‹ Journal d'un officier malgré luiChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

COMPTABIUTË. - CAHTIlAnUE E

Le 9 jmllet de cette année fut le jour mémorable oïx je reçus les galons de fourrier. Ma joie fui discrâte. Si encore j'avais changé d'escadron, la perte de mon capitaiae'commandant, le Bouc, eût contrebalancé mon défaut d'enlhouliasme pour la comptabilité. Mais non, je restais U

SOUS ses ordres ; au lieu de Tavoir sur le dos quelques heures, je l'aurais toute la journée.

La veille, j'avais éfcé faire visite à madame la colonelle, c'était son jour. Le colonel se trouvait au salon.

— Balcy, me dit-il avec bienveillance, je viens • de vous nommer fourrier.

— Moi, mon colonel?

— Oui. Vous ne paraissez pas recevoir cette nouvelle avec plaisir?

— Si, mon colonel... mais... fourrier I... Je ne suis guère comptable.

— Vous vous y ferez. C'est nécessaire. Je ne veux proposer pour Saumur que des adjudants ou des maréchaux de logis chefs. Vous êtes trop jeune de grade et de service pour faire un adjudant ; il vous faut donc passer par les bureaux, votre intérêt l'exige. Les bureaux!... Je les aurais voulus au diable. 11 y en a toujours trop. Au ministère comme ailleurs. Peut-être môme au ministère encore plus qu'ailleurs. On n'y voit que des dos envoûtés et rébarbatifs.

Je remerciais, en pestant, et madame la colonelle daigna me faire un aimable sourire. La pillule se dorait. On causa d'autres choses. Le hasard amena la conversation sur les voyages. Je racontai que, pendant mon congé de trois mois à ma sortie de Saumur, j'avais visité l'Italie dans tous les sens, courant de la pointe de la botte au sommet de la cuisse ; allant des lieux saints aux endroits proianes, de Pompéi à Saint-

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Pierre, des jolies Vénitiennes à la mule du pape, et disant avec discrétion que j'avais embrassé celle-ci et courtisé celles-là.

— Quoi! vous avez vu le pape? me demanda madame la colonelle.

— Oui, madame, j'ai eu cet honneur, j'ai même rapporté différents objets bénits par lui.

— Des chapelets, peut-être?

— Justement... des chapelets bénits. Ils donnent une indulgence plénière I

— Moi, qui toujours ai souhaité en posséder uni f

— Vous,madameI c'est chose facile, je suis ravi de l'occasion qui s'offre à moi de vous être agréable, si toutefois vous voulez bien le permettre.

— Je crains de vous priver? Ce serait pour moi un si grand plaisir que...

— Le plaisir sera pour moi, madame, veuillez le croire, je vous en prie. — Quand... je pourrai aller cher moi, je n'oublierai pas de vous en apporter un.

— Colonel, dit-elle à son mari quelques instants après, sitôt que les autres visiteurs eurent quitté le salon. Voudriez-vous donner une permission à M. Balcy pour aller chez lui?

— Une permission! Pourquoi faire? Il en arrive.

C'était vrai, j'en arrivais la semaine précédente.

— Certes, non, je ne veux pas lui en donner.

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— Mon colonel, je ne demande aucune permission, répondis-je en souriant.

— Alors...

— C'est moi, mon ami, qui vous la demande, dit alors madame la colonelle. — M. Balcy veut bien me faire un plaisir et il a Desoin, pour cela, d'aller chez lui.

— !...!!...? — Vous nétes pas de semaine?

— Non, mon colonel.

— Combien vous faut-il !

— Donnez-lui quatre jours, mon ami, insinua ma protectrice.

Quel sot affirmait donc que l'on n'a jamais de permission dans les régiments? — Il s'agit de savoir s'y prendre, voilà tout.

Le lendemain, je partis chercher mon chapelet. J'avais vraiment rapporté de Rome des chapelets sanctifiés par la bénédiction du Saint- Père, mais ceux-là avaient été distribués depuis longtemps. Il ne m'en restait pas un.

Après tout, pensai-je, il n'y a que la foi qui sauve. Et aux environs de Saint-Sulpice, j'achetai deux chapelets : l'un très joli, l'autre beaucoup plus modeste, puis, au retour de ma permission, j'offris ces deux reliques à ma colonelle, non, toutefois, sans les avoir frottés contre un autre chapelet appartenant à une vieille amie, celui-là vraiment béni par le pape. Je crus pouvoir ainsi calmer les remords futurs de ma conscience. — Hélas noni Aujourd'hui encore, je ne puis penser à ce souvenir sans me frapper la

,ir,

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poitrine, et sans avoir de moi la plas déplorable opinion. Et pourtant, quatre jours de permission, pour deux chapelets I — Combien de militaires à ce prix-là en donneraient six grosses I

A mon retour, les galons de fourrier se trouvaient sur mon life, je les fis coudre sur mes manches et je pris possession de mon banc, — un banc fort dur, mais heureusement amovible — devant la table du bureau, puis j'entrai dans mes nouvelles fonctions.

Pas luxueux, lo bureau de Tescadren ! — Une table massive en chêne, recouverte d'une couverture de cheval réformée, trouée, tachée d'encre. Un banc en bois de chaque côté. Sur la table, les livrets, une bouteille d'encre renversée trois ou quatre fois par jour ; deux porte-plumes et un crayon se regardant avec

p un air de défi. — Autour des murs, cinq ou six

morceaux de carton sur lesquels étaient inscrits

rf les différents contrôles de l'escadron. — Voilà le

[. mobilier.

f Je n'eus pas lieu de me désespérer trop d'être

devenu comptable. J'y ai passé de bons moments, dans la comptabilité, — des heures de repos.

Les comptables d'un escadron sont au nombre de trois. Ils ont cela de commun avec le mystère de la sainte trinité. Au besoin, ils s'augmentent d'un ou de deux scribes, pris en cachette parmi les élèves-brigadiers, mais comme, avec le bri-

gadiep-fourrier, ce sont ces scribes qui généralement font tout le travail, on ne les compte pas.

Le maréchal des logis chef, un bon camarade s'il en fût, qui depuis longtemps a laissé la comptabilité pour faire des couronnes funèbres, — une carrière infiniment plus agréable et plus récréative, — se reposait sur moi pour le travail. Il se contentait de faire signer au capitaine les pièces à conviction.

Honoré de cette confiance, je ne pouvais faire moins que d'en gratifier un autre et je me reposais sur le bon vouloir du brigadier-fourrier ; un travailleur enragé, lent, mais opiniâtre, n'oubliant jamais, dans ses états, ni un point, ni un guillemet, ni un tiret. Nous le dorlotions comme une jolie femme — à cause de cela ! — Et le capitaine avait pour lui une telle affection qu'afin de le garder toujours à l'escadron, il ne le proposait jamais pour l'avancement.

Le zèle est une bien belle chose assurément, mais il n'en faut qu'une très juste mesure, et passer pour indispensable est bien fâcheux. On ne vous propose pas pour l'avancement dans la crainte de ne pouvoir vous remplacer.

Notre brigadier-fourrier non seulement passait pour indispensable ; il l'était en réalité ! Je me contentais de faire le bon de pain tous les deux jours et le bulletin de réparations au casernement à la fin de chaque mois. Encore fallait-il l'exigence du porte-étendard, et si la somme à payer n'était pas trop importante, —

trois ou quatre francs par exemple, — je préférais puiser dans ma poche. Gela simplifiait mes écritures. Le maréchal des logis chef écrivait son rapport. Le brigadier-fourrier tout le reste. De cette façon, chacun était content.

Ah I les écritures ! La comptabilité ! ! L'administration I II. . . qui pourra jamais dire les sottises engendrées par elles, les monceaux de papier noircis sans utilité en double, triple, quadruple expédition, quand deux lignes suffiraient et au delà? Mais la foooormel,.. La foooorme, que deviendrait-elle ?

Pour en donner une preuve, je vais anticiper sur ce journal et citer un fait qui m'est arrivé à l'époque où, sous-lieutenant, j'administrais un détachement séparé.

Un jour, en passant la visite, le docteur déclare qu'un homme de mon détachement avait besoin d'une ceinture herniaire. J'adressai immédiatement la demande à mon capitaine et je reçus l'ordre d'envoyer àl'hôpital militaire le plus rapproché le malade, pour y recevoir une ceinture. Le cavalier part et... revient quelques jours après avec une note de l'économe de l'hôpital. Ce papier remplaçait la ceinture herniaire et disait que, pour en délivrer une à un malade non soigné antérieurement par l'hôpital, il fallait une demande régulière signée par tous les membres du conseil d'administration. Sept en touti

J'adresse une nouvelle lettre à mon capitaine,

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leqael me prescrit cette fois de diriger Thomme sar la portion centrale. Le cavalier part, reste huit oa dix jours en subsistance là où se trou- Tait le capitaine, et revient sans ceinture, parce que, au moment de lui en donner une, le sousintendant avait refusé de signer le bon. L'homme était de la classe et, dans les derniers six mois, on ne doit rien distribuer aux hommes libérables. Tout le monde s'aplatit devant cette admirable interprétation da règlement et, ne pouvant s'en procurer une à ses frais, le pauvre diable n'aurait jamais eu de ceinture, si, prenant en pitié son état, je n'avais puisé dans ma bourse pour lui offrir ce... luxe refusé par le règlement. La focoormCy il n'y a que c«la I

Je reviens à mes galons de fourrier.

Neuf mois, je les ai gardés. Juste le temps nécessaire pour m'habituer à ne plas loucher en les regardant sur mes bras, et pour ne pas avoir la vue fatiguée par un travail susceptible de devenir trop assidu.

Les bonnes heures de sommeil que nous passions chaque matin, le maréchal de logis chef et moi I Car les comptables ont cela d'heureux dans leur malheureux sort; supposés se toucher tard pour tenir à jour la comptabilité embrouillée de l'escadron, ils sont généralement autorisés à se lever de même et sont exemptés des exercices du matin.

Alors, quand le réveil éclatait en fanfares;

lOUKNAL d'un OPPlCIBIt HALOÛ LUI 113

qu&nd les escaliers meaagaieiit de s'effondrer sons les pas bruyants des cavaliers pesamment chargés de leurs selles et de leurs armes; quand le froid mettant des dentelures de giTpe sur les vitres, et que le vent souffletant les visages, battait en vague les toitures et hurlait comme un loup sons les portes, nous nous enfonûona sous les couvertures, jouissant de celte bonne chaleur et de cette paresse, en égoïstes qui bp di-

— C'est d'autant meilleur que le; autres n'en jouissent pasl

Puis le scribe arrivait nous apport tant le café. Nous le premoos au h coairae des élégants Pas mauvais ci café, malgré la ration minune alloué) pour le faire. Deux grammes cinq di sucre et autant de café par homme

La confection de ce café est d ailleurs une opération qui demande une main dehcale et eier cée. AQn de s'assurer s il est bon, le cuisinier en prend une forte tasse dés que l'eau commence à filtrer. 11 goùle, sucre, goûte de nouveau, sucre encore, et quand il est satisfait, il prépare celui du br^adier d'ordinaire, lequel vient prendre sa ration quelques instants après.

11 s'occupe alors de celui dos sous-ofSciers. Un peu moins fort et moins sucré, le café des sous-offlciers, mais considérablement meilleur que... le reste.

Le reste est pour les hommes de l'escadron.

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Un quart de litre par homme. La quantité remplace la qualité. Malgré la similitude du principe, c'est le contraire de Thoméopathie qui prescrit de plonger une livre de bœuf dans la Seine à Bercy et de tremper sa soupe à Saint- Germain. Seulement , Thoméopathie ordonne une milligoutte et les règlements militaires des quarts de litre. Les troupiers, qui ne respectent rien, appellent ce nectar du jtis de savate. Les ingrats! Ça ne leur fait pas de mal et ils se plaignent! Ils sont vraiment par trop difficiles.

Dans le métier de « civil », comme disait un sons-officier, tout ce que Ton mange vous rend malade. On paie et personne ne se plaint !

Le café pris, l'hiver, le feu bien allumé, nous nous levions, puis, le dos courbé sur la table, la plume à la main, im livret quelconque devant nos yeux, nous attendions, armés ainsi de pied en cap, la venue du capitaine.

L'horizon d'un fourrier est, comme celui de tout antre mortel, borné par quatre points cardinaux; mais les siens diffèrent essentiellement de ceux généralement adoptés. Son horizon est borné au nord par le major, au sud parle porteétendard. A l'ouest, par le capitaine-trésorier, et à Test, par l'officier d'habillement. Le capitainecommandant reste le pivot de la girouette.

Et le fourrier doit louvoyer au milieu de tous ces caps sans toucher à aucun, si c'est possible. Il lui faut rebondir comme une balle élastique

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de l'un à l'autre, avec une souplesse parfaite ; surtout, il faut se montrer plus adroit que le chien de Jean de Nivelle. Lui, fuyait seulement à l'appel de son nom. Un fourrier doit fuir dès qu'il aperçoit l'un de ses... quatre points cardinaux. C'est un principe fondamental pour conserver sa tranquillité d'esprit et le calme nécessaire aux rêves caressants d'un brillant avenir. Malgré cela, je n'hésitais jamais à pénétrer dans l'antre tapissé de paperasses, bourré de chiffres, bondé de registres, hérissé de circulaires, du capitaine-trésorier.

Chaque fois que le service m'y appelait, j'y allais avec intérêt, sachant que je serais témoin d'une petite scène amusante, et très à même de faire une étude psychologique autrement intéressante que celle faite pour savoir si l'homme descend du singe, ou si le singe est un homme dégénéré.

La comptabilité faite homme, ce capitaine-trésorier! 11 déjeunait d'additions et dînait de multiplications. Le journal militaire officiel se trouvait imprimé dans sa cervelle et, si on lui eût ouvert le cœur, on aurait trouvé, gravé à l'intérieur, un mot de plus que dans celui de la Reine d'Angleterre. Dans le sien, a-t-elle dit, il devait y avoir Calais, dans celui du capitaine-trésorier on aurait certainement lu : Doit et Avoir, Il paraissait ne pas y toucher, et abattait les chiffres avec sa plume comme un moissonneur abat avec sa faux les épis dorés. Le colonel lui don-

11 était donc nécessaire d'aviser. Nous le fîmes à la première occasion. L'honneur du régiment défendait de garder au milieu de nous un phénomène semblable. Ça faillit tourner au tragique.

Depuis deux jours, les fourriers et les brigadiers-fourriers étaient en l'air. En récapitulant ses grimoires, le porte-étendard avait trouvé sur ses écritures, plusieurs lits en moins. Où étaient* ils? — Quel escadron avait oublié d'en mentionner la rentrée ou la sortie, ou quel fourrier avait omis d'en indiquer le versement au marchand de puces? (Lisez préposé des lits militaires.)

Nul ne pouvait le savoir.

Chacun de nous prétendait avoir raison, le porte-étendard menaçait de nous faire payer les fournitures égarées ou perdues. Pour clore les débats d'où la lumière ne jaillissait en aucune façon, il demanda au colonel d'exempter pendant deux jours les comptables de tout travail, ce qui leur permettrait de faire avec lui le recensement de toute la literie en service au régiment. L'aubaine nous parut bonne. — Rien à faire pendant deux jours qu'à compter des lits.

Et tous les dix, fourriers et brigadiers-fourriers, nous voilà, suivant le porte-étendard, le carnet à la main et le crayon levé, comme l'âne de Buridan, levant la patte et comptant : un, deux, trois, quatre..., etc.

Les lits furent retrouvés... naturellement.

Pour fêter ce retour des enfants prodigues,

l'idée nous vint de terminer le recensement par une petite fête de famille. — Un copieux dîner, arrosé de vins généreux, dans le meilleur hôtel de la ville, au Cheval-Rouge.

Sitôt dit, sitôt fait et, pour ajouter un attrait à la fête, il fut décidé entre nous que ce soir-là, notre camarade Lemaire, le jeune néophyte, perdrait, bon gré mal gré, sa robe d'innocence, et verrait s'ouvrir, devant ses yeux éblouis, les portes du paradis de Mahomet. L'armée dans les bras des houris I — tel était le mot d'ordre.

Et son verre ne fut jamais vide; et les mets pimentés, poivrés, emportant la bouche, se succédaient dans son assiette sans lui laisser le temps de respirer. Chacun l'étourdissait de son mieux, lui criant dans les oreilles, lui donnant de petites tapes amicales sur l'occiput.

Saint-Emilion et Champagne, Madère et Kummel, écrevisses bordelaises et poulet chasseur, potage Clavel et artichauts à la barigoule, tout cela dansait une sarabande joyeuse au milieu des convives, échauffant les têtes, eniiévrant l'épiderme, excitant les nerfs, donnant au diapason de la fête une note suraiguë qui troubla la dose du philtre d'amour que nous avions résolu de verser au brigadier-fourrier récalcitrant, aûn de rendre plus certain notre succès.

Une poudre verte, grise, bleue, dorée, de tous les tons... prise à l'infirmerie des chevaux après avoir séduit le gardien de ce précieux talisman.

Il en fallait un peu, nous en mîmes trop. Si l'un de nous seulement eût versé ce qu'il possédait, l'affaire aurait eu toute chance de réussite, mais dans )a crainte de ne pas en avoir assez, nous en avions tous, et tous, les uns après «les autres, profitant d'un éclat de rire, d'un mouvement de tête, d'une minute d'inattention, nous avions jeté notre poudre dans le verre ou l'assiette de

notre camarade

Tout à coup il pâlit. Une sueur froide lui monta à la tète, coula sur ses tempes et,- semblable à de grosses larmes, glissa le long de ses joues. Pâle d'abord, il devint violet, puis tourna vers le jaune et revint au vert. Des nausées le prirent. Il eut des crampes, des lourdeurs à la tête et, malgré le vinaigi*e, Teau de mélisse, le vulnéraire, l'ammoniaque apportés en hâte et pris par lui à forte dose, se laissant aller comme une masse inerte, il s'évanouit. Nous n'étions pas fiers I... La griserie des tètes avait disparu. L'inquiétude nous tenait à la gorge I Que faire? Un médecin civil fut appelé en toute hâte. On lui conta le cas. Voulant nous ôter l'envie de recommencçr une aussi mauvaise plaisanterie, il nous effraya d'abord sur les suites possibles, puis, grâce à son obligeant et discret concours, tout symptôme de danger disparut. On alla chercher une voiture pour ramener le malade au quartier et la note attendrissante se mêla à nos regrets. Le pauvre garçon, se croyant ivre,

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ne cessait de nous présenter toutes ses excuses.

Le lendemain seulement, il connut la vérité et malgré tout, nous pardonna, mais à la condition que, dans la suite, on le laisserait tranquille, lai et... ses idées.

Il Tavail bien gagné. On ne l'ennuya plus et il resta définitivement vainqueur d'un tournoi dont... une fleur était le prix. Nous en fûmes, nous, pour notre courte honte, très heureux même d'en être quittes à si bon marché.

Si j'avais eu personnellement l'expérience qui me vint plus tard, peut-être aurait-on mieux réussi. — Il y avait encore des lacunes à mon éducation militaire.

La découverte suivante se fit peu après, à mes dépens, tout comme Denis Papin découvrit la vapeur. Je n'ai pas la prétention de croire qu'elle bouleversera le monde autant que la sienne; mais dans un moment de... presse, elle peut servir à des amoureux transis, et je livreaux savantes méditations de l'Académie de médecine ce sujet nouveau de recherches, je crois :

« De l'influence des punaises et du pétrole sur l'organisme humain et sur l'exaltation des désirs amoureux! »

Je ne demande pour cette découverte aucune récompeflse et je m'explique. Le colonel avait donné ordre de faire la chasse aux punaises ; chasse infiniment moins dangereuse pour les punaises que pour les hommes du régiment.

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On bouleverse les lits, les vêlements, les armes. Rien ne reste en place dans les chambres. Trois ou quatre cavaliers, armés de soufflets, lancent au hasard un insecticide quelconque, en quantité suffisante pour réveiller les punaises endormies, mais pas plus. Pas une ne meurt.

Toutes se vengent d'être dérangées et les jours suivants, devenues très mauvaises, elles font payer cher Taudace d'avoir troublé leur repos.

Connaissant cette vengeance pour en avoir été déjà la victime l'année précédente à Saumur, je pris mes précautions. Je versai dans mon qiKirt un peu de pétrole ; je badigeonnai consciencieusement les jointures de mon lit, de mes planches, jusqu'aux plus petits creux de la muraille et, le soir venu, je me couchai tranquille, sans crainte d'attaques nocturnes, les punaises ayant horreur du pétrole, beaucoup plus que les libres penseurs ont horreur de l'eau bénite.

Jusque vers une heure du matin, ma nuit fut paisible. Alors je me réveillai et, sous la chaleur de ces nuits d'été où le soleil, en quittant l'horizon, laisse dans les chambres des quartiers une lourdeur de plomb, je fus pris d'une soif violente. Vite, je sautai à bas du lit. — Sous la clarté d'un ciel étoile, je trouvai sans peine mon « quart ». Je l'emplis d'eau et, d'une lampée, en vrai glouton, j'avalai sans goûter.

Que c'était mauvais! Je venais de boire le restant du pétrole versé dans la journée. Pas beaucou]1 assurément; quelques gouttes à peine.

mais ce fut suffisant! Je repris un « quart » d'eau, cette fois sans pétrole, et je me couchai.

Je croyais me rendormir. Ah! bien ouil — Après diz minutes d'efforts surhumains pour fermer les yeux, je m'aperçus sans peine que le sommeil était le moindre de mes soucis. Je pensais à toute autre chose. Devant mes yeux voltigeaient de plantureuses visions, à la gorge grassouillette, au corsage dégrafé, laissant voir d'adorables choses veinées comme un beau marbre et que mon imagination déshabillait encore davantage. Je sentais le feu à mon cerveau et de tels aiguillons sous la peau, qu'un instant, je crus à la réunion de toutes les punaises du quartier sur ma personne. J'avais beau me remuer dans mon lit comme saint Laurent sur son gril, m'étirer, me dresser, rien n'y faisait. Toutes sortes de diablotins cachés dans les coins me chuchotaient des tentations et me frottaient à ces visions friandes, à ces chaires roses et tièdes, comme on frotte un archet sur un violon. J'avais beau chasser mes désirs, ils repoussaient comme des champignons!...

Ma foi, je me levai, oscillant encore un instant entre la vertu et le péché, ainsi que dans une balançoire. — Je m'habillai silencieusement pour ne réveiller personne et je sortis dans la cour. Une dernière fois, je me tâtai le pouls devant le mur du quartier, méditant sur une jambe comme un héron sur sa patte, et puis... Et puis, le lendemain, je me fis porter malade.... j'étais

Jitta

très fatigué. Voilà ma découverte ; je la donne gratis. Connaissant les amis pour ce qu'ils valent, je ne compte sur la reconnaissance d'aucun de mes obligés.

Ce mot de reconnaissance m'amène tout naturellement à parler d'une reconnaissance de brigade. J'y remplissais les fonctions de secrétaire du colonel; de plus, je faisais le logement. Les reconnaissances de brigade sont de savantes opérations accomplies par un petit nombre d'officiers et de sous-officiers choisis avec soin parmi les deux régiments de la brigade.

On prend les sous-lieutenants frais éclos de Saint-Cyr, les lieutenants proposés au choix, les capitaines récemment sortis des écoles et les sous-officiers qui se disposent à y entrer.

Le tout est choisi avec impartialité, et l'on part dans un pays inconnu où l'ennemi est supposé.

Ici, la cavalerie charge; plus loin, l'infanterie manœuvre ; là, une batterie d'artillerie couvre de ses feux la plaine ou protège un défilé. — L'ennemi imaginaire s'avance ou recule ; il ne faut jamais perdre son contact.

Chaque soir, le colonel indique les suppositions du lendemain et prescrit à chacun sa mission.

Dès l'aurore , on part, officiers et sous-officiers escortés chacun d'un ordonnance, munis de la carte du pays, d'une jumelle, d'une fiole

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bien remplie , d'un carnet et de crajons noirs, rouges et bleus.

On explore le pays. On reconnaît le terrain et on examine les différentes positions. On interroge les habitants. Il faut trouver les gués, deviner les embuscades et, sur le centre de sa sphère d'exploration, on doit en dresser le plan topographique et griffonner son rapport. — Un rapport court, mais clair et précis. Ces deux choses, le plan topograpldque et le rapport, doivent être remises, dès le retour, au colonel.

C'est très fatigant, les reconnaissances de brigade I

Par bonheur, il est des accommodements avec les nécessités de la situation. Le plus souvent cela se passe en conférences extrêmement calmes et paisibles.

On fait quelques galopades pour s'assurer si le pays est agréable, si les ruisseaux murmurent, si les fleurettes sauvages sentent bon.

On déjeune dans un hameau avec une omelette au lard et une bouteille de vin du crû. Puis, en marquant sur la carte quelques points au crayon de couleur pour faire croire au Colo qu'on les a... vus, on fume un bon cigare gardé de la veille et l'on prend son café.

Le rapport est vite rédigé sur le coin de la table. Le plan topographique est une opération encore beaucoup plus simple.

Dans une reconnaissance de brigade bien composée, il y a toujours un sous-officier ou un

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cavalier habile à dessiner. Adroitement, on... le laisse en un hameau convenn, à peu de distance du lieu de réunion.

Il s'installe avec une carte de Tétat-major.

Chaque officier lui donne par écrit la partie du terrain qu'il doit explorer et au retour on prend son topo.

Tout est prêt. La farce est jouée.

Gela dure une semaine. Dès le retour à la garnisoUfle colonel envoie un rapport général... au général. Les officiers parlent de leurs travaux, les sous-officiers de leurs fatigues, tous croient que c'est arrivé. Le régiment augmente sa science en art militaire, puisqu'on lui montre, en des conférences nombreuses combien, sur le terrain, il a fallu faire de rectifications au crayon rouge ; mais les officiers, gens d'esprit, se disent tout bas et murmurent tout haut qu'une reconnaissance de brigade faite ainsi est à l'instruction militaire ce qu'est une fourchette pour les Chinois.

Dans cette reconnaissance de brigade, j'eus à mon grand regret, un peu plus de travail que les autres.

Secrétaire du colonel, il me fallait transcrire tous les rapports, écrire les ordres pour les officiers, les recopier pour le général, rédiger la conférence, etc. — Seulement, cette fois, mes fonctions de fourrier m'apportaient un dédommagement.

Chargé de préparer les logements à l'étape,

je partais le matin, suivi d*un cayalier. Sans me presser f je cheminais faisant le gros dos ifous les caresses déjà chaudes des rayons de septembre, m'arrétant aussi bien pour voir un papillon sur une fleur, que pour bavarder avec une rieuse paysanne, fraîche et matinale.

Arrivé au gîte, les logements des officiers n'étant pas nombreux, sept ou huit en tout, je les visitais en conscience pour m'assurer si ces messieurs y trouveraient un confortable suffisant. Et je ne m'oubliais pas I — Là où le lit me semblaitle plus moelleux, Taccueil le plus aimable, l'invitation à la table la plus pressante, je plantais ma tente et m'installais sans remords.

Ainsi, j'ai parcouru les deux départements de l'Aisne et du Nord, visitant à Guise un phalanstère, à Landrecies les vieilles fortifications de Yauban, à Saint-Gobain la fabrique de glaces, ici des verreries, là des fabriques de porcelaine, buvant partout de la bière et une fois du cidre en bouteille.

Cette boisson me joua même le tour que le vin fit à notre grand-père Noé; car, s'il ne connaissait pas les efiets du raisin, j'ignorais la puissance du jus de la pomme. On apprend à tout âge !

La Gapelle vit la fin des manœuvres et la séparation des deux régiments. — Au dîner des adieux, officiers et sous -officiers de la brigade, nous toastions fraternellement; les officiers,

dans un hôtel de la ville, nous dans un autre.

De notre côté, les tètes s'échauffaient. On faisait déjà des projets extravagants. Les fenêtres ouvertes, nous fumions autour de la table amplement chargée de liqueurs et nous chantions à pleine voix, comme un lutrin de campagne, pour faire enrager son curé, chante à plein gosier le Domine salvtem foc rempublicam.

Pour dire vrai, nous g.., lions!

— Mettez donc une sourdine à vos clefs ! nous ordonna tout à coup par la fenêtre une voix ])rève, sourde, grondante, qui nous cloua nos chansons dans la gorge. Quel froid sur notre enthousiasme !

C'était le colonel. Pas le nôtre, celui de nos camaradesde l'autre régiment. — Pas toujours aimable, ce colonel, et si grand, si grand, qu'il en est devenu général.

Ses officiers affirmaient qu'il ne pouvait être que cela ou tambour-major.

Nous mîmes donc une sourdine à nos clefs,

mais cela ne nous plaisant guère, on proposa

d'aller à une ville voisine afin d'y trouver

Un endroit écarté Où de faire la fête on eût la liberté.

La proposition fut adoptée sans discussion.

Ville voisine!... Il y avait cinq lieues de forêt à traverser. Neuf heures étaient sonnées, et à cinq heures du matin nous devions être à cheval pour le départ.

jeunesse! voilà de tes coups !

JOURNAL d'un officier HALOBÉ LUI 129

Nous louâmes un énorme omnibus, relégué sous un hangar de Thôtel depuis Charles X, et clic, clac, hop!... en route. Deux heures s^près, nous étions arrivés.

Un théâtre I II y avait un théâtre. — Quelle joie I Et Ton jouait. Des cabotins d*nn ordre infiniment inférieur faisaient applaudir le Bossu par les naturels de Tendroit.

Le spectacle s*achevait. Qu'importe? Vite, nous envahissons les meilleures places laissées libres. — Une douzaine de cuirassiers arrivant ainsi, l'effet fut immense! — On crut à une prise d'assaut et Ton eut raison. Nous primes d'assaut les acteurs, les actrices, le directeur, le souffleur, le concierge môme,.pour les emmener souper et terminer la reconnaissance de brigade par une folie.

Nous eussions bien invité tous les spectateurs, ils n'étaient pas plus de vingt-cinq; mais la crainte d'être trop pressés à table arrêta notre élan généreux.

Le souper fut gaiment comm<indé.

Nos cinq lieues, quoique faites en voiture, nous avaient ouvert l'appétit et nous nous mettions la serviette sous le cou, quand notre conducteur vint nous avertir que ses chevaux étant fatigués, il fallait partir si nous voulions être de retour à temps à la Gapelle.

Une tuile sur la tête, par un temps superbe.

Voilà l'effet produit sur nous par c«tte invite au départ.

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L'aubergiste, inquiet, vint aassilôt nous présenter sa note. Il n'sTïit pas conQance sur U solvabilité de nos invités.

Nous pressâmes sur nos cœnrs la jeune première et la duègne, le grand premier rûle et l'ingénue. C'était bien le moins. Et, pendant que, lugubres, nons roulions, enveloppés dans nos manleaui, Ters le devoir, les cahotins mangeaient notre dîner probablement en se moquant <le nous.

Si cette escapade ne nous causa pas un plaisir eitréme, elle ne nous apporta du moins aucun autre désagrément qu'une dépense asseï forte, l'originalité de quitter la table au moment de s'y asseoir et une violente migraine.

De retour... A temps à la Capelle, ie déjiart pour la garnison eut lieu à l'heure indiquée. Et voilai

Deux jours après, nos chevaux hennissaient de joie en rentrant A leur écurie. Moi, je faisais une triste figure. J'avais eu lé ficheux honneur de quitter Saumur avec un bon numéro, le numéro quatre. Grâce A ces souvenirs, ayant laissé une opinion trop indulgente de mes capacités militaires, j'étais nommé maréchal des logis (itnlaire dans le cadre de l'Ecole.

L'ordre minîsténel, parvenu au régiment pendant la reconnaissance de la brigade, ne

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permettait aucun répit et je n'avais plus qu'à faire mes préparatifs... sans retard. De beaucoup, j'aurais préfère^ le régiment. Qu'y faire?

Pour atténuer mon ennui, le colonel me donna une permission de huit jours. Je la pris sans joie et je quittai la ville, soucieux de mon départ et du retour dans la fournaise saumuroise, regrettant cette vie de garnison, un peu monotone, il est vrai, mais ou les coups de vent ne vous décoiffent pas comme sur les bords de la Loire, cette vie où l'cm i)ouvait raisonnablement mettre les deux bouts ensemble, tout en se servant de sa mâchoire comme un épagneul.

En serrant la main de mes camarades, j'avais un réel chagrin. Sous ce rappoct-là, un militaire donne un peu Timage de la vie en général. On se rencontre, le temps de se reconnaître, et l'on se quitte.^ Qui sait si l'on se reverra? Il est vrai que les amis ne sont pas visibles tous les jourâ. Il faut être heureux pour les trouver.

Malgré cela, les départs m'ont toujours attristé.

Heureux ceux qui, dès leur enfance, se sont fait une sorte de philosophie pratique à l'usage des petites circonstances; une de ces philosophies dont on peut se servir tous les matins en se levant, et que l'on ne tient point en réserve pour les grandes occasions qui n'arrivent pas. Dans l'habitude de la vie, elle est bien autre-

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ment de ressource qae ces vertus sublimes dont on trouve rarement l'emploi et qui bravent tous les traits de la fortune, excepté les piqûres.

J'ai toujours été asseï sot pour souffrir des piqûres au moins autant que d'un bon coup de sabre. C'est tant pis.

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