CHAPITRE VI
TROIS ÉVASIONS lilltl. — Qnrl Sfl la toItoTT —
Dbdb U uuil du Eamedi an dimaoche, le 17 mai ItJT... un vol fut commis avec une certaine audace dans nn hQtel de U ville, hâtel ailué sur une des rues les plus passantL's,
Après avoir apporlé une lourde échelle, les mairaiteura a'élaieal introduits dans la n par UDe feoélre du premier étage. lU a ensuite visite différentes pièces, étaient deacen-
dus au rez-de-chaussëe où ils avaient fouillé les tiroirs des meubles et des tables. Trahis par la pi an valse fortune, ne trouvant rien et ne voulant pas partir les mains vides après cette visite domicilière accomplie sans la présence du commissaire de police, ils avaient eu Taudace de pénétrer dans la chambre où dormaient, enlacés comme deux amoureux, le mari et la femme, maître et maîtresse de Thôtel. Là, ils avaient délicatement prix une montre d'argent accrochée au-dessus du lit et emprunté au tiroir de la table de nuit un porté-monnaie contenant quelques pièces d'argent.
L'affaire terminée, ils s'en retournèrent par où ils étaient venus, et, trouvant inutile de laisser leurs cartes, ils poussèrent l'impolitesse jusqu'à ne pas fermer la fenêtre. De là, un courant d'air qui occasionna à l'aubergiste un violent coryza. Quel était le nombre des voleurs? Le poids énorme de l'échelle donnait à supposer qu'ils devaient être au moins deux. Un seul n'aurait pu la porter. C'est tout ce que Ton affirmait. Le lendemain, la ville entière ne parlait que de cela. — Ënp rovince, il en faut beaucoup moins pour animer les conversations.
Chacun y mettait du sien, inventait une variante, ajoutait un détail. Le vol prenait des proportions énormes. Quelques esprits timorés se demandaient s'il n'avait pas été commis par une bande redoutablement organisée.
Le maire, disait-on, allait demander au colonel de faire circuler toutes les nuits des patrouilles armées dans la ville. Le curé ne devait plus confesser après six heures du soir, ec les notaires faisaient aiguiser leurs vieux grattoirs pour être prêts à toutes les éventualités.
Pendant cela, l'aubergiste adressait sa déclaration à la police. — Une montre avec sa chaîne t en argent. Un porte-monnaie contenant vingt-
(• sept francs et quelques sous, plus uiie pièce
\' > fausse de cinquante centimes. Tel était le résul-
i^ tat du vol. — Aucun indice ne permettait de soup-
i;l conner les voleurs.
La journée du dimanche se passa donc au mij' lieu de commentaires sans tin. Vers cinq heures
du soir, trois hommes faisaient une poule au billard dans un café situé sur la place. La partie terminée, l'un d'eux passa à la caisse pour régler les consommations,
— Monsieur, lui dit la dame du comptoir en vérifiant le compte, vous me donnez une pièce fausse de cinquante centimes.
— Moi?
— Oui, voyez-la!
Le consommateur prit la pièce, la retourna,
la flaira, la tit sauter sur le marbre pour s'assurer de son bruit. — Pas de doute, elle ne ren- ^ dait qu'un son mat.
' j, — Rabeuxl cria-t-il à l'un de ses camarades,
^ fH la pièce que tu m'as donnée à la poule est fausse,
^ { donne-m'en une autre.
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Rabeui était ud militaire, en permission de vingt-qDstre heures. 11 avait déposé sa tenue chei UDe mutresse. et se trouTail en costume
11 ne se fit pas répéter la demande deux fois, changea la pièce et sortit.
Uaie à ces mots : " Pièce fausse », nu des clients avait dressé l'oreille. — La défiance, ce Jour-là, n'était pas longue à venir et toute personne montrant une pièce fausse eût été soup-
Le client courut à ta gendarmerie et revint quatre à quatre, accompagné d'un tricorne, juste au moment où Rabeux tournait le coin de la
Voyant un gendai-nic se diriger vers lui, il pressa le pas, agissant en cela comme beaur coup de ceux cpii, tout à coup, se voient l'ob- ' ^t des attentions de la police. Même innoîe troublent et se demandent d'abord it pas coupables d'nn méfait. Le cas était tout différent. Rabeui se mit à fuir. Le gendarme, naturellement, le poursuivit en criant au voIeur.Despassants l'aidèrent, les boutiquiers se mirent sur leurs portes. Finalement, on arrêta le fuyard qui, ausaitfit reconnu pour être un militaire, fut conduit au quarUer,
Immédiatement, l'adjudant le mit en cellule avec tons les égards dus à une capture de cette importance.
C'était réellement l'auteur du vol commis la
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veille et, doué d'une force herculéenne, il n'avait pas de complice.
Trapu, presque imberbe, blond, la figure pâle, il comptait au cinquième escadron. Son livret portait peu de punitions et il passait pour être bon soldat.
On lui donna son pain, une cruche d'eau, puis l'adjudant-major, Tadjudant et le maréchal des logis de garde lui souhaitèrent une bonne nuit exempte de mauvais rêves.
— Gomment, disait-on, c'est Rabeux, le voleur?
Personne n'y croyait. Son capitaine encore moins que les autres. — Il fallait pourtant se rendre à l'évidence. Dés son arrestation, Rabeux avait avoué, affirmant même qu'il avait dressé son plan de campagne et accompli sans aide l'opération.
La nuit se passa sans incident. — Au matin, le colonel visita le prisonnier dans sa cellule et en obtint sans peine la confirmation de ses premiers aveux.
Onze heures venaient de sonner. La parade avait lieu. Garde montante et garde descendante se trouvaient sous les armes.
Tout à coup, la sentinelle placée à la porte du quartier fit entendre ce cri d'alarme :
— Rabeux se sauve I Rabeux se sauve I Rabeux s'échappait en effet. — Le mur de sa
cellule, bâti en torchis, donnait sur une petite cour intérieure où l'on enfermait les denrées
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pour Vordinaire, Cette cour, fermée par une grille en bois, donnait accès à une écurie éclairée à son extrémité par une lucarne ronde non grillée et située du côté de la rue.
Toute la nuit, Rabeuz l'avait passée à faire un trou dans la muraille, sous son lit de camp. Personne ne s'en était aperçu. Extrêmement agile et robuste, il profita du moment où la parade occupait tous les hommes du poste. D'une poussée, il termina son trou, passa dans la petite cour, fit sauter la petite porte par un violent coup d'épaule, traversa l'écurie en courant et, grimpant comme un écureuil jusqu'à la lucarne, sauta dans la rue où il se mit à détaler avec la vitesse d'un lapin manqué par un chasseur. A ce moment, la sentinelle avait crié :
— Rabeux se sauve!... Rabeux se sauve!
On se doute de l'eff'et produit. — La barbiche du Bouc se hérissait sur ses lèvres comme les pointes d'un porc-épic. Il fit sonner les quatre appels. Ce fut une bousculade générale. Chacun criait, donnait son avis, proposait un moyen. Le quartier semblait en révolution.
En hâte, on prévint le colonel. Les autorités civiles et militaires furent averties et tous les sous-officiers, du régiment partirent deux par deux, armés du sabre et du revolver, dans toutes les directions, à la recherche de Rabeux.
On fouilla les bois, on s'informa dans les villages environnants et l'on parcourut, sans résultat, toutes les routes et tous les chemins.
Rien. On rentra sans plus de Rabeiix qvCa.xL départ. Il était resté introuvable.
Depuis l'instant où la sentinelle avait crié, il s'était évanoui, dissipé, fondu, éclipsé, sans laisser l'ombre d'une trace.
Si le Botte était dans un état inquiétant, le colonel manifestait sa satisfaction d'une façon modérée, d'autant plus qu'en ville on ne se gênait pas pour dire tout haut :
— On a laissé Rabeux s'évader, parce qu'il est militaire : s'il était civil, les soldats auraient bien su le garder.
Bonnes gens!...
Une semaine s'écoula. Toujours pas de Rabeux. Il était convenu que nous l'avions volontairement laissé échapper. On commençait mémo à ne plus en parler, le sujet devenant monotone, quand on apprit l'arrestation, à Tours, du fugitif. — Oui, à Tours I et cela d'une manière providentielle.
Un sergent de ville, faisant sa tournée de nuit sur les boulevards qui avoisinent le chemin de fer, vit un homme couché sur un banc. Il crut d'abord à un ivrogne, s'approcha de lui pour le réveiller, si c'était possible, et le secoua. Les réponses de cet individu indiquant qu'il n'était pas en état d'ivrjBSse, le sergent de ^ille poussa plus loin son indiscrétion, puis, brusquement, il lui dit :
— Mais je te reconnais I... tu te nommes Rabeux, tu étais dans mon peloton... Que fais-tu là?
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Le sergent de ville était un ancien sous-officier du régiment. 11 s'appelait Dronne et avait eu Rabeux dans son peloton. Encore sous-officier au régiment, l'année précédente, au départ de la classe, il avait quitté l'armée et obtenu peu après cette place de sergent de ville à Tours. A sa voix, il avait reconnu le dormeur.
Rabeux essaya de fléchir son ancien maréchal des logis.
11 lui conta une histoire remplie d'imagination. Il avait, dit-il, frappé un officier après avoir été insulté par lui, et fuyait pour éviter le conseil de guerre.
Cela ne lui réussit pas. — Dronne le plaignit et l'emmena au poste sans que, d'ailleurs, il fit la moindre résistance.
Le lendemain, il comparaissait devant le commissaire de police pour subir un interrogatoire avant d'être remis à la gendarmerie, qui devait le ramener de brigade en brigade à son régiment.
Sans montrer plus de résistance que la veille en obéissant au sergent de ville Dronne, il suivit l'agent de police qui le conduisait ; J^ mais arrivé près du bureau du commis- ^ saire, il donna un vigoureux croc-en-jambe à son compagnon et, pendant que ce dernier, les jambes en l'air, criait : « Arrétez-le! » Rabeux prenait la clef des champs et disparaissait encore une fois comme une muscade dans les mains d'un physicien.
JOURNAL d'un officier MALORB LUI lOl
Deuxième évasion I
C'est à peine croyable; cependant, c'est l'exacte vérité.
Averti par dépêche qu'un homme de son régiment appelé Rabeux venait d'être arrêté et de s'enfuir, le colonel répondit en donnant sur lui les meilleurs renseignements. Cela augmenta fort le dépit de la police tourangelle et lui fit, pour activer ses recherches, l'effet d'une gousse de gingembre placée en bon endroit pour faire dresser la queue d'un cheval qui porte bas.
La fortune aidant, Rabeux fut repris deux ou trois jours après. Non parce qu'on le cherchait, mais par suite d'un heureux hasard. Le pauvre diable ressemblait beaucoup, paraît-il, à un assassin dont la photographie circulait dans toutes les gendarmeries.
Cette fois, on ne le lâcha pas. — On lui rasa les cheveux, on lui mit des menottes et, dans cette situation évidemment désagréable pour lui, il fut ramené au quartier entre deux gendarmes peu disposés à faire avec leur prisonnier un bezigue chinois.
— Je n'en veux pas! Cré no., d.. D... Je n'en veux pas I s'écria le colonel dès qu'il fut prévenu. Il s'est échappé du quartier une fois; assez comme cela I Qu'on le garde à la prison de la ville si l'on veut, mes cellules ne' sont pas assez solides pour lui.
Les gendarmes le conduisirent alors à la prison de la ville. Là, le gardien, un homme bien
élevé, lui donna, par déférence, une cellule séparée de son habitation personnelle seulement par un mur.
Les premiers jours, tout alla bien. Rabeux se montrait le plus sage des prisonniers. Il variait peu ses occupations.
Chaque fois qu'on allait dans sa cellule, il dormait à poings fermés.
Le gardien seul dormait mal. Il avait des inquiétudes ; il lui semblait entendre, la nuit, chez son voisin, des bruits de souris, bruits continuels, fatigants, que le jour seul interrompait. Aussi, craignant pour la santé du prisonnier, si ce bruit troublait également son sommeil, il le mit dans une autre cellule.
Il était temps I
Le gardien, curieux comme ils le sont tous, eut la fantaisie de frapperyles murs en tous lieux pour voir s'il ne trouverait pas l'endroit où les souris faisaient ce bruit et il trouva... un énorme trou pratiqué par Rabeux avec le manche de sa cuiller.
Il y travaillait toutes les nuits, jetait les plâtras du mur par les barreaux de sa fenêtre et, bouchant avant le jour le trou avec la mie de son pain, conservée pour cet usage, il recouvrait ensuite son travail avec de la poussière pour donner la teinte terreuse des murs.
Ne sachant plus comment s'y prendre pour éviter des tentatives d'évasion, le gardien employa un moyen violent.
npria Rabeax de qpiîtter ses Tétements el ne lui laissa que sa chemise.
Dans cet état, une fuite devenait difficile pour le prisonnier. En effet, elle n*eut pas lieu dans cette ville.
Après un séjour encore assez long à cette prison, Rabeux fut transféré à Amiens pour passer devant le conseil de guerre de la région. Là, il s'entendit avec deux ou trois de ses camarades, escalada, on ne sait comment, un mur énorme, sauta dans la rue au risque de se tuer, ne se fit aucun mal et s'échappa pendant que ses compagnons, entraînés par lui à la fuite, n'osant le suivre de si haut, se faisaient bêtement reprendre au sommet du mur.
Troisième évasion !
Malgré ce nouveau trait d'esprit, le conseil de guerre le condamna par contumace à la dégradation militaire et à sept ans de travaux forcés. Après quoi, on ne s'en occupa plus, si ce n'est pour répéter un bruit affirmant qu'il faisait la contrebande sur la frontière espagnole. Ce bruit disait vrai.
Une année après sa troisième évasion, Rabeux ij fat repris.
Une femme, sa maîtresse, qui lui portait sa ' ' nourriture dans la montagne, où il vivait en vrai contrebandier, le dénonça parce qu'il l'avait '''■■ battue dans un moment de colère !
Voilà bien les femmes.
François Je» avait raison en écrivant sur les
vitres de son cabinet de travail, au ch&te&u de Chambord ; Bien fol ut gui t'y fie.
Rabeni s'y est fié et,., il a ra.it sept ans de traTatli forcés.
Il est probable que celte faute lui aura donaâ de l'eipérience pour l'avenir.