : « C'est pour « votre gouverne. »

« Volontiers, il prenait le Pirée pour un nom « d'homme, ce qui, bien entendu, ne l'empêchait « pas de se croire digne des plus hautes desti- « nées. Phraseur, bavard, cancanier, le mal- « heur était qu'en dehors de la théorie, toutes « les fois qu'il essayait de s'envoler un peu haut u en commençant une phrase, il ne pouvait « même pas retomber sur ses pattes et faisait la « cabriole. »

— Bravo ! m'avait dit le colonel en lisant le portrait fantaisiste de ces inutiles et de ce bourru, car, très juste dans l'appréciation du mérite, il n'aimait pas les mouches du coche et préférait les officiers dont le service, le zèle, les aptitudes, contribuaient à la bonne tenue, au bon esprit, à l'instruction du régiment.

Plus tard, il oublia ce détail.

Au milieu des nombreuses préoccupations de son commandement, ce n'est pas étonnant

qu'an si léger souTenir lui soit sorti de la mémoire, mais cela m'obligea à prouver pièces en main, en diverses circonstances, que si, en éciivaut mon opinion sur la jeunesse dorée et l'officier grincheux, il y eut crime, — ce qu'une cote> rie prétend et ce que je dénie, — je ne fus ni le seul, ni le plus coupable.

A chacun sa part.

Page 1