UNE BELLE BOULE DE NEIGE
Un petit enfant de dix mois, depuis quelque temps, apprend à marcher. Il semble qu'il ait un sentiment instinctif de la difficulté de son entreprise. « Mais, les succès et les encouragements lui venant, il finit par oublier ses appréhensions, il s'échauffe, il s'égaie et fournit quelques pas plus ou moins bien formés, avec un entrain manifeste. Je n'oserais même pas dire qu'il ne s'éveille en lui quelque chose de semblable à la fierté, au sentiment heureux de la difficulté vaincue. Il doit, en effet, avoir ce sentiment, et même accompagné d'une certaine exagération, car il apprécie l'importance de ses efforts à la peine qu'ils lui coûtent, et la distance parcourue lui est connue par la compa-
raison des objets environnants avec ses propres dimensions. »
Dans ce morceau, emprunté à la Psychologie de Venfant^ de Bernard Pérez {Les trois premières années^ p. 21). je relève deux faits pour les faire servir à une critique du sentiment du beau :
d'abord, le fait du rapport des sensations avec ridéalisation, et ensuite le fait du plaisir ressenti à réaliser une chose difficile. Herbert Spencer a donné du premier une bonne explication, transcrite par Pérez, que je soulignerai en rappelant le joli mot de Mme de Sévigné, malade à Vichy, à qui une cuiller « semble la machine du monde », et les poétiques paroles du Perdican de On ne badine pas avec V amour : « Comme ce lavoir est petit ! autrefois, il me paraissait immense. J'avais emporté dans ma tête un océan et des forêts, et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe. »
Moi-même je me rappelle, un hiver qu'il était tombé beaucoup de neige, d'en avoir formé, en roulant une pelote dans la grande allée de notre jardin, une belle boule dont le souvenir me
UNE BELLE BOULE DE NEIGE qS
demeura comme de quelque chose d'énorme. Les années suivantes, je n'en sus faire aucune qui me parût telle, et je ne pouvais^ penser à la première sans l'imaginer toujours plus volumineuse , à mesure que je grandissais. Un jour pourtant, la réflexion venant, je me dis que cette grande boule de neige avait dû être fort petite, pour la mouvoir quand j'étais si petit. L'objet de mon idéalisation enfantine avait grandi avec moi, et de plus, si cette grosse boule de neige m'avait paru une belle boule, si l'idée de beauté s'était attachée à l'idée de grandeur, c'était en raison de l'effort accompli, et une grosse pierre ne m'eût pas paru, au même degré, une belle pierre.
Ainsi, d'une part, l'idée delà grandeur est prise sur notre propre personne ou ramenée à quelque unité par nous appréciable. Un autre enfant dont parle Pérez estimait une montagne à quatre fois peut-être une maison, et il croyait exagérer encore. Des ensembles, dit-il, l'enfant (j'ajoute l'homme primitif) ne conçoit guère que la grandeur. « Plus les êtres et les objets lui rappellent des rapports
vrais et des associations distinctes de sensations agréables et intenses, plus on peut dire que l'élément intellectuel du beau, que l'idéal a progressé (p. 32 1). » Mais, d'autre part, l'idée de la grandeur comme belle enferme aussi le sentiment de la difficulté vaincue, et cela explique le goût de l'énorme aux époques primitives, surtout dans l'architecture, en attendant que l'artiste, plus délicat, attache le premier prix à la juste proportion des parties qui composent une masse.
Je me souviens d'un maçon d'un village de Provence qui avait érigé dans sa jeunesse, sur les plans de l'architecte du département, un clocher neuf auprès de sa vieille église. Il était tout ému d'avoir bâti à une telle hauteur, et la beauté de sa flèche le touchait moins que la diflîculté vaincue. Peut-être les Pharaons ressentaient-ils moins d'admiration que d'orgueil devant ces tumuli gigantesques, les Pyramides ; j'imagine que les peuples des dolmens se faisaientgloire de dresser les plus gros blocs, et les constructeurs de la fin du moyen âge ont souvent péché contre le goûtpour réaliser des miracles d'équilibre.