‹ Journal d'un philosopheChapitre 9 sur 46 · ENCORE LE MOT D ESPRIT ET LE COMIQUE · texte numérisé non relu

ENCORE LE MOT D ESPRIT ET LE COMIQUE

soi et ne point paraître terrible comme l'ont rendu la plupart des comédiens. L'acteur demeurait pourtant sous le conférencier; il avait souci de tenir son auditoire toujours prêta rire, quand il lui plairait de le faire rire.

C'est autrechose quand M. Renan glisse une petite méchanceté dans son oraison, ou quand M. Taine jette une phrase mordante au milieu d'un grave sujet. J'ai eu le plaisir de les entendre aussi l'un et l'autre. M. Renan a une manière à lui, en voulant retirer le trait, de l'enfoncer davantage, mais son ironie est douce, il ne la fait pas sonner, elle fuse entre les lignes. La façon de M. Taine est différente ; chez lui, le trait fait corps avec le texte, l'ironie naît de certaines oppositions dans le discours, du choix des mots et de leur résonance même, elle est vigoureuse et ne demande pas qu'on l'excuse. Mais ni l'un ni l'autre ne songeaient à produire, chez nous qui les écoutions, l'état comique. Ils se bornaient à égayer leur lecture d'un sourire vite réprimé, à rafraîchir l'attention, et d'ailleurs chacun de ces maîtres, par son ton, par son allure, nous avait prédisposés

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à goûter le genre d'esprit qui lui est propre. Quiconque n'est pas un sot porte autour de soi une atmosphère particulière. On s'y plaît ou l'on s'y déplaît, mais on y entre, et l'homme le plus morose peut se surprendre à rire à gorge déployée aux inventions burlesques de M. Labiche ou aux damnables facéties de Monsieur de Voltaire,

(les mots des aliénés)

J'ai reçu tes nouvelles notes, cher ami. Je comprends ta colère pour une phrase détestable. Mais ne soyons pas trop sévères à autrui ; c'est nous d'abord qu'il faut châtier. Bien que je me pique d'être littéraire, des critiques bienveillants ont relevé dans mon dernier livre des mots qui sentent l'école ; ils ont peut-être raison, et j'ai promis de fleurir mon « fagot d'épines ».

La langue haute en couleur de nos romanciers a de réelles beautés, dis-tu. Je le crois bien ! J'ai commencé de lire l'Œuvre^ et m'y voilà pris. Zola m'a fatigué souvent. Je lui ai reproché de se griser de son bruit, à mesure qu'il avance en un roman,

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et de faire à la fin de fausse monnaie avec une réalité solide ; j'ai été choqué de grossièretés qui ne prêtaient à ses peintures ni plus de vérité ni plus de force; je l'ai vu, avec tristesse, tellement réduire la part du bien en ce monde, qu'il semblait que la vie s'en pût passer. En dépit de tout, son talent si vigoureux m'cmpoïgnsiit. et cet animal-là^ comme tu l'appelles, possède à coup sûr, entre tous nos écrivains d'aujourd'hui, le tempérament le plus robuste.

J'ai donc fermé VŒuvre. hier au soir, à la page 146. et ce que j'en ai lu me semble tout à fait remarquable. Le premier morceau, détaché du reste, ferait une de ces nouvelles achevées qu'on peut garder. Dans les pages suivantes, souffle une fièvre de jeunesse et d'orgueil, une rage d'idéal qui me ramène aux beaux songes bleus, me remet en espoir et en vigueur. Naïf que je suis encore! A cette scène où Christine, cédant à la prière muette et désespérée de Claude, se met nue dans la pose et livre à l'artiste sa beauté de vierge qu'elle ne veut pas donner à l'homme, une émotion m'a

TROISIÈME LETTRE DE MARCELLIN 8l

étranglé avec ces deux jeunes gens, dont le romancier nous dit, en sa langue cette fois si délicate, que « leurs paupières se gonflèrent de larmes, comme s'ils venaient de gâter leur existence, de toucher le fond de la J^mijère humaine », Foin des '^ collets-montés et de la chicane ! Qui a soufl^ert à /* créer admire qui sait créer. Faire et laisser faire, au moins dans l'art, ce sera toujours ma règle. C'est aussi la tienne. Jamais ta critique n'est cruelle aux vieux ni méchante aux jeunes ; elle est d'un homme de goût, qui garde ses droits, et je te la passe (i).

Venons à tes notes sur le mot d'esprit et le comique. Tu connais la doctrine de Spencer, fondée sur la « distribution physiologique de la puissance nerveuse ». L'éclat de rire est une décharge nerveuse, cela va de soi. Mais il s'agit d'expliquer pourquoi certains arrangements de mots, d'idées

(i) Marcellin H. eût jugé sans doute que, dans la récente polémique engagée entre M. Sarcey et M. Zola, à propos duVentre de Paris et de ReneCy si M. Zola frappait plus fort, M. Sarcey frappait souvent plus juste, et que le critique ne saurait abdiquer ses droits d' « homme de goût », droits assez indécis, et dont il est facile d'abuser, mais qui tirent leur force de la conscience commune des lecteurs. (Note de l'éditeur.)

ARRÉAT 3.

OU de gestes favorisent cette décharge qui devient le rire, et tu devais, avec les Allemands, citer Bain. Ce psychologue éminent a dit en substance que « l'occasion du rire, c'est la dégradation d'une personne ou d'un intérêt ayant de la dignité, en des circonstances qui n'excitent pas quelque émotion profonde ». Théorie conforme aux vues de Quintilien et de Hobbes. Je l'ai discutée in petto et la juge insuffisante.

Lorsque Meyerbeer disait à Rossini, qui se plaignait de fatigue après une soirée où l'on n'avait joué que de sa musique : « Maître, vous vous écoutez trop », cette pointe égratignait bien un peu le grand maestro ; mais n'est-ce pas la façon qui était plaisante, plutôt que l'égratignure?

Le poète Moncrif, refusant de prendre les cinquante ans qu'on lui donnait, eut l'esprit de tourner une question dont sa vanité de paraître jeune était blessée, et il ne fit pas rire précisément pour avoir fermé la bouche au roi.

« Une jeune fille, raconte Chamfort, étant à confesscj dit : Je m'accuse d'avoir estimé un jeune

homme. — Estimé! combien de fois? demanda le père », et cette demande, j'en conviens, démasquait l'innocent mensonge; mais le piquant était de montrer dans Yestime le péché par l'emploi discret de la formule sacramentelle.

Cet homme, dont parle aussi Chamfort, qui disait à table : « J'ai beau manger, je n'ai plus faim », naïf glouton ou homme d'esprit, ne nous fera pas moins rire ; son ventre rassasié dénonce plaisamment un baroque syllogisme, et ce dernier mot rentre dans tes cas d'interversion de la cause et de l'effet.

Dans le jeu d'esprit, conclurais-je volontiers, nous rions de la vanité d'une fiction, d'un dérangement apporté à l'ordre accoutumé de nos idées ou de nos actes, et si la dégradation s'ajoute au jeu, elle y reste un élément accessoire. Cette circonstance, fréquente au théâtre, n'est même pas là l'essentiel du comique. La scène du dépit, dans Tartufe^ ne nous fait pas rire aux dépens des amoureux, et c'est un contraste de situation, comme tu dis, qui nous y amuse. Ne se prend-on pas. enfin.

à rire tout seul de naïvetés où notre esprit est presque fier de sa bêtise?. Cela m'est arrivé l'autre soir, où je m'avisai tout à coup que l'ordre des lettres de l'alphabet, bien qu'on pût avoir avantage à le changer, offre pourtant le rare mérite d'être celui de nos dictionnaires !

Les éclats de rire du petit enfant que sa nourrice amuse en l'éloignant et l'approchant du sein, ne sont qu'une décharge des nerfs excités au jeu. II n'importe guère, selon moi, quant à l'effet, si une dépense physique fait le jeu, ou si la dépense est intellectuelle. C'est la qualité du jeu qui change, et la variété des jeux est infinie. D'ailleurs le jeu purement physique me semble surtout s'accompagner du rire dans les moments où la position relative des objets ou des personnes présente quelque inconvenance, analogue à celle qu'on voit dans les mots d'esprit et dans les scènes comiques véritables.

N'as-tu jamais pris plaisir à écouter certain diseur de boniment, aux chevaux de bois des Champs- Elysées ? Il me semble l'entendre encore :

« En route ! mes jolis enfants. On part pour la fête à Choizy. Attention seulement à ne pas tomber avant d'avoir mis les mains à t^rre, sous peine de se voir changé en invalide à la tête de buis, avec des yeux de cristal, un nez de carton... Tout le monde sera content, et satisfait par dessus le marché. >>

Alors commence cet impossible voyage, où Ton gagne Moscou par la chute du Niagara, les Chandell'usées, l'arc de triomphe des bougies de l'Etoile et la barrière du Maine, sans oublier de manger à la dite barrière les bons pruneaux de la mère Ramponneau, née à Griotte, dans le département de la Salade, avec une omelette au lard, et pas de retard, c'est ici comme chez la mère Bidard... Et l'enragé parleur présente cerceaux et pantins aux épées tendues des cavaliers, criant après les malagauches, le premier chasseur d'Afrique, M"® Henriette ou M. Popol à l'entresol qui s'est débarbouillé ce matin avec du cirage... Voici les bijoux de la belle Gabrielle, l'oiseau d'une île pantagruélique située à 17 degrés au-dessus de la lune, le bonnet de

la concierge de l'obélisque, le dompteur des animaux féroces, c'est-à-dire du lion en pain d'épices, etc., etc.

Les petits cavaliers, je l'ai remarqué, restent graves le plus souvent, occupés qu'ils sont à tendre l'épée. Mais les enfants rient à l'entour ; et ils rient plus fort quand le distributeur presse son débit, cogne une poupée à la pointe de M"® Henriette, ou, glissant bruyamment sur l'estrade, prie ces demoiselles de ne pas lui faire tourner le sang en eau de javelle. Ce comique, fait de mots dérangés, d'assonances, d'appellations au hasard, de cog-àl'âne, est celui qu'entendent les enfants ; encore faut-il le mouvement du débit pour les mettre en train, et les grandes personnes s'égayent peut-être le plus franchement à ces sottises. Les écoliers de dix ans en sont toujours à donner à deviner des ressemblances et des différences, « Le juge fait lever la main, l'escalier fait lever le pied. ^ C'est l'enfance du jeu d'esprit. Toutefois Beaumarchais fait rire souvent avec un dicton défiguré à propos, et tu sais comment Bazile achève le Tant va la

cruche à Veau,,. Quelle espèce d' « intérêt ayant de la dignité », demanderai-je en passant, peut souffrir d'un proverbe dont on change le sens? On a la surprise d'y trouver une malice qu'on n'attendait point ; mais cette surprise n'est pas, si peu que ce soit, humiliante.

Sais-tu bien que les malheureux aliénés font aussi des mots?ytn montrais un jour à M. le D'Magnan (un maître aussi bienveillant qu'il a de science), quelques-uns recueillis à sa clinique. « Rien de plus simple, observa-t-il, c'est la protubérance. » Ces mots qui viennent si fréquemment à la bouche de l'aliéné, et dont il paraît quelquefois s'amuser lui-même, se produisent, en d'autres termes, comme simples réflexes, et ceux que j'ai notés, en effet, sont une manière de concetU\ ou de mots par ricochet. Une délirante chronique, dans son hallucination, entend un « grand type », qui l'appelle « vieux type ». Une dégénérée, en état d'excitation maniaque, s'exclame : « J'ai tué tout le monde, et j'ai bien fait. Un bienfait n'est jamais perdu. » Une autre réplique à M. Magnan, qui dit

la garder pour la guérir : « Et moi, je suis aguerrie contre vos observations. » « Je suis sûre qu'on m'empoisonne, prétend une autre malade, et vous, vous m*e dépoisonnez V» Un abbé, ce même abbé C... que nous rencontrâmes à M..., il y a vingt ans, et dont les dessins nous étonnaient par leur composition d'une savante extravagance, cet héréditaire si remarquable, que j'ai revu à Sainte-Anne, y rédigeait une pétition où il jouait à chaque ligne sur le nom du savant docteur, écrivant MA- GNANiMiTÉ, MAGNANIME, etc.

Il arrive à ces pauvres fous d'exciter le rire par un tour de phrase qui est au hasard des reviviscences de leurs nerfs ; et s'ils y mettent une'intention comique, c'est que l'état d'excitation où ils sont comporte les formes de la gaieté, ou que le caractère individuel reparaît sous la livrée pathologique. Une héréditaire offrant quarante années de folie intermittente raille gaîment le docteur : « Si vous m'offrez du Champagne, je vous paye des cerises ». Elle dit de la Salpêtrière, où elle a été plusieurs fois enfermée : « Oh 1 la Salpêtrière, c'est

ma maison de campagne ! » Elle a la manie de fourrer toute sorte de menus objets, bouts de papier, brindilles de bois, feuilles mortes, dans son corsage, d'où le docteur les retire en souriant : « Je veux bien qu'on se f... de moi, fait-elle en plaisantant aussi, mais pas à Ce point ». Bref, dans cette dissociation des facultés mentales, la tendance à jouer sur les mots persiste, au moins très longtemps ; mais le jeu devient grossier, les combinaisons s'appauvrissent, et le comique rétrograde jusqu'aux allitérations les plus puériles.

— Tout en écrivant, mon cher Sabin, j'ai fini de lire VŒupre. Je ne me donne pas entièrement et j'ai toujours le regret d'un art plus achevé.. Mais tu liras toi-même, et tu jugeras. Zola s'est peint dans Sandoz ; cette figure prête de sa vie aux autres personnages et les corrige. Nous tous, grands ou petits, qui créons quelque chose, n'aurons-nous pas l'âme remuée aux paroles ardentes de ce Sandoz, du romancier parlant de sa tâche qui renaît sans cesse, de l'œuvre en train dont la végétation continue en son cerveau jusqu'au fond du sommeil?

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<c Ah ! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore ! »

Mais voilà! Dès que Thomme vrai se montre, l'homme fictif intéresse beaucoup moins. Cependant rhumanité dont on se souvient est en partie composée des êtres créés par les poètes, et nous aurions là sujet de discourir longuement sur l'art, à la honte des gens graves qui en ignorent la puissance et des romanciers qui en méconnaissent les conditions.

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