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CHAPITRE XV

ra HOBMANDIB

J'arrivai dans ma nouTalle garDison en plein hiver. Il aTait neigé toute la nuit, et la petit village oit j'étais emofâ s'emmitouQait tnleusement d'une ouate moussue comme d'une fourrure. Les maisons TelneB, couvertes en chaume, disparaissaient sons leur parure blanche. Le clocher avait

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un bonnet de coton sous un ciel enfariné. Un yent pincé soufflait sur les fumées qui filaient des toits. A droite et à gauche de la vallée, des bois de pins escaladaient les coteaux sur lesquels des maisonnettes semblaient dormir comme des marmottes. Tout au fond, là-bas dans la brume, se voyaient les villages de Pont-Authou, de Qlos, de Montfort, entre des collines qui s'étageaient, s'effaçaient, s'évaporaient. Presque un paysage suisse I

Venu pour commander un détachement de cavaliers de remonte, dans une vieille et célèbre abbaye de Normandie, je passais sans transition de la vie agitée des villes au calme du village, du péché à la vertu. Je résolus de brûler du sucre, de prendre Satan par les cornes et de le jeter à la porte. Serment d'ivrogne! Six mois après, j'avais publié im nouveau volume, et quand le général de brigade vînt passer son inspection tri-> mestrielle, il me dit :

— J'ai lu quelque chose de vous, dernièrement. Je balbutiai, m'attendant à une verte et juste

réprimande.

— N'est-ce pas vous qui signez... ainsi?

— Si, mon général... mais...

— Mais vous craignez que je vous inflige des arrêts parce que c'est défendu... Si chacun ne faisait que les choses permises, ce serait trop beaa et... pas toujours amusant, ajouta-t-il avec un sourire. — Vous avez des loisirs, ici?

— Beaucoup, mon général.

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— Alors, faites-nous rire, mais prenez garde. Toute vérité n*est pas bonne à dire !

Avant cela, le jour où le commandant du dépôt de remonte eut connaissance de ce nouveau volume, il me prit à part et me montra mes torts. Une heure durant, il me tint sous le charme de sa parole et m'accabla par la logique de ses arguments. Tout en nous promenant sous une splendide allée où les marronniers roses et blancs entremêlaient leurs fleurs dans les branches toujours vertes de pins alpestres et maritimes, tout en me faisant admirer les fleurs et les bourgeons de son jardin dont il était très fler, il me fit voir les inconvénients de la ^I^S^^fe' plume, en comparaison de l'honneur que ^^lÉ^^" donne l'épée. i V

C'était un grand seigneur, portant très \

haut le respect de lui-même et d'autrui. Je fus sensible à la bienveillance paternelle qu'il me témoignait et je le remerciai d'autant plus qu'en achevant de me donner ses bons conseils, il m'indiqua, sans invite de ma part, le sujet d'une nouvelle militaire très amusante dont il avait été le héros. — Vous pouvez tirer parti de celai ajouta-t-il.

J'en tirai parti, en effet, et pour lui payer sa part de collaboration, je lui offris le volume au sujet duquel il venait de me faire d'amicales remontrances. Au début de notre entretien, je ne m'attendais pas à cette finale.

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Dans les dépôts de remonte, l'existence diffère essentiellement de celle des régiments. Les officiers y viennent généralement pour terminer d'une façon tranquille leur carrière militaire. Après une vie remplie pendant une vingtaine d'années par des manœuvres de toutes sortes, des exercices de tous genres, des théories nombreuses, des conférences très longues, des revues diverses et des services en campagne fort instructifs, ils cherchent, dans les remontes, à jouir du calme et de la tranquillité, avant que la retraite ne leur donne le repos complet, Leur mission consiste à acheter des chevaux. Pour cela, le comité se compose de trois membres : le commandant et deux capitaines. Chacun donne avec son avis son prix d'estimation. Le commandant fait la moyenne des trois sommes et l'offre comme prix d'achat au vendeur. C'est à prendre ou à laisser.

Ces fonctions, on le voit, ne sont pas très pénibles. Il suffit de s'y connaître et de ne pas se laisser tromper par les maquignons. Pour arriver à ce but, les officiers acheteurs, avant d'être .lommés à titre permanent, font un stage à titre temporaire ; mais les marchands sont si rusés, si roués 1 ils ont tant de tours dans leur sac que, malgré la défiance du comité à leur égard, ils réussissent parfois à faire passer pour bons des chevaux dont ils ne pourrrient pas se débarrasser ailleurs. C'est l'Etat qui paie...

On ne se doute pas de l'art que les marchands

apportent dans ia présentation de leurs chovauï, — Heinl mon commandant, en voilà un cheval I élégant... solidel... qualileui, sous tous les rapports. Et des paltoïl... Voyez 00 rein. —Oui. Nous allons voir. Faites trotter. Et le cheval Irolte, tenu en main par un garçon habilement dresse à ce genre d'eiercice. Si lo ce pas content do la façon dont il présente lo cheval, et si son maître jure, c'est que... tout va bien. 11 n'a qu'à ■^ continuer la présentation sans changer sa mani&re de fairo.

Si, au contraire, le marchand lui parle sur un ti^npoli, le reproche est sérieux. 11 f^ut modifier dans le sens indiqué par le commandant. — Place donc mieux ton cheval, animal! le commandant ne le voit pas... Rcnds-lui do la main, n. d. D... I Laisse-le tranquille I

Cola veut dire : « Tiens-lui la patte plus raide. Excite-le sans on avoir l'air... cache ce qu'ils de détoctuouï,.. 11 est bien placé 1

Jamais un cheval présenté par un marchand no possède un défaut. 11 a toujours toutes les qualités requises... d'autres oucorô, et lo maquignon assez fTBae pour avoticr que son cheval a le oui bordé d'un nutavait poil, — expression fantaisiste employée par notre commandant pour exprimer avec énergie son opinion sur un mauvais bidet, est encore à trouver.

Dans ce cas, le marchand ne manquait jamais

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de répondre : — Moi qui croyais ce cheval parfait!... je le présentais pour tous faire plaisir, mon commandant...

Si Ton connaît le coup de chapeau dans lequel on frappe, le mouchoir que Ton agite, le cidre et Tarsenic que Ton ûdt prendre, les coups d*ongles donnés à la pauvre béte un peu avant sa présentation pour... lui donner du sang, les cris des palefreniers qui font la toilette, le claquement des fouets, les excitations de toutes sortes, malgré la défense continuellement renouvelée par le commandant ; si Ton connaît les dents arrachées ou limées pour tromper sur Fâge, Tengraissement à la mécanique, une ferrure trop épaisse, une piqûre invisible sous la queue pour remplacer la gousse de gingembre difficile à cacher, et bien d'autres choses encore, on aura une idée à peine approximative, et très lointaine, de Thabileté déployée par les marchands pour. . . farder leur marchandise. Ces marchands, ceux de Normandie, sont parfois de très gros personnages. Us n ont pas que le fouet à la main, ils ont beaucoup de foin dans leurs bottes et traitent de compère à compagnon les députés de leurs contrées.

Un commandant de dépôt est-il trop récalcitrant pour acheter des chevaux... passables? vite, un mot de recommandation à monsieur le député, qui, tout fier de servir des intérêts aussi respectables, se dévoue à cette sainte cause. Sans savoir pourquoi, le pauvre commandant apprend un jour qu'il est remplacé, et s'il n'y trouve pas son

compte, les marchands de chevaux espèrent y trouver le leur. C'est un encouragement donné aux classes laborieuses.

On m'a raconté et affirmé qu'au moment de la guerre trois marchands de chevaux, l'un de Brionne, l'autre de Gaen, le troisième de Paris, ayant appris que le gouvernement avait besoin de deux mille chevaux, allèrent à Tours faire leurs offres de service. — Deux mille chevaux I... qui vous a dit cela? leur demanda le général chargé de la question; mais non, le gouvernement n'a besoin de rien. — Pardon I répondit le trio de Normands, on nous avait dit... nous croyions... Et ils s'apprêtaient à repartir quand le général ajouta : — Gomment! c'est sérieux?... vous pourriez d'ici un mois nous fournir deux mille chevaux, quand le gouvernement ne peut en trouver deux cents?... — Le gouvernement!... c'est possible, mais nous, c'est autre chose!...

Le marché fut conclu. Quinze à dix-huit cents chevaux furent livrés en moins d'un mois, et les trois amis y trouvèrent chacun environ cent cinquante mille francs de bénéfice ! ! ! On le voit, ce sont de gros personnages avec lesquels la plaisanterie n'est de bon goût que si elle leur convient.

On dit, et, volontiers dans le public, on croit que les officiers de remonte, après quelques années passées en tournées d'achat, peuvent avoir pignon sur rue. C'est une calomnie indigne et une légende qu'il importe de détruire. Rien ne se fait plus loyalement, plus au grand jour, que

Tachât des chevaux dans les dépôts de remonte. Le comité peut se tromper dans ses appréciations. 11 est impossible qu'il se trompe dans l'inscription de ses prix d'achat. Tout se fait à livre ouvert... grand ouvert! La masse noire n'existe pas et, laissant de côté même les sentiments d'honneur, de délicatesse, qui protègent la conscience de tous les officiers composant les comités d'achat, matériellement les difficultés seraient telles ; pour commettre une erreur volontaire, il faudrait la connivence de tant de personnes, qu'une telle supposition est impossible à admettre. Il suftit, pour en être certain, de connaître la multiplicité des paperasses et d'états en quatre ou cinq exemplaires demandés chaque jour par l'administration dont la France a le monopole, et dont M. Casimir Périer fils avait la direction.

On ne se doute certainement pas à quel point celte belle administration a le culte de la routine. Chargé de la comptabilité du détachement de cavaliers faisant le service au dépôt de remonte, tous les trois mois, je réglais les recettes et les dépenses du trimestre. Les pièces établies, elles étaient envoyées à la vérification du capitaine commandant, puis au visa de la sous-intendance. S'il y avait du moins pefçu, on me le rendait au moyen d'un mandat sur le trésor, à toucher chez le percepteur de la ville voisine. C'était simple, pratique et sans frais. Quand, au contraire, j'avais, pendant le trimestre, touché en

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trop, il me fallait verser ce plus perçu chez le receveur particulier, au chef-lieu d'arrondissement, à vingt kilomètres au moins de ma garnison. Pour y aller, l'intendance établissait une feuille de route, en me donnant droit à une indemnité de onze francs cinquante centimes, et il m'est arrivé plusieurs fois d'aller verser dix-sept, neuf, même deux centimes au trésor, en retour desquels le trésor me... remettait onze francs cinquante. Voilà de l'économie bien entendue I

J'en fis l'observation au sous- intendant, qui me répondit : — Je n'y puis rien. C'est le règlement ! Je crus inutile d'être plus royaliste que le roi. Lorsque j'avais quelques centimes à verser, je sautais à cheval. Tout en faisant une délicieuse promenade à travers bois et prairies, j'allais chez le receveur, qui en échange de mes dio:- «ept, neuf ou deux centimes, me payait mon indemnité et me donnait un récépissé contenant trois signatures, escortées de trois cachets... Un véritable album d'autographes. 11 ne fallait pas oublier une signature, sans quoi le récépissé donnait lieu à une correspondance interminable. Le sous-préfet, ayant un jour omis de mettre son visa, — il s'agissait de neuf centimes, — je garantis qu'on employa au moins une main de papier pour réclamer de trois ou quatre bureaux différents cette malheureuse signature. Pour ma part, je répondis à dix-sept bulletins de correspondance, ayant tous rapport à cette omission. Cela n'a rien d'étonnant. — Il

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faut bien prendre en charge sur un registire spécial, trois cents grammes de vieille paille envoyée parla pharmacie centrale dans l'emballag-e de médicaments vétérinaires!!!...

Gomme dans une inspection générale administrative, Tofficicr comptable faisait respectueusement remarquer à M. l'intendant cette aimable plaisanterie : — En effet, c'est ridicule de prendre en charge de la paille d'emballage dans un quartier de cavalerie ; qui vous a donné cet ordre? — C'est vous, monsieur l'intendant I... L'ordre est venu do vos bureaux et signé par vous. L'intendant en rit encore, mais l'on continua à prendre en charge la paille d'emballage

venue avec les médicaments.

Ce dépôt de remonte, l'un des plus beaux de France, est situé au fond d'une vallée pittoresque arrosée par un ruisseau limpide. Encadrée par de vastes et vertes prairies que des murs séculaires entourent, la vieille abbaye, où jadis retentissaient les chants sacrés, doit aujourd'hui se trouver bien compromise par les jurons qu'elle entend... Ses bâtiments servent de quartier. Elle n'en conserve pas moins l'air fier, et ses lignes architecturales, son vieux et superbe beffroi où nichent les corbeaux, son cloître et ses réfectoires où les chevaux habitent, donnent aux touristes chrétiens une bonne opinion des architectes de ce temps-là. De même, l'immensité et la remarquable distribution des caves don-

nent aux intimes et aux libres penseurs une haute idée de l'altération des moines qui venaient dans ce coin normand pour y faire leur s^lut. Quelle bonne vie l'on y mène, en ce dépôt de remonte I Les exigences y sont peu nom.

breuses, la camaraderie aimable, les revues très rares, les manœuvres inconnues.

Quelquefois il arrive, avec un vieux journal, un vague écho du monde militaire, mais le chapeau de paille sur la tête, le veston et les pantoufles aux pieds, pendant l'été; l'hiver, une chaude casquette et des sabots, il serait facile d'oublier que l'on porte l'uniforme. Les ca- . i .^ />v valiers eux-mêmes sont plutôt laboureurs ^ • "j^^^i^yil^^ que soldats. Ils font de tout, excepté du ser- n[^ vice. Ils cultivent les champs du quartier, -% fauchent les prés, élèvent des porcs, soignent ' les jardins fleuristes et potagers, arrachent partout les mauvaises herbes qu'ils replantent un peu plus loin, pour faire durer toute Tannée ce travail peu fatigant, et cassent des cailloux. Ils accompagnent le comité d'achat dans ses tour.nées et font le pansage aux chevaux. C'est là le moindre de leurs soucis. Les chevaux ne réclament jamais I

Seules, les distractions sont rares. Il faut savoir s'en créer. Voilà le côté morose pour qui n'a pas le don d'être heureux là où il se trouve. Quand on a déjeuné, dîné, taquiné la dame de pique pendant deux heures et les dominos pendant deux autres heures, il ne reste pas grand'-

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chose à faire. La vallée est pittoresque, mais il faut grimper sur les plateaux pour trouver la. luxuriante richesse des contrées privilégiées et l'accueil hospitalier des montagnards. Le pays compte une trentaine do maisons et les habitants sont normands pur sang. Une faut donc pas trop s'y fier. Les unes brûlent facilement, et les autres font payer trois francs ce qui vaut quinze centimes; mais dans un dépôt de remonte, on vit presque en famille, on peut aisément se sentir les coudes et l'on s'en tire en bavardant. Le moindre fait devient un événement considérable. On s'occupe d' autrui et autrui s'occupe de vous. Un chien qui aboie la nuit sert de sujet de conversation pour toute lajournée du lendemain. On passe tout le monde sur la brochette. Si l'on ne trouve rien à dire, on invente et on finit par croire que c'est arrivé. Après quoi... on recommence. Pendant cela, le temps s'écoule agréablement et chacun est très étonné de voir les oiseaux mettre déjà la tête sous l'aile quand on se croyait à peine au milieu du jour. Seulement il y a les jours de pluie. Ils sont fort déplaisants, et les jours de pluie sont assez fréquents dans cette vallée normande. Les nuages s'engouffrent entre les deux coteaux et se traînent lentement à mi-côte. Ils se joignent, s'accumulent, tombent en pluie fine et froide. Le village devient une prison ; le brouillard rampe jusqu'à terre, enveloppe les maisons. On n'a plus qu'à regarder à travers les carreaux les formes

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brouillées des arbres, Teau qui dégoutte des feuilles, le deuil des bois humides et frissonnants.

Il y a aussi les jours où le colonel vient. Les plus mauvais de tous... Ils sont cent fois pires que les jours de pluie. On les marque d'un trait noir sur le calendrier. Chacun met un bonnet de nuit sur sa bonne humeur et rengaine son compliment. Ce colonel, hélas I ne rassemblait pas aux autres. Autant son prédécesseur était indul gent et sympathique, autant celui-là était autoritaire et détesté. Dès qu'il avait prévenu d& son arrivée, — car, venant de très loin, il fallait aller le chercher à la gare distante de trois kilomètres du dépôt de remonte, — on s'abordait avec des airs de conspirateurs en se disant d'un ton lugubre : Vous savez? le colonel vient 1 — Quand vient-il? — Demain, par le train de neuf heures cinquante. Et le visage à l'instant joyeux de celui auquel on apprenait la nouvelle, brusquement se couvrait d'un voile de mélancolie.

On avait tort I Si le colonel vient souvent, c'est son devoir. S'il est désagréable, ce n'est pas sa faute, et s'il jure à tout mot, c'est par bienveillance. Blessé pendant la guerre, à la mâchoire, il lui est resté une grande difSculté de prononciation. On entend mal ce qu'il dit. Alors, pour se faire comprendre, s'il était mécontent, il jurait. On savait ainsi immédiatement à quoi s'en tenir, et cela évitait des efiForts d'imagination parfois infructueux. Il avait beau parler tout seul, il se montait, s'animait, s'échauffait, se fà-

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chait en parlant. A chaque mot, on pouvait croire qu'il s'apprêtait à vous dire des injures. Au demeurant, l'homme le plus doux du monde. . . avec les marchands de chevaux qu'il invitait à sa table en même temps que les commandants sous ses ordres, cela lui évitait la peine de donner des explications.

A son arrivée, lorsqu'il prit le commandement de la circonscription, il parut vouloir tout dévorer. Il n'en fit rien. Il fallait bien, suivant l'humaine habitude, agir contrairement à son prédécesseur, donner des ordres différents, vouloir changer le mode d'élevage des cultivateurs normands et le mode d'achat des comités. Gela ne dura pas. La Normandie commençait à peine à montrer les dents que déjà le colonel revenait en homme d'esprit aux habitudes précédentes, avec la juste satisfaction d'avoir montré son autorité et le malin plaisir, laissé à ses subordonnés et aux éleveurs, de lui avoir fait admettre que la reproduction du cheval normand ne donne pas les mêmes résultats que l'élevage des poulains dans l'Anjou. Ce fut un puissant marchand de chevaux qui annonça à l'avance cette transformation. 11 l'avait pressentie. Avant qu'il ne vînt prendre le commandement de la circonscription, nous étions d'ailleurs prévenus de son caractère. Notre commandant, un homme d'une éducation raffinée, avait été jadis son camarade de lit, et lorsqu'il parlait de lui, il disait : « C'est un mauvais coucheur I Puisqu'il vient, je

m'en vais. » — En effet, il demanda sa retraite.

Ce colonel poussait Tintégrité jusqu'à la minutie. C'était un homme des temps antiques, et quelques officiers, habitant le quartier^ en eurent la preuve à leurs dépens. Deux ou trois d'entre eux, pour charmer leurs loisirs, se faire réveiller matin, et varier leur table assez difficilement pourvue dans ce petit village, avaient eu l'audace d'élever et d'engraisser dans une caisse, un coq, une poule et un lapin. Le colonel l'apprit. A sa visite suivante, il nous réunit tous en cercle autour de lui, au fond d'une écurie sombre, inhabitée ce jour-là, puis d'une voix grave, qui s'anima rapidement et devint terrible, il nous montra les conséquences désastreuses qu'entraînaient pour le quartier et pour ses habitants l'élevage do ces deux poules... dont un coq, et d'un lapin.

Jamais le fabuliste, dans ses œuvres les plus belles et les plus morales, n'atteignit un tel sommet et n'eut un tel accès de lyrisme. Les coupables baissaient la tète. Une sueur froide inondait leurs visages. Ils pâlissaient et rougissaient tour à tour, regardant de tous côtés afin de découvrir un trou pour y disparaître. Le colonel en eut pitié. Jugeant la leçon suffisante, il termina son réquisitoire par ces mots : — Allez, et ne péchez plus !

Et le coup de sifflet qui l'emportait vers la capitale normande retentissait à peine dans l'espace, nous rendant la sérénité de l'esprit unins-

tant disparue, que, déjà, les malheureux volatiles avaient vécu. On en eut une indigestion à force d'en manger, et pour achever cette trinité non mystérieuse, il fallut avoir recours aux solides mâchoires des quatre - vingts hommes de mon détachement.

Ce colonel n*était assurément pas le premier venu. Il a été un cavalier remarquable et la question de Télevage ne lui est pas inconnue. Toute sa carrière s'est passée, soit dans les manèges de nos écoles militaires, soit dans les remontes. Il a laissé partout la réputation d'un cavalier vigoureux, hardi, énergique, mais on lui refuse généralement cette science de l'art hippique qui établit l'immense distance séparant le cavalier de l'homme de cheval. Doué d'une très grande force musculaire, ce colonel, dans des temps plus humbles, montait et dressait avec honneur un cheval difficile, mais il ne savait pas expliquer les moyens employés pour arriver à ce résultat. 11 marchait au hasard, réussissait par la force, par l'énergie déployée, mais sans méthode, sans montrer cette souplesse d'actions, cette étude du cheval qui font les réputations justement méritées. Le lieutenant-colonel Guérin, un des hommes de cheval les plus estimes de ces temps derniers, disait de lui : — 11 a une belle position à cheval, il a su dresser un cheval rétif, mais il n'a jamais su le conduire. Tout l'homme est là. — Brave,

je le crois; têtu, on le dit, mais manquant de tact, tout le monde l'affirme.

A l'époque où j'avais le privilège d'être sous ses ordres, c'était un homme de cinquante-trois ans, d'une taille moyenne, sec, d'un gris respectable et ayant, dans ses allures, conservé la vivacité d'un jeune homme. Le physique était laid et donnait le souvenir vague de ces têtes taillées dans un marron d'Inde pour amuser les enfants, il portait sa barbe. Ses ennemis affirmaient sans rire que c'est à elle, à elle seule, qu'il devait un avancement injustifié pour eux. La vérité est qu'il portait sa barbe pour cacher sa blessure vaillamment gagnée pendant la guerre. Doué d'une impressionnabilité extrême, son tempérament nerveux trahissait souvent sa volonté et, malgré lui, le rendait inabordable. C'était un paquet de nerfs imbibé dans de la bile. Ceux qui le connaissaient ne lui en voulaient pas, sachant qu'après ses colères, il était le premier à les regretter. Jamais, dans ses rêves les plus ambitieux, faits dans un âge moins avancé, il n'a dû rêver l'aigrette de colonel. Evidemment, il ne se sentait aucun droit à y prétendre. C'est donc à son honneur s'il y est parvenu I

Je ne me serais pas étendu aussi longuement sur cet officier supérieur, s'il n'avait pris soin de faire lui-même un certain bruit autour de sa personne. — U a publié une brochure, la Question des remontes, et comme il a jugé utile de l'envoyer aux conseillers généraux, aux députés et

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même aux m&ires de campagne, on croit généralement que c'était une façon détournée de po« ser sa candidature à la succession d'un général éminent qui est sous-inspecteur des remontes et doit, malheureusement pour ses subordonnés, prendre bientôt sa retraite, s'il ne passe général de division, ce qui serait une juste récompense pour les services rendus pendant sa carrière.

Si cette succession était donnée à l'auteur très discuté de la Question des remontes, c'est que, probablement, le ministre voudrait détruire, jusqu'en ses bases, la remonte générale, car après six mois du commandement de ce colonel, devenu général, pas un officier ne voudrait rester cornmandant de dépôt sous ses ordres, et, au ministère, il arriverait une telle quantité de réclamations de la part des éleveurs, qu'il faudrait créer un nouveau bureau. Heureusement pour la remonte, le budget ne permet pas ces folles dépenses.

Mon séjour à ce dépôt de remonte ne m'a pas laissé que ce souvenir d'un colonel comme on en voit peu. Il en est d'autres dignes, je le crois, d'être transcrits pour la postérité. S'ils n'ajoutent rien à l'instruction des futurs ministres de la guerre, ils pourront du moins procurer une douce gaité aux hypocondriaques.

Dans les dépôts de remonte, il y a toujours un vétérinaire, souvent deux, quelquefois trois. Quand il y en a un, les chevaux sont bien soignés ; s'il y en a deux, ils le sont un peu moins,

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et si lo nombre des disciples de Bouchardat augmente jusqu'à trois, les chevaux peuvent tomber malades, ils devront guérir sans le secours de la science. Cela tient à ce que, suivant l'habitude, plus on est pour faire un travail, moins on en fait. Ce n'est donc nullement un trait caractéristique et particulier aux élèves d'Alfort. Au contraire, les vétérinaires de l'armée sont dévoués à leur profession. Un seul fera volontiers le service de quatre. Us parlent peu et agissent beaucoup. Aussi, bien rarement, on pourrait leur appliquer ce quatrain imité d'autrefois par un mauvais plaisant, im stagiaire qui se vengeait ainsi d'une punition infligée par son principal, émigré depuis cela du ministère de la guerre au ministère de l'agriculture.

Il se dit Esculape et parle d^Épicure ; Se croit vétérinaire et n'est ^ue pharmacien. II ferait mieux plutôt, connaissant sa nature, D'être un peu moins bavard ; ça ne gâterait rien!

Il y avait donc un vétérinaire attaché en permanence au dépôt de remonte. — Cette annéelà, après la sortie des élèves de Saumur, on lui adjoignit deux jeunes vétérinaires stagiaires, qui venaient dans cette campagne vertueuse pour y passer quelques mois et surtout pour se refaire une virginité après leur année de perdition dans les plaines saumuroises. L'un d'eux se présenta au jour fixé. L'autre, M. Gagne, — je le nomme pour ne pas être taxé d'exagération, — ne se

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présenta pas. Le lendemain seulement, arriva \me lettre de lui, adressée au commandant et dans laquelle, l'informant du mauvais état de sa santé, il le priait de lui accorder une prolongation de quelques jours.

La prolongation fut immédiatement accordée.

Elle ne devait pas servir à la guérison. Avant d'être terminée, le commandant recevait une nouvelle lettre. Cette fois, la famille annonçait la mort du pauvre camarade que nous devions connaître seulement de nom. — L'acte de décès s'y trouvait joint. Notre chef d'escadron prévint aussitôt, par lettre officielle, le colonel commandant la circonscription, le général commandant la subdivision militaire et le ministre de la guerre, avec lequel les dépôts de remonte ont le droit de correspondre. Le ministère accusa réception de la lettre. ^ Trois mois se passèrent. L'époque où ces deux jeunes vétérinaires devaient retourner à leur régiment étant arrivée, le survivant des deux partit. L'autre... ne partit pas.

Huit jours après cette date, le colonel du régiment auquel appartenait le défunt écrivit au dépôt de remonte pour réclamer son vétérinaire, et manifesta son étonnement d'un retard dont il demandait la cause. La réponse de notre commandant au colonel fut courte, mais très explicite : a Le vétérinaire que vous réclamez est « mort avant de venir au dépôt de remonte, et « cette mort a été annoncée par moi au colonel, « au général et au ministère. »

JOURNAL d'un OFFICIBR MALGRÉ LUI 305

Satisfait, le colonel ne réclama plus son vétérinaire, mais après une semaine de tranquillité, le commandant reçut une nouvelle lettre, très olHcielle, très nette, très sévère; — elle venait du ministère par la voie hiérarchique.

« Ordre était donné d'envoyer immédiatement « à son corps M. Gagne, vétérinaire stagiaire, « qui, depuis longtemps, aurait dû rejoindre son « régiment. »

Le pauvre commandant, persécuté par ce mort,

donna de nouveau, et pour la troisième fois, le

motif qui empêchait M. Gagne de partir, mais il

ne recouvra sa tranquillité qu'après une dernière

lettre émanant encore du ministère et demandant

« pourquoi ce vétérinaire était mort? » Il y a lieu

de supposer que l'auteur de cette lettre avait

voulu demander a de quoi le vétérinaire était

mort ? » non, pourquoi ? C'est égal 1 compter

quatre mois sur les contrôles de l'armée, après

étro parti pour un monde meilleur, me paraît

une aimable jobarderie auprès de laqueÛo les

blessures reçues lors des premiers combats du

Tonkin par le lieutenant Péroné et le capitaine

Calcanéum ne sont que de simples traits d'esprit.

* * La gaité causée par cette aventure se calmait

à peine que nous eûmes un autre sujet de conversation non moins bouffon. Celui-là, cependant, marquait une étape plus accentuée vers la tragédie. 11 nous faisait passer du grand-duché de Gérolstein à l'austèro république de Venise.

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Le général Boum était remplacé par le conseil des Dix. Le lion de Saint-Marc étendait ses ailes sombres sur la vieille abbaye et la poste aux lettres se transformait en boite secrète pour les dénonciations anonymes.

Le commandant avait jugé nécessaire, pour le maintien du bon ordre et de la discipline du quartier, de mettre à la porte une cantinière im peu trop familière. Elle et son mari avaient la prétention de commander le dépôt de remonte.

Ils en prenaient fort à leur aise, s'occupant, Tun - de politique et de chasse, Vautre d'indiscrétions et de calomnies, tous les deux critiquant sans cesse les officiers, leurs femmes et leurs enfants. A la satisfaction presque générale, — la cantinière avait des défenseurs, — le commandant se priva donc des services de ces braves gens et il me confia la mission délicate de trouver une remplaçante, point bavarde et pas bégueule, probe, cela va sans dire, vertueuse si faire se pouvait, pas trop jolie pour ne pas semer la discorde dans le quartier, et suffisamment coquette pour retenir les cavaliers à la cantine au lieu de les laisser s'empoisonner dans les cabarets voisins. — Une cantinière modèle ; presque un merle blanc.

Si le commandant avait su à quoi il m'exposait en me confiant cette mission ! s'il avait prévu à quoi il s'exposait lui-même en plaçant ainsi sa tête entre deux cantinières, il aurait certainement hésité. Peut-être même eût-il renoncé à cette expulsion qui lui causa plus de soucis que celle des

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jésuites n'en causa au gouvernement. A dater de ce jour, chaque courrier portait au colonel et aux généraux, des lettres anonymes décrivant, avec de nombreux détails, la fraude et toutes les irrégularités cachées, commises par le dépôt de remonte. Naturellement, ces lettres étaient reçues et traitées avec mépris.

Une feuille bien pensante, publiait chaque semaine des articles non signés, aussi mauvais dans la forme qu'ils cherchaient à être venimeux dans le fond, eu le commandant était traité de la belle manière, et dans lesquels les officiers, particulièrement un vétérinaire et moi, étaient morigénés avec un dédain que n'a jamais montré le plus autoritaire des ministres envers la plus humble des minorités. Fatigués de parler tout seuls et d'écrire sans réponse, les auteurs de ces lettres et de ces articles commençaient à se lasser. Nous entrevoyions le port où nous pourrions nous mettre à l'abri, quand un événement imprévu vint détruire notre espérance et rallumer la guerre qui, faute d'adversaires, menaçait de s'éteindre.

Un de nos camarades se mariait dans le pays.

Il entrait dans une famille dont le chef était frère d'un ancien ministre do Louis-Philippe ; et, non seulement il passait devant le maire, mais il osait demander au curé du village le droit d'avoir des enfants. On voit aussitôt le parti à tirer d'une semblable aubaine. — L'ancien cantinior n'y manqua pas. Il écrivit au ministre de la guerre

une dénonciation en règle, signée, dans laquelle, afin de sauver k République du péril qu'elle courait, il faisait savoir quo des cavaliers araient été mis à la disposition d'un officier, se mariant avec la parente d'un ancien ministre de la royauté, et quo, sous la directi«i do l'ofHcier commandant le détachement, autorisé par le commandant du dépât de remonte, ces cavaliers avaient netlojé les carreaux de l'église et... rajeuni les statues do différents saints. C'était gravel — Onlcjugca ainsi au ministère.

A la suite de celte dénonciation, il y eut enquito sur enquête et contre-enquête. Le minisire envoya d'abord un général de brigade, avec mission d'intcrFogcF tous les cavaliers du détache* ment, puis le général commandant te corps d'armée demanda un rapport à chaque ofHcier. — Quant BU colonel, il ne quittait plus le dépit do remonte. Pendant plus d'un mois, le quartier fut en proie aui horreurs de l'Inquisition. Chaque nouvi^au visage était un Torquemada envoyé par le ministre pour fouiller nos consciences, scruter nos pensées, dévoiler nos projets machiavéliques. Le nettoyage de l'église, accompli avec autant d'eau qu'Hercule en avait employé pour F laver les écuries d'Augias, et fait pour que la femme d'un officier ne temh pas sa robe de née en allant de la porte au chœur, aurait peut-être passé inaperçu; mais ces mols.sou- ' lignés dans la dénonciation ; Ancien minUire d« laroyauU, avait monté toutes les (êtes. —

ilOURNAL d'un OFnCRR HALaHB LUI •t09

On avait cru la sûretâ de l'Etat compromise. De là, ces enroyés eitraordin aires qui déploraient leur mission pt disaJeuthautcmeiil qu'un généra

I est fail pour garder fièrement l'honneur du dra-

peau, non pour s'occuper de savoir, k la suite

I d'une dénonciation, si un ofBcier veut renverser

le gouvernement, parce que la veille de son mariage, il fait laver les carreaux de l'église. Les sujets gais ne nou9 manquaient donc pasi...

Il y a au moins une morale à cette histoire.

Cela prouve que si, en France, le ban sens diminue, lo vaudeville n'est pas près de disparaître. Il a changé de quartier, voilà tout. Chassé des Ihéfltres, il s'est réfugié dans les bureaux de la rue Saint-Dominique. Récompense honnête à qui l'en délogera '.

Et, sans tran5ilIon,je passe, sérieusement cette fois, du comique au drame. Cette plaisanterie vraie ftsufflsamment duré. Qu'elle reposeenpaiïl

Un dimanche, vera onze heures du soir, ma lampe jetait ses dernières lueurs. Tout bruit avait cessé. La grande chaleur dujour permettait d'avoir les fenêtres ouvertes, et graciousomont, s'échappant d'un ciel étoile, quelques rayons do lune venaient jusqu'au fond de ma chambre me faire visite, Brusquement,je fus tiré du rêve qui s'ébauchait en moi, par la voix essourSée d'un homme do garde. — En même temps, il frappait à ma porto.

— Mon lieutenant I mon lieutenant I — Qu'y a- 1-ilï — Olivier vient de tuer uncivill...

312 JOU&NAL D*UN OFFICIBR MALORB LDI

guerre, elle resta dans le bureau du détachement, renfermée sous scellés. Malgré moi, je la voyais quand même. Chaque fois, en entrant, mes regards perçaient la porte du placard, le parchemin, le vase où elle était renfermée et revoyaient cet horrible morceau de tète macérant dans l'espritde- vin. La chambre même s'en imprégna tellement qu'elle conserva l'&cre odeur de l'alcooli longtemps après l'acquittement d'Olivier.

Malgré des charges accablantes et de graves témoignages contre lui, l'accusé bénéficia d'un doute. — Le docteur le sauva en n'osant affirmer si la fracture du cr&ne avait été causée par la simple chute de la victime sur le terrain caillouteux, ou par un coup reçu de son adversaire et volontairement donné. A la majorité d'une voix, le conseil prononça l'acquittement, et bientôt l'on ne parla plus dans le pays ni de Gauvin ni d'Olivier.

C'était le beau temps. On avait d'autres choses à faire I — Les foins promettaient, les pommes s'annonçaient bien, le curé était malade, un nouveau maire venait s'installer au pays. En voilà plus qu'il n'en faut, dans un petit village, pour distraire les conversations et changer les idées. Le dépôt de remonte, un instant troublé par tous ces événements, reprit son calme et son traintrain habituels. Les officiers retournèrent à leurs dominos et à leur bésigue, les cavaliers recommencèrent à arracher de l'herbe, saint HeUouin donna sa bénédiction comme par le passé, et sous

iid

JOURNAL d'un officier MALORB LUI 313

les marronniers, dans les hêtres touffus, au milieu des buissons fleuris, les oiseaux curent de nouveau le privilège d'apporter aux habitants de Tabbaye les échos affaiblis des virtuoses de TOpcra. C'était là une des rares distractions permises I

En réalité, pour ne pas s'ennuyer, il fallait avoir une assez forte dose de philosophie, être un admirateur passionné de la belle nature et savoir se créer des occupations. Le pauvre officier, transporté tout d'un doup de l'asphalte brûlant des boulevards à la poussière des chemins que la bonne volonté publique est chargée d'entretenir, trouve en arrivant là un rafraîchissement à ses idées mondaines.

Les bons camarades qui vous y reçoivent sont rangés, ennemis des allures vives et dédaigneux des petites fêtes autres que celles offertes à leur estomac. — Ce sont des patriarches affectueux, accueillants, mais qui, comme le rat, se sont retirés dans un fromage de Hollande et ne veulent plus en sortir. On ne lit guère les journaux, on prend du ventre et Ton dédaigne les plaisirs frelatés qu'un sage doit connaître seulement de nom, afin de les éviter. Les dangers féminins n'existent guère et les visiteuses ne sont pas toujours capables de mettre les cervelles en ébullition. Où tant d'autres auraient trouvé l'ennui, j'y trouvai le bonheur.— Je ne voyais le côté militaire qu'à travers le petit bout de la lorgnette, et souvent, je pouvais me croire un paisible rentier retiré des affaires. Mon am-

biiion se serait bornée à passer là toute ma carrière militaire, en faisant des bucoliques, mais rinexorable Annuaire, si lent pour les autres, se montrait rapide pour moi. Mon tour de béte avançait à pas de géant. A chaque promotion, je tremblais d*y figurer. C'est généralement le contraire qui se produit.

Novembre avait fui. Les bois, estompés d'abord de ces tons chaudement colorés que les premiers froids mettent aux feuilles, s'étaient peu à peu dépouillés de leur parure. Chacun avait pris ses quartiers d'hiver et fait sa provision de bois. — Moi, je clouais mes malles. J'emballais, sans enthousiasme, mes harnachements et mes bons amis les livres, mes sabres et mes lettres d'arrêts, ma pipe et ma théorie. Ma théorie I — Je ne l'avais pas ouverte depuis deux ans... Pourquoi faire? Dans un dépôt de remonte, la théorie est lettre morte. De plus, il y a des modifications aux règlements tous les trois mois. En l'apprenant, j'aurais eu des regrets dans la suite, puisque, après m'étre muni de cette prose nécessaire, mais trouvée généralement fort indigeste, j'aurais dû recommencer avant d'avoir fini.

Ma nomination de lieutenant m'arriva la veille de janvier, pour mes étrennesl II y eut^bien des heureux le même jour. Moi, je recevais le pavé de l'ours. De la remonte, je passais aux chasseurs, ce devait être ma dernière garnison.

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