CHAPITRE III
heure par heure, jour par jour, la vi
•a oaïaliers-élèî le durait un cou
Eq principe, m
a carotte étaii
s toutes tes formée et ei
B pendant les dii-huit n B, aérait beaucoup trop long
JB avions beaucoup à faire.
I faisions le moins possible.
' I de toutes les façons,
plus grosses et les plas longues semblaient les meilleures. Huit jours s'étaient à peine écoulés que déjà nous étions au courant des accidents factices et de ces maladies à nom latin qui trompent même les yeux clairvoyants d'un docteur militaire. « Cigarettes de paille d'avoine fumées un quart d'heure avant la visite, ce qui donne au fumeur un air de jaunisse tout à fait ré^ jouissant. « Coups de coude donnés pendant '' dix minutes et sans interruption contre la muraille, ce qui occasionne une fièvre violente d'une durée semblable à celle d'un lever de soleil. « Enfin et surtout les coups de pied de cheval !» Cette maladie est plus compliquée. Elle mérite une explication.
Pour se la donner, il faut prendre une brosse en crin et une cuiller de plomb trempée dans du crottin légèrement humide. A l'endroit exact où l'on désire simuler le fameux coup de pied, on commence à se donner des petits coups secs et répétés avec la cuiller; puis, après quelques instants de cette opération, on remplace la cuiller par la brosse. Ainsi de suite jusqu'au moment oii le coup de pied est suffisamment simulé. C'est long, mais le résultat est merveilleux. — La partie frappée devient violacée, bleuâtre. Les contours du fer à cheval paraissent marqués. Ou dirait que le sang est extravasé sous la peau. On se présente alors à la visite... en boitant. La boiterie est indispensable I Malgré Thabitude, ou peut-être à cause de l'habitude, le docteur
n'y Toit que du feu. Il prescrit un repos absolu et le tour est joué. Sérieusement, je conseille ce moyen à la jeune génération. Elle s'en trouvera bien et je ne lai demande aucun honoraire.
Pendant les premiers six mois, jusqu'au jour béni où les galons de brigadier vinrent orner nos manches, ce qui, chaque jour, me causait une terreur impossible à vaincre, c'était matin et soir l'heure de la gamelle. Oh ! cette gamelle I Elle hantait mon sommeil, troublait mon repos et modifiait ma santé. La toquade de notre capitaine I Dans l'armée, c'est chose reconnue, admise, indispensable. Chaque officier, particulièrement des épaulettes de capitaine aux étoiles de général, a sa toquade. Celui-ci ne songe qu'à la nécessité du port des bretelles. Cet autre ne voit dans l'instruction militaire que l'allure et la direction. Un troisième ne porte son attention que sur la façon dont on roule la litière derrière les pieds des chevaux ou ne s'occupe que des courroies à mettre dans les passants coulants. En dehors de ces questions vitales, il n'y a plus rien pour eux.
La toquade de notre capitaine consistait à vouloir que, matin et soir, chacun des cavaliers-élèves absorbât le contenu de sa gamelle jusqu'à la dernière carotte.— Défense absolue' d'aller à la cantine avant d'avoir accompli cette formalité. Au premier abord, elle ne semble pas très difficile, mais à la longue,
elle finit par vous inculqaer à haute pression et à forte dose les bienfaits de la discipline, puisque, si les militaires font la soupe, on affirme également que la soupe fait le soldat.
Matin et soir, le capitaine ne manquait pas de venir suivre en -gourmet Texécation de ses ordres. — Ces fils de famille I disait-il à nos bri-
fadiers, il faut les dresser et leur faire comprenre qu'ils ne sont pas ici pour s^amuser I Pourtant Ton s'amusait quelq[uefois, mais il était encore plus difficile d'obtenir de notre capitaine la permission de la soupe que de trouver une perle dans certain cercle de la ville, répondant au.nom naturaliste et immérité de Banc d'Huîtres.
Nos plaisirs au dehors étaient Qissez rares.
Nous ne sortions que le dimanche, de midi à huit heures du soir. Dans l'École, nous en avions quelques-uns... tolérés. Parmi ceux-là, il en était un bi-hebdomadaire et peu coûteux. C'était au cours d'allemand, professé alors par un homme excellent, trop bon, d'une bonté qui s'appelle parfois d'un autre nom.
Son tort le plus grave à nos yeux était son grade de capitaine, dans l'infanterie. Ajoutez à cela une timidité excessive et une myopie à ne pouvoir distinguer si on lui servait une botte de foin ou une tarte à la crème. — Kn réalité, le meilleur des hommes ; nous l'aimions.
Certain jour, il vint avec des éperons... Grande dieux, quel vacarme! — Heui'eusement, notre
JOURNAL n*UM OFFICIER MALGRÉ LUI 37
salle de cours se trouvais là-haut sous l'horloge et le bruit ne parvenait pas aux oreilles, pour* tant toujours en éveil, de la docte direction des études. Selon l'habitude, il flt Tappel.
— Sur quarante élèves, quinze furent déclarés ou malades, ou en permission, ou de service. Ce nombre lui parut énorme.
Croyant s'être trompé, il recommença l'appel, en nous comptant du doigt. — Cette t'ois, il y eut quarante-deux présents.
Plusieurs de nos camarades, déjà comptés aux premiers rangs, avaient passé sous les tables pour être comptés une deuxième fois.
Voulant en avoir le cœur net, il nous fit passer un à un devant lui. Quelques élèves restèrent cachés sous la table et cette fois encore le nombre fut tellement au-dessous de la vérité, que le capitaine, pour nous punir, désigna parmi nous nn caporal responsable... Un caporal!... Dans une école de cavalerie!! Un caporal dans la maison où le par sang est un dieu ! On pourrait encore entendre nos murmures.
Le capitaine renonça à l'appel; seulement, l'un de nous bénéficia pour toute la durée du cours de cette mauvaise plaisanterie. A l'appel de son nom, on avait répondu : Mort.
— Le pauvre garçon! s^écria le professeur, mort? et de quoi?
Tous les cavaliers-élèves s'empressant de répondre à la fois, il n'entendit aucune exprication, nous imposa silence et se contenta de bififer sur
ses contrôles le nom du malheureux décédé. Il ne l'appela plus jamais par la suite. Le mort ne revint pas au cours et la vérité ne fut découverte qu'aux examens de sortie. En l'apprenant, le directeur des études ne put s*empécher de sourire. Il aimait les gens d'esprit, lui-même étant un esprit rare et une intelligence supérieure. Il ne trouva pas la plaisanterie trop béte, se contenta de tancer vertement le coupable et ne le punit pas. A la vérité, ce cavalier-élève en sut autant
que nous. — Nous ne savions rien!
Pourtant, il ne fallait pas trop s'y frotter, à ce commandant-là! Un diable d'homme, haut de six pieds, bâti en proportion, à la voix tonnante et brève, d'une science extraordinaire et possesseur d'un vrai trou de balle situé en plein front, ce qui, ajouté à ses qualités physiques et aux légendes nombreuses qui l'entouraient, faisait de lui le plus beau spécimen de militaire que j'aie jamais vu. Sans être méchant^ — il a souvent prouvé le contraire aux examens et nombre d'officiers lui doivent au moins un ex-voto, — il avait le don de nous inspirer une terreur salutaire. Je me souviens du speech qu'il nous adressa le lendemain d'un jour où, pendant une étude non surveillée, l'un de nous, paisiblement endormi la tète sur son pupitre et ne songeant guère à mal, s'effondra tout à coup avec son tabouret, usé par les multiples générations précédentes. Personne ne s'étant
déclaré Tauteur de ce méfait, un rapport détaillé fat adressé à la direction des études, par le garçon de salle ; un émule de nos députés. — Il cumulait ces modestes fonctions avec celles, plus élevées et plus lucratives, de bibliothécaire.
Le lendemain, nous étions à peine dans Tétude, que le commandant entra, suivi du capitaine sousdirecteur des études et du garçon de salle portant, d*une main, le code de justice militaire, de Fautre, une bougie allumée; ces deux choses avec plus de recueillement et de respect que n*en montre souvent un diacre en portant le missel. Cette entrée solennelle, mystérieuse, inaccoutumée, ne disait rien de bon. Nous eûmes aussitôt le frisson involontaire de gens qui, se sentant toujours coupables, attendent avec anxiété de quoi on va les accuser.
Le code fut ouvert à la page marquée par une fiche et le commandant, de sa voix profonde, sévère, nous lut Tarticle condamnant de un à cinq ans de travaux publics, tout mih taire qui dégrade un objet appartenant à l'État. Puis, il ajouta quelques commentaires de sa façon.
Gela nous fit froid dans le dos. — Sous cette voix vibrante, sous ce ton autoritaire, le tabouret se changeait en monument d'utilité publique. L'effondrement de ce siège qui n'avait pas été depuis longtemps soumis à la réélection, prenait une apparence de sac volontaire et de dévastation criminelle. La cellule, les travaux publics, la dégradation militaire, toutes les peines infa-
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mantes paraissaient suspendues sur nos tètes. Seule, la peine capitale était réseryée pour une autre occasion. Quelle scène à tenter le pinceau d'un Rambrandt ou le crayon d'un Callot !
D'un côté, au premier plan, quarante jeunes criminels, debout, courbés sous le remords et frissonnant de terreur, éclairés faiblement par la lueur blafarde des lampes qui, placées très bas, laissaient dans l'ombre le visage altéré des coupables. De l'autre côté, mais un peu plus éloignés, les trois juges, presque dans l'obscurité et complètement dans l'embrasure d'uiie grande porte. L'un, sévère et tenible, le commandant. L'autre, impassible et calme comme un justicier, le capitaine. Le troisième, narquois comme un mortel qui se venge, le bibliothécaire. Gomme résultat, la division tout entière fut privée de sortie pendant deux dimanches. C'était moins rigoureux que les travaux publics, mais cela nous punit cependant très dur d'expier, par cette punition, l'usure d'un tabouret qui n'en pouvait plus.
Les punitions!... Beaucoup d'entre nous y étaient fort habitués.
Les cavalier6-élèves ayant bon dos, les jours de consigne, de salle de police et de prison s'accumulaient sur leur livret avec une . profusion qui, pour le total, rendait nécessaire l'emploi de la table de Pythagore. Les motifs variaient peu/ Paresse au pansage... Ignorance à la théorie !... Est arrivé en retard à la reprise
OFPICIBR IfALOBÉ LDI il
de mauègel.... N'« pal été recoanu malade parle docteur 11... Célail monotone. Pour moi, lei punitions marchaient leur petit train-traio. Ni plus ni moins que lea anlrea. Une bonne mojeniie I J'étais surtout rebelle à l'astiquage et aux beautés dn rouleau de rnmisr qu'il me fallait faire derrière mon cheTal, J'employais tous les moyens possibles pour l'éviter. Je réussissais parfois, mais... pas toujours.
Noua avions, pour nous Burveiller, trois ou quatre maréchaux dsa logis, dei titulaires, — comme j'eus l'houiieur de l'être plus tard. — Eicellenta aoldals, parfaits dans leur tenue, instructeurs modèles, mais d'une éducation primitive qui leur readsit leasible le plaisir de Doui obliger A fourrer lea m ' dans le fumier et A nous mettre du ^ cirage jusqu'aui jeux.
Que de fois, frottant mon cbeval kv l'Ecole de cavalerie on préparant à .
grands coups de broaae une revue or donnée, j'ai poussé des soupira de te .
gret au souveoir de l'École de droit !-ï^
Afin de nous obliger ï nettojer '^'r:
nous-mimes tous nos effets pour lea - z^"
revues, on ne oouslesordonnait que juata au moment psychologique. Alors, les quatre titulaires sa promeaaieat dans les corridors comme les chantres d'un lutrin se promènent dans le chœur pendantlea messes de carême, et gare à ceux pris en flagrant délit da carotte.
Malgré cette rigueur, je puis l'avouer aujourd'hui, j'ai souvent trompé leur surveillance, surtout pour ma carabine, mon porte-giberne et mon ceinturon. Je démontais le tout et je plaçais ces objets, soit dans les jambes de mon pantalon, soit sons ma chemise, puis, les deux mains dans mes poches, avec innocence, j'allais, sous les yeux de mes gardiens et... sous un autre prétexte, porter le tout à mon ordonnance, un cavalier de remonte qui habitait en-dessous. Pour remonter ces preuves du délit, la chose se faisait très simplement par la fenêtre, au inoyen d'une ficelle. Assurément, j'aurais mieux fait d'être zélé pour Vastiquage^ mais l'homme n'est pas parfait, et j'étais militaire... malgré moi. De ces quatre titulaires, sortes d'inamovibles aussi connus de toute la cavalerie que les quatre sergents de la Rochelle le sont des collégiens, l'un est actuellement douanier à Rouen.
L'autre est passé dans la gendarmerie.
Le troisième, le plus petit, aussi petit qu'il était grincheux, porte allègrement l'épaulette, et le quatrième attend sa retraite avec les galons d'adjudant. Ce dernier était le plus remarquable des quatre. D'une conduite irréprochable, d'une tenue parfaite, toujours tiré à quatre épingles, très méritant, le général Tavait pris en réelle ailection et s'était donné la peine de le faire travailler afin de pouvoir le comprendre sur l'état des propositions pour officiers. Après six mois d'eûbrts, de constance, de travail assidu de la part
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de rélève et du maître, celui-ci voulut s'assurer du résultat obtenu. Il fit faire une dictée et hasarda une questiou d'histoire. La dictée était de vingt lignes. Elle compta quarante-sept fautes. En histoire, le général demanda ce qu'était la révolution française. L'élève répondit sans broncher :
— C'est un grand fourbi où il y avait Lafayette !
Le général se déclara satisfait et suspendit ses leçons. Me voici loin des punitions. J*y reviens.
Depuishuitmois, j'étais à TE cole. — Si la consigne m'avait parfois mis à l'abri des séductions de Saumur, si la salle de police m'avait gracieusement offert l'hospitalité, je ne connaissais que par ouï-dire les horreurs de la prison. Je devais en faire du premier coup un dur apprentissage.
Il existait alors, peut-être il existe encore, parmi les élèves de Saumur, surtoutr dans les divisions de cavaliers-élèves, des obligations, des lois, des habitudes suivies avec autrement de rigueur que les ordres du général ou d'un officier quelconque. Ces obligations, pour nous, étaient formelles. C'était une sorte de solidarité qui nous liait les uns aux autres d'un lien plus étroit, plus intime, plus absolu. Y manquer ne paraissait pas admissible.
Parmi ces obligations, figurait en première b'gne l'ouverture anticipée des portes de la salle de police. Chaque fois qu'un brigadier-élève prenait le service de garde, celui qu'il remplaçait au poste lui passait, avec la consigne du
corps de garde, une clef de la salle de police, clef faite en double, inconnue des autorités et qui, remise de génération en génération comme un héritage de famille, venait je ne sais d*où, datait je ne sais de quelle époque. Puis le soir, à Theure où l'extinction des feux donnait le si- ^\ gnal du repos, quand un paisible som- ^^H^ meil s^emparaitdes habitants de l'École, ^W2^ quand le calme des nuits, succédant aux agitations du jour, on n'avait plus à craindre la visite importune de l'adjudant ou celle de Tadjudant-major, le porteur de la clef allait clandestinement ouvrir la salle de police à ses frères détenus qui, la conscience tranquille, se hâtaient d'aller terminer la nuit dans leur lit.
La chose se faisant presque avec régularité et sans aventure fâcheuse, on comprend que la salle de police, si elle ne nous enthousiasmait pas comme un boudoir chaudement parfumé, ne nous apportait cependant ni angoisses, ni motif sérieux pour l'éviter. Quelques-uns s'y faisaient même incarcérer volontiers.
Jadis, une cantine existait au-dessus de la salle de police. Sans la permission des autorités civiles et militaires, nous avions pratiqué un trou au plafond, par où, à prix d*or, le cantinier nous passait un choix d'excellentes liqueurs. Parfois même aussi, des mains mignonnes nous jetaient des fleurs et des baisers.
J'étais donc de garde. La clef m'avait été fidè-
lement remise. A sept heures du soir, heure réglementaire, Tadjudant de semaine, sa pancarte à la main, vint s'assurer si tous ses hôtes étaient exacts au rendez-vous. Pas un ne manquait à l'appel.
Treize ! Il y en avait treize. Ce chiffre eût dû m^inspirer des inquiétudes. Mais non. J'étais confiant. Je ne me doutais pas que le lever du soleil éclairerait un désastre comparable pour moi à celui de Waterloo pour Napoléon, et que, pendant cette nuit fatale, je verrais mes armes enlevées et ma liberté ravie. Lorsque, au moment' d'entrer dans u la boite», l'un de mes camarades^ me dit à l'oreille :
— Ne manque pas d'ouvrir I
— Sois tranquille, répondis-je, sitôt que je pourrai.
Et en effet, la demie après dix heures venait à peine de se faire entendre que, sournoisement, je rôdais dans les coins pour m'assurer si le moment était propice. Tout semblait dormir.
Dans la chambre de Tadjudant-major, le silence et l'obscurité. Dans celle de l'adjudant, la lumière filtrait encore à travers les rideaux jaunes de la fenêtre, mais tout à coup, sous un souffle que je supposais puissant, elle s'éteignit.
— Va, mon garçon, pensai-je. Mets ton bonnet de coton sur tes yeux. Dors bien sans faire de mauvais rêves. C'est ce qu'il me faut... — Nigaud! tu fais bien ton service!...
Je laissai encore s'écouler cinq minutes, puis
I' reiiiurqasble, bnvH jiue lu jioudr», il aaiiie, (!t (ilusUrdMdiilu. i)e touB càtét, en iTuuiiiiiiech» le der- . il 11'} a pour lui que
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ie, il lr<..4fe partout le ime il en TaudraUbeaU' être c:irré, bedoDaaot lui, bien qu'il Koit bretemeut chiuffi par les li. Lipiiteuant, il a eu
imniaiidi' les chasse un, aral}iiiiL'ra. Homms de u^a, dauaUa remontes,
rie. Ah I Tadjudant n*oabliait pas dé Tepir deux fois par jour faire sa petite visite domiciliaire et s'assurer si, dans ma cellule, rien n'avait été introduit par fraude.
— Si jamais nous âommes camarades, pensaisje chaque fois que je le voyais entrer dans ma cellule, je te garderai une fameuse dent et un bon coup de sabre ! Il n'eut ni coup de dent, ni coup de sabre. Au contraire, nous sommes devenus bons amis.
Que de fois, après une punition, on se promet la vengeance si l'occasion se présente. On roule dans ^a tète tous les moyens de torture employés par l'Inquisition. On voue une haine vivace, éternelle, sanguinaire à l'animal qui vous a puni. Puis, la punition se termine. Le temps passe. L'amertume disparait. Le souvenir s'efface et l'on est très étonné un jour de se retrouver la main dans la main de celui qu'on a rêvé pourfendre de l'occiput à la plante des pieds. V ^ Vd ^® général fut peut-être le seul
de mes bourreaux, — j'appelle ainsi tous ceux qui m'ont puni, — pour lequel, malgré ces quinze ^' jours de prison, je n'eus pas un seul instant de rancune. De la rancune pour lui !...
Je défie de trouver dans l'armée un seul homme ayant pu en avoir, même un instant! Qui ne le connaît pas ! Qui ne Ta pas connu dans la cavalerie?
JB.-
C'était rhomme bon, bieQYeillant par excellence; absolument incapable de causer volontairement un chagrin au plus humble de ses subordonnés. Toujours, au contraire, il cherche à leur être utile et emploie volontiers pour cela tous les moyens dont il dispose.
Soldat superbe, cavalier remarquable, brave comme son sabre, vif comme la poudre, il aurait pu entraîner sa brigade, et plus tard sa division, là où il aurait voulu. De tous côtés, en haut, en bas, chez ses égaux comme chez le dernier de ses subordonnés, il n*y a pour lui que de la sympathie et de Taffection.
Doué d'une mémoire très grande, il met le nom sur tous les visages, n'ayant besoin pour cela que de les avoir vus une seule fois. Il considère ses of Aciers comme ses«amis, traite ses soldats comme ses enfants, et, sachant se faire aimer partout où il passe, il laisse partout le souvenir d*un général comme il en faudrait beau* coup. Grand, trapu sans être carré, bedonnant sans être gras, il y a en lui, bien qu*il soit breton, dû sang anglais fortement chauffé par les rayons d'un soleil du Midi. Lieutenant, il a eu des bonnes fortunes et est resté Tami de ses maîtresses. Colonel, il a commandé les chasseurs, après avoir été dans les carabiniers. Homme de cheval, il a rendu à son pays, dans les remontes, de signalés services.
Gomme ombre à ce tableau, — il y a des ombres même sur les chefs-d'œuvre, le brave gé-
néral était un tantinet commère. Ne sachant jamais refuser, il promettait tant, que parfois il ne pouvait plus tenir ses promesses, et quand rËcole se trouvait sous ses ordres, les trois commandants d^alors n'étant jamais d'accord, on affirme que le dernier venu près de lui avait toujours raison. Il n'aimait ni le fla-fia, ni les honneurs, et lors de ses visites quotidiennes à rÉcole, ce n'était jamais un trouble-fête.
Deux ou trois bulls-dogs, ses fidèles compagnons, aux collierâ garnis de grelots et dont la niche envahissait la moitié de la cheminée de son salon pendant l'hiver, annonçaient sa venue. Le poste se hâtait de sortir. Alors vite, aussi loin qu'il le pouvait, d'un geste de la main, il disait :
— C'est bon, c'est bon 1 rentrez, mes enfants,
rentrez I Et il continuait sa promenade, entrant par une porte, sortant par une autre, »,5^ revenant par une troisième, son Wjj veston déboutonné, sa cravache '-' sous le bras, son képi sur l'oreille, causant toujours à quelqu'un, s'arrétant tous les trois ou quatre pas pour donner plus de valeur à ses explications et gratifiant celui avec lequel il causait de nombreuses petites tapes sur les bras ou sur les épaules pour augmenter la force de son argumentation.
Son képi était un baromètre infaillible pour qui lui demandait une faveur ou écoutait un de
JaDHNAL d'un OPnClBR UALORi LUI 51
sei diicoure. Dana l'exubàranM d* tes gMte* el de ta, faconde méridionale, la général lui faisait prendra lur aa Ula Isa position» Isa plui 'rarië«a. ÉUit-il «ar le nei, c'était l'aiorde du diacoura, la rafiu de la permitaion ou un mécontentement aaiez vif. Etait-il compIètemsDt en arrière de la tète, on pouvait être certain d'entendre une péroraison, et d'avoir «a penniasion accordée, avec une bonne humeur qui, à vrai dire, était presque taujoura conalante.
Brigadier!, non* prenions le planton cliei lui. C'était un service aonhaitâ, car c'était un jour de repos. Souvent, le général lui-même, voyant la veille à an coura ou à un quelconque, nous disait avec son bon
— C'est vote tour demain. Vanei vers huit heures et, surtout, de l'appétit!
— Oui, mon général.
Le lendemain, au coup de huit heures, on frappait i sa porte. Le général, levé depuis longtemps, de bonne humeur déjà, vous accueillait avec tueuse poignée da main et vous ini
— Que préfères- vous, mon cher café ou du chocolat?... Vous n'&vez j encore, je suppose?... Louis va vous apporter cela. Louis, c'était son vieil ordonnance. Ce premier déjeuner pris, le général donnait Jeajournaui à lire et passait en son cabinet pour l'heure
52 jouRNiiL d'un OFFICIBB HAL
da rapport, en adresMut toujours
I de ne pai écouter aux portas ■■ convar- ■tec l'adjudant-major et lo colonel. Suin cette recomniaiidatioQ, je ne m'«n bous pliu; maîa il arrivait que, malgré soi, on SDleudail le général répondre k l'adjudaQl-ma- Jor de semaine qui lui demandait d'augmenter telle ou telle panitioii :
— Non!... Non. Je pardonne celte foia-ci...
mais ditea bien à ce mauvais garnement que s'il rscomnience, je lui... tirerai les oreilles. L'École n'eu marchait pas plus mal, au convenait ensuite l'heure du déjeuner. Le générât noua faisait l'honneur da nous admettra A sa table o<i sa bonté, sa Tranche gaité chassaient vile la distance qui séparait le brigadier du général commandant l'Ecole. 1! o'j avait plus de place que pour une respectueuse affection.
A l'heure des épaucbements, quand, sous le nuage odorant d'un bon cigare, le général voua mettait la main sur l'épaule, il indiquait alori le travail de la [ournée. Pas bien compliqué ni bien difflcile, ce travail I Quelques courses dans la ville. Deux ou trois rapports à copier. Le lout entremêlé d'une promenade k cheval sur Probity ou d'une escumion dans la jardin oii l'on tirait sur les chats k l'aide d'une carabine Flaubert dont c'était l'unique usage.
A cinq heures du soir, le service prenait fin. Heureux alors celui qui, au moment de son dé-
JOURNAL d'un officier MàLORB LUI
part, rencontrait le général I Ordinairement s'établissait le dialogue suivant :
— Vous partez?
— Oui mon général. Il est cinq heures.
— Vous n'avez rien à me demander ?
— Mon général I...
— Parbleu I... j'en étais certain.
Son képi prenait en même temps la position de l'occiput.
— ???... — Un sourire et les yeux baissés.
— Vous n'êtes pas puni?
— Non, mon général.
— Eh bien, je vous donne la permission de la nuit. Prévenez l'adjudant, mais surtout pas de bêtises et pas de retard demain au réveil I...
— Merci, mon général !
Et l'on s'échappait joyeux, courant, le cœur léger, l'esprit en liesse par la perspective d'un bon dtner dans un hôtel quelconque, suivi d'une campagne amoureuse où la jeunesse de l'un des combattants et la science de l'autre faisaient des prodiges.
Ce que l'on appelle la décision dans un régiment ou dans les Écoles, partout où il y a un supérieur et... un subordonné, n*est pas souvent une prose digne d'être couronnée par l'Académie. C'est la réunion des ordres pour la journée. Ce sont des réponses aux demandes contenues dans le rapport, des
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punitions augmentées ou des permissions accordées, ce qui s*ëcrit :
C'est laconique et endormant.
Le général trouvait parfois moyen d'y mettre un grain de sel. Témoin la punition suivante, infligée à un cavalier de remonte, un mauvais plaisant qui, depuis six mois, sortait de l'hôpital pour entrer en prison et quittait la prison pour retourner chez les bonnes sœurs.
Cette fois, il avait voulu découcher en escaladant la grille, mais, prenant mal ses précaution», au moment de faire demi-tour sur luimême pour descendre dans la rue, il avait mal calculé son élan et la pointe d'une flèche lui était entrée dans la partie la plus charnue de sa personne. On juge des cris poussés par le coupable. Il était onze heures ou minuit. Les hommes du poste accoururent. Us décrochèrent la victime qui fut d'urgence portée à l'hôpital, et le lendemain, à la décision, les élèves de TÉcole pouvaient lire :
« Le cavalier Frébeau subira trente jours de prison à sa sortie de Thôpital, pour avoir eu la maladresse de ne pas s'empaler tout à fait. »