CHAPITRE IV
30ura dans Saumur, pour les cavalierBmme pour toutes les autrei catégorie* I ou d'élèves, sont de même nature. La .'aimer est complète. L'égalité devant es est absolue et la fraleniité entre I rappelle les beaDt.éi des mœurs an- La dimauche aartout, on fait antichambie
comme dans un ministère. Chacun soa tour aiosi qu'à confesse. De cette façon, personne ne se plaint. II faut bien dire que Tembarras du choix n*est pas grand. A moins de faire venir des produits exotiques comme feu Janvier de la Moite, de joyeuse mémoire, faisait venir des langoustes, — ce qui n'est pas à la portée de toutes les bourses, — il faut savoir se contenter des produits indigènes, ou demander à Tamour qu'il s'en mêle sérieusement.
Ainsi que l'on se donne la clef de la salle de police, on se passe d'année en année une douzaine de joyeuses Olles pour lesquelles le pantalon rouge est un revenu de père de famille semblable aux rentes sur l'Etat pour un paisible bourgeois. Elles sont aptes aux plus grandes folies et disposées à la sagesse. Si elles font quelquefois le mal, elles ne le voient jamais. Elles sont d'une très grande utilité pour les pharmaciens de la ville et, grâce à un doigté remarquable, réduisent en quelques séances un fougueux pur sang à l'état d'un vieux cheval de fiacre. Elles débutent par être blanchisseuses. Ces fonctions modestes, mais indispensables, leur permettent de pénétrer dans l'Ecole avec un panier sous le bras et Tambition dans l'âme.
Après quelque six mois d'une étude naturaliste dans les chambres des sous-officiers ou des Saint-Cyriens, elles délaissent le panier et, fatiguées de blanchir les autres, se font blanchir à leur tour. Des imbéciles les mettent dans leurs
meubles, leur achètent des bijoux, leur louent des deuxièmes loges au théâtre de la ville et les conduisent en voiture, diner à Montsoreau ou au Chapeau-Rouge, puis, enfin, dans les cabinets particuliers des hôtels à la mode. G*est là le terminits de leur éducation. Le haut de réchelle est atteint. La transformation est complète. Les nigauds qui, de leur or et de leurs conseils, ont aidé à leur éclosion, jouissent alors de leur œuvre; car, dès que la jeune néophyte se sent capable de voler de ses propres ailes, elle plante là le protecteur, ne s*écrie pas et pour cause : quo non ascendant ! mais elle le pense et fonde un cercle libre dont elle est le plus bel ornement. Pour rendre sa métamorphose encore plus complète, on lui donne, ou elle prend, un surnom, et alors, à de certaines heures de tristesse et de solitude, à ces heures oii, je ne sais pourquoi, chacun fait un triste retour sur les choses d'ici-bas, oii les haines s'émoussent, où les rancunes disparaissent, oii l'oubli des injures se fait dans votre esprit, où l'on se croit placé entre des héritiers qui vous surveillent, un notaire qui vous guigne et un curé qui vous guette, où le spleen aidant, l'on se dit que la race humaine ne vaut pas cher, que la vie n'est pas souvent couleur d'azur, et qu'ici-bas les égoïstes sont les plus heureux de tous, ces joyeuses iilles ont leur utilité.
De vingt à quarante ans, elles mènent, — pas toujours à grandes guides, mais toujours au
J» ^ ma
(M) JOURNAL U'UN OFFiaER MALGRÉ LUI
lo prétexte faux de ne pas heurter ropinion des libres penseurs ou des protestants, — ce qui est une idée saugrenue, car dans un service commandéf il n*y a pas à voir une idée religieuse, mais un ordre à exécuter, — il y a une dizaine d*années, un peloton de cavaliers-élèves ne manquait pas de se rendre à la messe militaire. 11 se plaçait dans Tallée du milieu de Téglise, les deux rangs du peloton se faisant face. Puis, trois cavaliers se détachaient des autres pour remplir les fonctious d*archaoge. Ils allaient dans le chœur. Un de chaque côté de Tautel, le troisième lui faisant face et tournant le dos au public.
Ce jour-là, j'étais... le troisième. C'était le t*'mp8 delà pénitence et des jeûnes. Les violons s'étaient tus, laissant la place aux chants religieux. Les cendres avaient purifié les souvenirs profanes du carnaval. On prêchait le carême.
Les fidèles de la paroisse Saint-Nicolas ne manquaient pas d'assister à cette messe de midi, car un révérend père, je ne sais plus de quel ordre ni de quel pays, prédicateur patenté, faisait entendre dans un ardent langage la parole sainte. Il avait pris pour texte le Devoir.
Les périodes sonores s'allongeaient les unes après. les autres, les phrases harmonieuses s'échappaient des lèvres de Torateur pour charmer les oreilles des assistants, attentifs et silencieux comme s'ils entendaient ces bruits de musique divine que, sur le fameux tableau de Michel- Ange àl'Kcole des beaux-arts de Bologne^ sainte
Cécile en ezlase semble entendre dans les cieuz. Il nous parla du panache blanc d'Henri IV » et '( de Turenne enfant dormant sur un canon »; « de rimmaculée conception » et du « denier « de saint Pierre ».
Puis, dans un élan superbe, avec un geste magistral pour achever sa péroraison, il prononça cette tirade que je garantis textuelle, Vayant notée le jour même sur mon carnet :
« D'ailleurs, qu'ai-je ici besoin de parler de « devoir ! — A quoi bon citer des exemples et (i rappeler le passé devant ces vieux soldats u couverts de blessures glorieusement gagnées « sur les champs de bataille!... »
Les plus vieux d'entre nous avaient vingt ans, et les glorieuses blessures consistaient en de fortes excoriations gagnées, non sur les champs de bataille, mais par l'usage immodéré du cheval, et placées Ton devine où.
Une terrible envie de rire s'empara de moi.
Rire d'autant plus puissant et irrésistible, que placé en vue comme je l'étais, je voulais à tout prix l'arrêter au passage. Impossible! Il s'imposa à tel point que, profitant du bruit causé par les chaises et par les mouchoirs, à l'instant ' ^f f^ où le prédicateur descendit de sa chaire, je demandai à l'officier commandant le peloton de me faire remplacer. Au retour, après la messe, je fus puni. Ce fut pour moi la morale du sermon.
Comment s'appelait-il donc, mesdames les Saumuroises, ce révérend? Vous devez vous en
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cours, les deax sentiments restent vifs, mais on se contente de monter son cheval et de faire la cour... à sa femme. Honni soit qui mal À y pense !
' à. Lorsque le Maréchal vint à Saumur, ^ ordre fut donné de lui choisir un cheval bien dressé, très docile, mais ayant de brillantes allures. Vn pur saog à l'œil plein de feu, et malgré cela, un mouton pour la douceur. Un cheval enfin %^ superbe sous toutes ses formes, mais calme et incapable de donner la crainte d'un entêtement possible.
On choisit un superbe alezan qui, dans la suite, s'appela Mac-Mahon, du nom de son illustre cavalier. Une semaine à Tavance, un écuyer le monta pour bien s'assurer de sa docilité. Il ne bronchait pas, obéissait à la moindre pression, portait beau la tête et la queue, et méritait certainement l'honneur dont on le jugeait digne. Le matin du grand jour, toute l'École était rangée dans la cour d'honneur, le cadre et les élèves. Tout ce qui portait un uniforme avait la grande tenue. Les officiers des divisions, rangés près du grand vestibule, faisaient face à la porte d'honneur de la grille par où devaient entrer le Maréchal et son état-major. A gauche, le cadre et les cavaliers de manège. A droite, les élèves-officiers, les cavaliers -élèves et les cavaliers de remonte.
Un soleil brillant faisait scintiller les dorures
des uniformes, Tacier des armes, le cuivre des trompettes prêtes à souner aux champs. Le bronze des vieux canons lui-même semblait avoir pris sa parure de fête. Il ëtinc«*lait comme de Tor. Qui sait d'ailleurs s'il n'était pas à Séba^topol ou à Magenta!
Je n'ajoute pas que nous comptions tous sur un congé de deux jours. Le président, pensionsnous, ne pouvait faire moins pour payer sa bienvenue, et celte perspective nous rendait de si bonne humeur que le moindre mot joyeux augmentait encore notre galtë.
On attendait. — Des pas de chevaux retentirent dans la rue Beaurepaire. La sentinelle appela aux armes. Le silence se fit dans les rangs. Les commandements nous mirent au port d'armes, et le dernier sobre n'était pas encore immobile, la lame appuyée au défaut de l'épaule, que le Maréchal parut, monté sur le bel alezan, escorté par notre général à droite, par le ministre à gauche, et suivi par une troupe brillante d'officiers montés sur ces admirables chevaux si communs dans les écuries de Saumur.
Le cortège marchait au pas. Pour entrer dans la cour d'honneur avec une allure plus martiale, le Maréchal, d'un coup d'éperon, enleva son alezan au galop... Je lai dit, la noble bête obéissait à la moindre impression. Une sensitive !
Peu habituée à l'expression d'une volonté
aussi énergiquement indiquée, surtout quand
^ aucune progression ne la faisait prévoir, la pi-
qûre de Téperon lui causa un violent déplaÎBir. Juste à ce moment, les trompettes sonnèrent avec un ensemble parfait. L^alezan en profita pour faire une série de bonds très... verts et de... pointes si vives, que son cavalier, fortement déplacé, chercha, mais en vain, le fond de la selle. Il crut pouvoir mettre en action, à cheval^ sa réponse célèbre, «< j'y suis, j'y •^^ reste », et dans ce but, il serra davan- (;'.\. tage les genoux. Malgré lai, cette fois, iÀ' Téperon se mit encore de la partie, le U cheval pointa davantage et le Maréchal dut se soumettre en empoignant à deux mains ce que les cavaliers appelle ]a cinquième rêne.
Vite, cinq ou six cavaliers de manège coururent à la tète du cheval. Le Maréchal, ayant fait ses preuves, en profita pour mettre pied à terre. Notre général, avec la vivacité d'un jeune homme, passa la jambe par-dessus Probitt/, et se trouva près de son hôte avant que celui-ci ait eu le temps de rajuster son chapeau déplacé par la lutte. On devine notre tenue pendant cette scène. La nôtre et celle de gens beaucoup plus sérieux que nous. — C'est si bon de rire !
Malgré les regards sévères des commandants et de nos capitaines^ le Maréchal dut entendre certains bruits mal comprimés dont la signification n'était pas douteuse. Et ce fut bien autre chose encore à son passage devant nos rangs.
Notre gaité devenait irrespectueuse. Pourtant ce n'était pas notre faute.
Notre général possédait un honnête embonpoint. Dans la rapidité avec laquelle il avait mis pied à terre, sa culotte blanche avait reçu une blessure et sous la cuisse, laissait voir une solution de continuité.
Aussi, en escortant le Maréchal dans sa revue, d*une main il portait son épée, et de Tautre il cherchait de temps en temps à réparer le désordre de sa toilette. Lui-même nous regardait en ébauchant un sourire, malgré ses yeux qui disaient :
— Oredins ! voulez-vous bien vous taire I C'était difâeile. — Le Maréchal, impatienté
de cette gaité mal contenue, finit par demander :
— Qu'ont-ils donc, ces jeunes gens ?
Et le général, se tournant de profil, répondit montrant sa culotte :
— Monsieur le Maréchal, ce sont des enfants terribles. Voici la cause de leur bonne humeur.
Le Maréchal succomba. Il se mit.à sourire et, voyant qu'il s'agissait d'un autre que lui, sa petite contrariété disparut. Il trouva tout fort bien, ne nous garda pas rancune de notre rire et l'École eut le dimanche suivant deux jours de congé.
Que de souvenirs encore, petits et grands, tristes et joyeux, se pressent sous ma plume, demandant à voir le jour pour rappeler ces dixhuit mois de cours comme cavalier-élève. Si je les écoutais, je n'en finirais pas. Or, les exigences de la vie militaire m'ayant ramené deux autres
fois à Saumnr sans qne le ministre de la guerre ait cm devoir me demander si, oni ou non, cela me convenait, j'aurai de nouveau Foccasion de parler encore de cette ville habitable sans danger si les pavés étaient moins pointus^Ies képis moins ridicules, les vieilles femmes moins amoureuses et Tes prit moins singulier.
• Je ne dois pourtant pas oublier aujourd'hui que, pendant ces dix-huit mois, j'eus le jour le plus enchanteur, Theure la plus heureuse de mes trop longues années passées sous Tuniforme. Ce jour, cette heure, cette minute, fut celle oii, juste après une année de présence, je reçus les galons de sous-ofâcier. J'en pousse encore un soupir de soulagement ! Ah ! ces galons I Quelle fête je leur ûs I Dans la suite, Tëpaulette me vint sans distraire beaucoup mon indifférence. Quand je la changeai d*épaule, je ne songeais qu'à Tennui de changer d'arme et de garnison.
Mais ces galons-là ! Quel changement de vie ils m'apportaient. Au lieu d'être dix à la chambrée, nous n'étions plus que trois. J'avais un ordonnance pour me brosser et une commode pour serrer mes mouchoirs de poche. Je pouvais sortir tous les soirs et ne rentrer qu'à dix heures.
Les bottes !... les bottes fines étaient permises. La tenue de fantaisie, tolérée. Je mangeais à la cantine, très mal, c'est vrai, mais enfin... j'y mangeais. Plus de pansage ni de corvées. Souvent au matin, le grand jour me trouvait paresseusement assoupi et le soleil venait jusque dans
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mon lit m'apporter ses caresses. Les titulaires devenaient mes égaux!...
J'aurais été heureux, complètement heureux, si j'avais pu l'être, mais la connaissance faite en ville d'un avocat qui passait pour avoir du talent et qui n'était pas havard, renouvelait sans cesse mes regrets et retournait mon sabre dans la plaie toujours ouverte du soldat malgré lui.
Quelques jours avant notre départ, nos régiments nous furent désignés. L'aimable Ciret en profita poumons confectionner, à celui-ci une tunique de dragons ou de cuirassiers, à celui-là un dolman de chasseurs ou de hussards, à cet autre un képi et le pantalon, à tous quelque chose. Nous étions si pressés d'endosser notre nouvelle tenue et de nous montrer avec un uniforme tout flambant neuf aux habitants de la ville et de l'Ecole, pourtant très habitués à cette exhibition renouvelée à chaque départ ! Aimable Ciret! — Aimable, oui, j'ai dit le mot. Je ne le rétracte pas. C'est le seul, le vrai, l'unique le grand tailleur militaire. Tout comme dans les trente millions de Gladiador, on peut dire : « Il n'y a que lui I II n'y a que lui ! » Ce qu'il donne, — car il ne vend pas, il donne ! — est toujours frais, pinpant, bien ajusté. Ne lui devant plus rien, je puis, saas être accusé de lui vendre ma prose, sur le moment de quitter Saumur pour la première fois, le hisser au sommet d'un piédestal.
Il n'y a pas longtemps que je puis passer devant sa porte sans deviner dans son sourire et
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dans ses complimente nne arrière-pensée, sans craindre une demande de fonds, mais enân, lui et moi ne sommes plus que deux citoyens, deux électeurs ; il n*y a ni débiteur ni créancier.
Que de lettres nous avons échangées ensemble pendant les années où il avait de l'argent placé chez moi. Elles auraient d'ailleurs pu être autographiées à l'avance et ne contenaient ni dépense d'esprit, ni prose savante.
Monsieur Jacques Baloy, maréchal des logis au...
Ou — sous-lieuteTumt au
Ou — lieutenant au
tt Monsieur, tt Ayant de forts paiemente à faire pour la un tt du mois, je vous serai très obligé de vouloir « bien m'envoyer le montant de ce que vous « restez me devoir. » « Votre compte s'élève à...
« Toujours à vos ordres, recevez..., etc. »
Ce à quoi je répondais avec une exactitude que Louis XIV eût trouvée parfaite :
« Cher monsieur Ciret, « Ayant eu tout dernièrement de forte ^« paiemente à faire* je suis aux regrets de « ne pouvoir, ce mois-ci, vous adresser le « plus léger acompte. Soyez persuadé que je ne « vous oublie pas et mes premières économies « seront certainement pour vous.
« Recevez..., etc. n
Six mois encore, j*étaiB tranquille.
Trouvez un tailleur comme celui-là! Anssi sur sa porte, il met simplement son nom : « Giret ». Gela suffit. Il sait inutile d*ajouter en lettres d*or ces mots : eX'tailleur de Vécole de ca- Valérie. Ils sont bons tout au plus pour attirer les nouveaux-Tenus. Et encore!... En tout cas, personne ne s'y laisse prendre une seconde fois.
Le 27 mars 1875, on nous donna la def des champs. Dix-huit mois, jour pour jour, s'étaient écoulés depuis que j'avais apposé ma signature au bas de mon engagement.
Trois mois de congé s'annonçaient pour nous.
J'allais pouvoir, pendant ces quatre-vingt-dix jours, vivre à ma fantaisie, sortir, rentrer, manger, doi-mir à mes heures, retrouver les joies de la famille, les plats sucrés de maman, les gâteries de tous I Ah I le mois de msrs, on ne songe, pas quand on part en congé, qu'il a des rigueurs d'autant plus désagréables qu'elles suivent des caresses et des sourires. On sait qu'il dit aux fleurettes de s'épanouir, aux jeunes femmes de courir au dehors pour boire de l'air, et que, pour les encourager, il se fait souvent tiède et radieux... Et l'on oublie que, quand les fleurs ont ouvert leurs calices, quand les jeunes filles ont dépouillé les chaudes fourrures, ce méchant capricieux souffle une bise froide, terrible, qui bat, brûle, renverse les fleurettes et les femmes ; que ce mois de mars.
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enfin, est bon seulement pour les rhumes et les médecins. Je n'y songeais pas. Il est vrai que nous étions si près d'avril.
C'est peut-élre la raison.