CHAPITRE II
SAUHUE
— Snamor, cinq minnteB d'arrêt. Bnffet. ~ C'est l'employé du chemin de fer qui crie cela BQi Tojageurt, an moment oh le Iraiu l'arritte en gare eprég avoir passé «on» le (nnael de la roule. Pour lUoi, ces cinq minutei ont duF< quatre ans... en trois Toi», car J'; suis reTenn à trois reprises différente!.
Quatre années passées tons l'œil vigilant du
vieux château et sous le grincement aigu des moulins à vent qui, par un phénomène absolument bizarre, — tout est bizarre dans cette ville, — tournent s'il n'y a pas de vent et sont en repos le plus absolu quand la brise, en passant, décoiffe les Saumuriens après avoir ridé la surface bleuâtre des eaui de la Loire ! Cela, je Tespère, me sera compté dans une autre vie.
La première fois, j'y suis resté dix-huit mois : catégorie des cavaliers-élèves, race aujourd'hui disparue, grâce, dit-on, aux craintes des Saint* ^^^^ Gyriens qui voyaient avec terreur, dans ^9^ cette jeunesse saumurienne, la pépinière ^^^ des futurs généraux.
w^^ Saint>Cyr a pris l'ombre pour le vo- ' Hb leur. Il n'y avait rien à craindre, si j'en ^^ juge par ceux qui m'entouraient et par moi-même. J'y reviendrai. La seconde fois, T^ j'avais l'honneur de portecde superbes aiguil- -\/ . lettes rouges, puis noir et or. Je faisais partie du cadre. (Prononcez cadre avec deux G, trois D, en faisant ronfler la dernière syllabe, et mettez chapeau bas I)
La troisième fois, j'étais la quatre-vingt-dixième partie du docte cours des élèves-ofticiers et pendant quinze mois encore, j'eus le plaisir d'entendre sonner les heures à l'horloge de l'école. Heures ardemment souhaitées quand elles annonçaient la fin du cours, et couvertes d'imprécations lorsqu'elles étaient le signal du réveil. J'avais alors décidément délaissé le caressant
espoir d'eadosMr un jour la toqae DOÎra el U rob* d'hermine, pour atl«iadre «u périlleux honneur de mattra dans qnalque dix ans tur mes carte* de Tiûta :
JACQUES BALCÏ
Capitaine en retraite.
Je ne râiais pas plus. Moa ambition ne visait pas au delà. Elle n'avait donc rian â'eiagérd, puisqu'il s ulïït d'être doué d'une patience à tonte épreuve pour admirer un jour sur .
aee manches la aaiut« tnnitédesgaloDsde capitaine. D'aucuns prétendent que û patience ne suffit pas. Us sont dans leur tort. Pourvu que l'on plaise à U femine du général et à celle du colonel. Pourvu quel'onail la langue dorée, l'écliine souple, et que l'on ne se moque ni des sota, ni des imbéciles, ni des méchants. Pourvu que l'on critique le général seulement en présence du colonel, celui-ci devant las commandants, et ces derniers seulement prés d'un capitaine ambitieux. Pourvu que l'on trouve tout bien, même si tout va mat. Pourvu enfln, et surtout, que l'on ne ports pas sur son dos une belle-méreajantbesucoupdeconnaissancesdaDB l'armée et trop de sang dans la peau, on est certain de parvenir sans secousses, sans grandes difflcoltés, à la position très enviée et fort importante de capitaine commandant.
SaumuF n'est pas es qu'un vain peuple pensa.
20 JOURNAL d'un officibr malgré lui
Tout le monde en parle. Beaucoup connaissent la ville. Bien peu Tont appréciée d'une façon raisonnable. Les élèves de toute catégorie qui viennent à rÉcole se partagent en deux classes bien distinctes. Ceux qui s'amusent sans compter, et ceux qui comptent... sans s'amuser. Les premiers ont chevaux et voitures, cbiens et maîtresses, des corsets sous leur dolman et un casier chez le coiffeur. Ceux-là trouvent tout bien, tout beau, tout parfait. Saumur est un lieu de délices où les femmes sont aimables, les fournisseurs complaisants, le travail facile, la vie remplie de douceurs.
Seul, le maire gâte le tableau. Il est radical. C'est vraiment fâcheux, disent les saumuriens. — Je me suis toujours demandé pourquoi.
Pour les autres, Saumur est un enfer. C'est la onzième plaie d'Egypte; une espèce de cachot ne diff'érant des cellules de Mazas qu'en ce point : au lieu d'attendre la grâce de Monsieur Grévy après une condamnation à mort, on attend la décision qui donne Pépaulette ou augmente le nombre des galons, après une année de travaux forcés. Cela seul leur donne du courage!
Entre ces deux catégories d'élèves, il y a le cadre. C'est lui qui sert de tampon. Situation très délicate, surtout si l'on songe qu'après avoir rompu des lances pour mettre d'accord ceux-ci et ceux-là, il lui faut recommencer la même opération entre les Saumuriens et les Saumurois, c'està-dire entre l'élément militaire de l'École et la faction civile dans Saumur. Les écrits et les vo-
lames enr la ville rempliraient toute une ibIIe dans la bibliothèqae Richelieu.
Ma première impression, en débarquant s Saumur, n'était rien moins qua gaie.
Sanamjme donner un regard an merveitteui panorama qui, da pont, se déroule sous les yeni charmés des promeneurs ; sans voir ces iles verdojanles que le soleil couchant pourpre d'une nuance ineaisisaahle et qui, sortant tout là-bas des eaux légèrement écameuses de la Loire, ressemblent A des émeraudes entourées de perles hoee ; sans voir la silhouette imposante du vieui château respecté parlas siècles e[ gardé sans eathouaiasme par une compagnie d'iofauterie, ni les dentelures de l'Hâtel-de- Ville, un vrai bijou architectural, ni Budaa que je ne conoaisaais pas, ni le théâtre où je me promettais d'aller, je me dirigeai eu toute hâte vers l'Ecole, et mes papiers d'uoemaio, mou chapeau de l'autre.je me fis inscrire au nombre des condidats désireux de briguer l'honneur d'être admis parmi les quarante.
Tous les sii mois, il y avait un eiamen et la promotion, chaque fois, se composait des qua-
raate premiers. — Juste le nombre des immortels quand ils sont au complet. Et je fus reçu I J'eus le numéro onze. Un numéro qui dans la suite m'occasionna beaucoup d'ennuis !
Doué de jambes qui n'en finissaient plus, mes camarades transformèrent ce numéro en moquerie, lis ne m'appelèrent plus que le numéro onze. Cela me mettait en fureur et, naturellement, plus j'étais furieux, plus on m'appelait ainsi, ce qui eut l'heureux résultat de me former le caractère. Je crois y être encore, à ces deux jours d'exameo. Deux jours!... Oui, il n'en fallait pas moins pour écrire une dictée, résoudre un problème élémentaire, tracer un bassin géographique français et répondre à cette question délicate : — Combien Louis XIV eut-il d'enfants?
Que de visages anxieux attendaient le résultat ! Que de parents postés aux portes, pour lire le nom des heureux mortels inscrits sur la petite feuille de papier blanc collée sur le mur, près 1^ fenêtre du casernier numéro deux!...
Dans les hôtels, c'était bien autre chose. Tous les candidats se retrouvaient à table oii l'on causait des examens aussi sérieusement que s'il se fût agi de Saint-Cyr ou de Polytechnique. Chacun avait toujours admirablement réussi sa composition! Pourtant il fallait choisir...
Il y eut quarante élus, et seuls ces quarante furent admis à l'honneur de franchir pour tout de bon les grilles de l'École. Les autres retournèrent
dans leurs familles et s'envolèrent dans loates les directions. S'ils avaient connu leur bonheur !
Le soir même de ce jour mémorable, je versais quatre cents francs chez le trésorier. C'était le tarif. Je signais un engagement de cinq ans. J'eus un numéro matricule, et le sacrifice me semblant encore plus terrible depuis son accomplissement, j'écrivis à mon père : « Je ne suis plus un homme, je suis un numéro ! »
La phrase ne voulait rien dire, mais comme elle faisait bien ! J'étais en effet soldat I Soldat sans y avoir jamais pensé I... Je puis même ajouter, malgré mon engagement volontaire, soldat malgré moi!!... La seule atténuation à mon malheureux sort consistait à faire partie des cavaliers-élèves. C'était maigre.
Les cavaliers-élèves... race écrasée sous le poids des décisions ministérielles, bouleversaient chaque jour rÉcole et ceux qu'elle abrite. Ils ont à peu près vécu ce que vivent les éphémères, l'espace d'un matin. Ne les pleurez pas trop. Il est bon de conserver quelques larmes pour d'autres victimes des fantaisies ministérielles.
C'était généralement un composé de fruits secs, candidats malheureux aux Écoles du gouvernement; de gentlemen parcheminés, ayant une reliure de maroquin à fermoirs héraldiques sur le dos et qui, paresseux jusqu'à vingt ans, prenaient Saumur en pis-aller, comme on prend une pilule, et de braves petits garçons qui travaillaient consciencieusement leurs examens six mois
JVC
d^avance, croyant, une fois admis, que c'était arrivé, piochaient ensuite la théorie avec ardeur, rhippologie avec frénésie, le cheval avec conviction. Je me hÂte d'ajouter que quinze jours après cette vie modèle, ces derniers étaient au niveau des autres. Ils travaillaient le moins possible.
Et chaque dimanche, — en semaine, inexorable consigne défendait de sortir, — tous les cavaliers-élèves se répandaient dans la ville, prenant d'assaut les hôtels, les cafés, les coiffeurs et les blanchisseuses qui leur réservaient pour un usage personnel et spécial, ce jour du repos dominical. Ils promenaient dans les rues leurs tuniques épouvantablement trop larges, leurs pantalons trop longs, un képi minuscule et un sabre très embarrassant que beaucoup d'entre eux savaient à peine porter. Ciret n'avait pas encore passé par là, et les beautés de la tenue fine nous étaient formellement interdites.
— Voyez, mortels, ne portez pas!... nous disait avec des menaces effrayantes notre capitaine-commandant.
L'un de nous eut seulement l'irrésistible fantaisie de faire ajuster sa tunique réglementaire. Le capitaine s'en aperçut et lui fit acquérir la certitude, en l'envoyant gémir sur la paille de la salle de police, que les grâces sévères de l'ordonnance l'emportent de beaucoup sur la coupe élégante d'une tenue trop ajustée. Malgré cela, ayant aux lèvres un cigare aussi gros que nous, comprenant à merveille l'art de faire
JOUttNAI. d'un OFFICIBl UALOBË LUI S5
des dettes et de vivra Bur an pied de viDgt mille francB par an, avec cent fraocB de peD- ■ioD paternelle par laols, no\ia portiODs beau Is téta. La... reste à l'aveiiant. Noas tenîont la milieu de la rue et le haut du trottoir, à la condition toutefois de Qe rencontrer eur notre chemin ni un ëlèse officier, ni uQ adjudant, ni on Saint- Cyrien, ni un lieutenant d'inalruction, ni enfin personne de l'École autre que lei cavaliers de remonte et lea cavaliers de manège.
Ceui-lk se dérangeaient pour.nauu laisser passer, sa contentant de nous faire payer un prix fou n Tusliquage « de nos affairea que noue leur donnions k nettoyer maigre la défense formelle. Tous lea autres nous fourraient impitoyablement u au clou » si notre salut n'était ni assez rapide, ni suffi sninment respectueux.
Les commencements ne furent pas trop pénibles. Oq mil toute une Bemaine A nous installer. Neuf par chambre,— avec unbriga- |--dier pour surveillant et pour compléter la ' dizaine ! Ëicepté le droit de sortir an dehors des grilles, nous étions libres de faire A peu près ce qaa nous voulions. L'iuapeclion gé- f Dérale qui sévissait alors, tenant toute l'École en haleine, était la caase de cette quasiliberté. Le général inspecteur ne passait pas pour avoir la doncear d'un agneau, et cha- cun s'occupant de soi, on ne s'occupait pas de none. Quel fareteur, grands dieuil Quel air renfrogaé en vous parlant 1 Ca général devait
être un homme bien éminent. Il trouvait mal tout ce qu'il voyait et tout ce qu'on exécutait devant lui. Il nous a terriâés dans une circonstance mémorable, à notre première revue.
C'est lui qui nous la passa. Nous n*avions encore pour uniforme qu'une veste, les bottes éperonnées et une grosse cravate bleue.
Aujourd'hui, après une étude approfondie, commencée en 1789 et terminée Pan dernier, la cravate bleue du soldat est devenue suffisamment étroite, et pas plus longue qu'il ne faut pour faire un seul tour de cou... Mais alors!... Alors, la cravate était d'une dimension et d'une largeur telles que, sans grosï^e difficulté , on pouvait s*en servir comme rideaux de fenêtre. Autour du cou, on devait la rouler deux fois. C'était nécessaire, indispensable. Avec un seul tour, Tarmée française eût été en péril. On a reconnu depuis que ce péril n'existait pas.
Nous étions donc sur un rang, dans cette tenue ultra-fantaisiste, avec des pantalons de toutes les formes et de toutes les couleurs, avec des chapeaux de soie, de feutre ou de paille, mais avec la veste, les bottes et la cravate réglementaires, quand le général inspecteur passa devant nous. Chacun des cavaliers-clèves, en proie à la plus vive émotion, tremblait sous cette inspection redoutable comme un pauvre moineau sous l'œil de l'épervier. On ne respirait pleinement qu'après avoir été dépassé par le général.
Tout à coup Vinspecteur s'arrêta devant ua brave garçon, au visage pâle, à Tair maladif, mais qui peut-être le seul parmi nous, ne lit pas, pendant le cours, connaissance des salles bien chauffées de rinfirmerie. D'un geste bref, nerveux, habitué au commandement, le général montra la cravate du malheureux garçon, lequel se mit aussitôt à pâlir encore davantage. Cette cravate n'avait qu'un tour ! Passant alors sa main entre le cou et la cravate du coupable, il Tarracha, la jeta à quelques pas, et s'écria avec une voix tremblante de colère, en s'adressant à tout l'étatmajor aussi terrifié qua nous :
— Voyez! s'il faisait du vent, cette cravate s'envolerait ainsi... Puis, sur un ton radouci, un peu plus aimable, il ajouta, en parlant à notre camarade :
— Quand on est poitrinaire comme vous, on reste dans sa famille et l'on ne vient pas cr... mourir au régiment. Excellent homme ! c'est lui qui, quatre ans plus tard, dans sa dernière inspection, avant de recevoir le coup du lapin, me porta sur la liste des élèves-ofticiers. Tel est le souvenir de cette première inspection qui, malgré cela, fut bénie par nous, puisque, grâce à elle, pendant huit jours, on nous laissa presque oisifs.
— Huit jours de pris sur le congé, disionsnous déjà comme de vieux vétérans!... Cette semaine ne fut pas perdue pour tout le monde.
Les fournisseurs vinrent faire leurs offres de service et furent bien reçus, on le devine, puisque
tous nous offraient un crédit illimité... jusqu'à la Mère Crème, une bonne femme que, depuis trente ans, toutes les générations saumuriennes ont connue et appréciée. Elle nous apportait, pour trois sous, de petits paniers dans lesquels se trouvait d'excellente crème fabriquée avec une recette particulière dont elle avait le secret. De là son surnom : Mère Crème, En réalité, elle s'appelait Mm« Martin et portait au menton une vraie barbe de sapeur. Outre cette crème qu'elle apportait, elle mettait nos lettres à la poste, faisait en ville nos petites commissions, et surtout par de bonnes paroles, consolait ceux d'entre nous dont les yeux rouges trahissaient le chagrin.
— Il ne faut pas pleurer ainsi, disait-elle.
Soyez plus raisonnables I Vous aussi, vous deviendrez des officiers. Tenez, M. de Leusas, MM. Tiercin, Poniro, qui font partie des lieutenants d'instruction, je les ai connus cavaliersélèves... Le général, je l'ai connu aussi... et le capitaine!... oui, oui, votre capitaine...
Tous les cavaliers -élèves étaient ses enfants ! et comme récompense des nombreux petits services rendus par elle, soq unique désir était de recevoir notre photographie à la lin du cours. Elle doit en avoir une fameuse collection, si elle a gardé toutes celles qui lui ont été données. Elle avait connu tous les élèves de l'École depuis un demi-siècle et sa mémoire la servant admirablement, sur beaucoup elle se rappelait des anecdotes.
Un peu bavarde, Mère Crème, n'est-ce-pas? Mais non mauvaise langue.
Par elle, nous avons appris que, jadis, deux lieutenants d'instruction, alors candidats au numéro UD, aujourd'hui couverts de croix et d'étoiles, étaient tellement ex-œquo en tout... à l'Ecole, que, pour trancher la difficulté, l'autorité, voulant être impartiale, fouilla dans la vie privée et chercha à connaître le plus assidu des deux auprès du sexe facile de la ville. Celui-là fîit relégué au second raog. C'était justice. Des hommes sensés, comme les membres de la commission de classement, ne pouvaient vraiment pas admettre qu'un jeune lieutenant fût capable d'apprendre à la fois, sans inconvénient pour son intelligence trop forcée, la science difficile de diriger un pur sang et l'art encore plus malaisé de foire croire aux femmes qu'un beau garçon vaut mieux pour elles qu'un gros sac d'écus. Et voyez par là combien les jugements des hommes sont souvent erronés I
La chronique, — plus mauvaise langue que la Mère Crème, — ajoute que le bel amoureux, classé second à cause de ses amours trop nombreuses, n'a jamais pu être à craindre pour un mari, car sans avoir séjourné en Orient et sans avoir sabi une soustraction désagréable, il ne peut, malgré ses trois étoiles, faire comme Dieu, et créer quelque chose... avec rien.
Pendant ces huit jours, nous eûmes encore
30 JOUBNAL d'un officier MALGRÉ LUI
d'autres occupations que celles de recevoir les visites de nos futurs créanciers. Habillement, armement, équipement, tout nous fut donné avec une générosité sans égale. Quelle joie en recevant la cravache et les grandes bottes! Quelle émotion surtout en prenant possession du légendaire chapeau de manège, hélas ! disparu maintenant ! De ce chapeau qui portait au loin la renommée de Saumur et gardait précieusement sous ses coiffes rajeunies chaque année, — chaque chapeau servait en moyenne vingt ans, — le capiteux souvenir de M^^^ Isabelle, Tancienne écuyère envoyée jadis par le caprice d*un ministre pour commander en chef le manège de iSaumur. Tunique, pantalon, culotte, chapeau et képi, il fallait essayer TefTet que nous offrait le maître tailleur, une sorte de juif, poli comme un Buisson d'épines, et se montrer ensuite devant notre capitaine pour recevoir le coup d'oeil du maître. Très paternel, dans ce cas, notre capitaine I — Il ne demandait aux vêtements que d*étre très longs, très larges, amples de partout, étoffés sous toutes les coutures.
— Mon capitaine, cette tunique est beaucoup trop grande pour moi I... — Cette culotte est deux fois trop large... — Ce pantalon est bien long!
— Du tout, c'est parfait. Voilà précisément ce qu'il vous fa ut. Vous ne venez pas ici pour faire du genre... — Surtout, que personne ne s'avise de faire rétrécir ou raccourcir ses vêtements!...
Pour les bottes seules, le capitaine fut tolé-
raot. Plût au ciel qu'il eût été moins large pour caEaet qae mea bottes l'eussent été davantage! J'auraia eu de terribles ennuis eomplèteraent évités. Insouciant des eflets désa^tr'Ptix que U pluie et l'bumidité pourraient il causer s'irlecuir.jechoisis pour fM ^ mon usage perscinnel une paire \l/,|^/^ de bottes presque bleu faites, ("*\';;!*J cambrées au cou-de-pied, samment plîssées, dans quelles j'entrai après des parlers intimes.
is les CBvaliers-élÂves n'ajant pas e porter des bolt«3 Ûaei, celles-là me donnaient l'illusion des œuvres confectionnées chei le grand faiseur de l'Ecole.
Que d'angoisses, de jurons, de grincements de dents elles m'ont causés I Grâce à elles, j'ai pris plus difficilement encore le goût militaire et si je les soupçonne d'avoir avancé me^jours, j'ai la certitude qu'elles ont abrégé mes nuits.
A. dater de ce jour, trop heureui d'avoir des bottes, noua ne les quittions plus du matin jusqu'au soir, |iataugeant avec dans la boue du Cbardonneret, dans les flaques d'ean, parfois dans la neige. De sorte que le soir, quand elles étaient toutes crottées et imprégnées d'bumidité, il fallait les faire sécher devant le poêle rougi. On devine l'efl'et produit sur les bottes
par ce traitement si contraire à Thomëopathie. Les malheureuses se racornissaient à un tel point que le lendemain, au réveil, malgré mes efforts violents, malgré mes prières, mes menaces, mais supplications et mes jurons...
malgré la puissance musculaire de mes deux bras et les coups de pied bruyants donnés "'7' dans toutes les boiseries de la chambre, il était impossible d'entrer mes pieds dans ce logement devenu trop étroit pour eux.
J'avais beau me lever un quart-d'heure avant mes camarades de chambrée, ce qui ne leur plaisait guère, cinq heures du matin leur paraissant une heure assez matinale, surt-out en hiver... J'avais beau suer à grosses gouttes et employer tous les moyens en mon pouvoir, l'impitoyable horloge sonnait souvent l'heure du réveil, que j'étais encore à cogner mes boites contre le pied de fer de mon lit. Ce qu'elles m'qnt coûté de jours de consigne! Pour conjurer mon malheureux sort, je n'avais trouvé qu'un moyen. Le voici pour ce qu'il vaut :
La veille des jours où je devais monter à cheval à la première heure, je couchais avec mes bottes,.. Si jamais j'ai un fils militaire et que rien ne soit changé au statu quo actuel, je lui ferai, au moment de son départ, cette simple recommandation : « Pas de zèle, ô mon fils ! mais des grandes bottes I » Avec cela et un peu de corde de pendu dans sa poche, je n'aurais rien à craindre pour son avenir dans la carrière des armes.
Al