‹ Journal d'un philosopheChapitre 23 sur 46 · LAMARTINE · texte numérisé non relu

LAMARTINE

J'ai assisté à Tinauguration de. la statue de Lamartine, à Passy. Rien à te dire des discours officiels prononcés par MM. Poubelle, Floquet, Goblet... Si habiles que soient ces hauts personnages à qui incombe la tâche ingrate de parler à tout proposenpolitiques, il se trouve toujours dans leurs harangues les mieux tournées quelque métaphore qui fait songer au fameux discours des comices dans Madame Bovary, Je les en absous bien volontiers ; c'est la faute de ce genre d'éloquence. Puis sont venus les littérateurs, Arsène

Houssaye, Sully Prudhomme, Jules Claretie, et enfin Clovis Hugues. Ce dernier a osé'dire des vers devant Lamartine, et sa pièce, tu Tas appris par les journaux, a été le « clou » de la cérémonie.

La personne du poète manque de distinction.

Mais il a de l'aplomb, il dit bien et sait tirer des effets de sonorité de son accent abominable. Ses strophes passaient en chantant; on a applaudi, et je me suis emballé avec les autres. Oui, sans doute, et peu m'importait la mine du poète, la faiblesse même de quelques vers; j'ai salué la poésie.

Quelqu'un me disait le lendemain : « Les masses applaudissent toujours les violents ». Cela est trop vrai. Mais nous n'étions pas la masse ni les violents, nous les privilégiés de la cérémonie, et nous écoutions surtout en curieux. L'expérience a donc été concluante; j'ai pu juger là quelle durable puissance garde sur les hommes la langue du sentiment. Il nous faut à tous, et aux plus vulgaires, un peu de poésie, l'émotion des grands spectacles, le rêve qui nous arrache un moment à l'existence de tous les jours. A qui ouvre devant nous un coin

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de ciel bleu, fait frissonner la brise dans les hautes feuillées ou danser les étoiles au bout des flots, nous ouvrons spontanément la chambre secrète de notre cœur. Bien aveugles ceux qui méprisent les antiques pompes de TÉglise ou qui dédaignent ces cérémonies nouvelles instituées autour du cercueil ou de la statue de nos grands hommes! Il s'y forme des émotions communes, et cela est de première utilité sociale.

Lamartine a fait vibrer toutes les cordes du senment; il a eu la foi de l'avenir et l'inquiétude de la destinée humaine. Il me revenait, en écoutant les discours officiels, cette page de Jocelyn sur les révolutions :

En vain l'homme, orgueilleux de ce néant qu'il fonde, Croit échapper lui seul à cette loi du monde, Clôt son symbole, et dit, pour la millième fois : Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois ! A chaque éternité que sa bouche prononce.

Le bruit de quelque chute est soudain la réponse. Et le temps, qu'il ne peut fixer ni ralentir, Est là pour le confondre et pour le démentir ; Chaque siècle, chaque heure, en poussière il entraîne Ces fragiles abris de la sagesse humame,

Empires, lois, autels, dieux, le'gislations.

Tentes que pour un jour dressent les nations. Et que les nations qui viennent après elles Foulent pour faire place à des tentes nouvelles, Bagage qu'en fuyant nous laissons sur nos pas, Que l'avenir méprise et ne ramasse pas.

Quelle langue facile et pleine, mon cher Marcellin, et quel beau poète a été ce Lamartine ! J'allais relire quelques pages de lui ; je n'en ai pas le temps. Mon bureau s'emplit de monde comme si c'était jour de marché, et mon commis est mal en train. Je retourne à mes contribuables.

(suite du roman)

Rien de nouveau, qu'une promenade. La bonne pensée est venue à M"»® Rambaudde fêter le mois de mai en forêt, et son mari, qui excelle à préparer ces parties déplaisir, a mis tout son zèle à rendre celle d'hier la plus agréable. Ces dames de B. étaient nos invitées. J'avais moi-même choisi le lieu du déjeuner, et je conduisais la troupe avec ma petite Juliette pour fourrier.

— Alors, grand Sab (ainsi m'appelle cette fillette de huit ans), nous allons aux pins par la ravine ? me dit-elle en partant.

Et nous allâmes par là, en effet, à la débandade, dès qu'on eut atteint l'orée du bois.

Plus tiède est ce coin profond de la forêt, en ces premiers jours du mois de mai encore frissonnant. Un chemin gravit le versant et disparaît entre les troncs gris des chênes, coupé ici par une ravine où miroite une flaque d'eau laissée par les pluies d'avril. Sur le talus humide et noirâtre, les mousses allongent leurs axes délicats, les gramens poussent en tuyau leurs fines aiguilles, une fougère déroule ses frondes. Partout l'herbe fraîche du printemps perce le tapis hivernal des feuilles mortes, salies de rouille, que joignent entre elles des filaments d'écume vivante. Quelques jacinthes s'attardent à fleurir dans la clairière de droite, et déjà lesluzules portent les jolies fleurettes étoilées de leurs épis au sommet des pédicelles.

Juliette, qui courait en avant, s'était laissé couler dans la ravine.

— Tiens, grand Sab, c'est plein de ficaires, criait-elle, c'est verni d'or, c'est très beau !

J'arrivai avec M"® de B. et voulus repêcher Juliette, qui se mouillait les pieds.

— Oh ! cette petite plante ! mç dit-elle.

Et comme elle allongeait les mains :

— Eh bien, fis-je avec gravité, est-ce qu'on arrache ces merveilles-là ? C'est fort mal pour une apprentie botaniste comme toi":

J'avais reconnu au bord de l'eau la charmante moscatelle , ïadoxa moscatellina , ainsi que les savants l'ont dénommée à cause de son peu d'éclat et du léger parfum de musc qu'elle exhale. Celle-ci portait cinq à six fleurs vertes agglomérées sur un mince pédoncule, et elle avait poussé juste trois feuilles, admirablement découpées, il est vrai, et telles que nos sculpteurs du xii® siècle les cherchaient dans l'humble flore pour leurs gras contours et leurs fermes attaches.

— Quel plaisir de regarder vivre ce monde des plantes ! me dit M*^® de B. Mais Juliette ne voudra plus que de votre école buissonnière. Voyez donc, la voilà qui glisse de l'autre berge 1

— C'est ta faute, grand Sab, repartit l'espiègle, ainsi ne me gronde pas. J'ai voulu voir cette grande plante que tu aimes.

— Ah ! oui, fis-je, une ancolie. La fleur est encore

dans le bouton, une fleur un peu triste, aux cornets bleus.

Et mes yeux rencontrèrent, sans les chercher, ceux de M"^ de B., qui sont d'un bleu gris, doux et brillant. J'ajoutai, en montrant Juliette :

— Quelle aimable enfant, et comme on voudrait l'avoir à soi, tout à fait !

M"« de B. rougit légèrement. Elle portait sur Juliette des regards si chargés de baisers maternels, qu'une pitié me prit. J'entrai tout à coup dans la souffrance de cette personne un peu hautaine et silencieuse, et je me sentais près de lui demander son amitié, ou davantage peut-être.

Nous étions arrivés aux pins, où M. Rambaud avait déjà servi, sur une nappe blanche, le pâté lorrain et une volaille froide. Mais tu n'attends pas le récit de notre déjeuner, et je le passe. Au retour, je me retrouvai seul avec M"® de B. On avait parlé des comédies nouvelles, et j'en pris occasion de lui demander si elle avait lu le Chamillac de M.

Feuillet. Elle me répondit qu'elle avait lu cette pièce, et j'ajoutai :

— Que pensez-vous de ces situations, mademoiselle, où l'homme qui a commis une faute offre sa vie pour la payer ?

— Je pense qu'il la doit, monsieur, reprit-elle simplement. Du reste, je ne comprends pas qu'un homme bien né faillisse et ne soit pas retenu par l'idée affreuse de la honte et de la douleur des

.siens.

Je voulais la presser davantage et poursuivis :

— Vous n'accepteriez donc, en un pareil cas, aucune excuse, et vous ne pardonneriez pas comme font, dans la comédie, le général de la Bartherie et M'"^ de Tryas ?

Elle me regarda cette fois avec surprise, et presque avec dureté. J'avais touché à la blessure secrète. Je pris un détour et continuai à peu près en ces termes :

— Mon insistance vous étonne, je le vois bien. Je suis préoccupé de la situation faite à un de mes amis par la faute de son père. Cet ami (et d'ailleurs je disais vrai) m'interroge sur l'obligation où il serait de renoncer à un projet de mariage. Jç

voulais avoir Tavis d'une personne telle que vous, et le vôtre me semble bien sévère. Vous condamneriez ce malheureux fils à demeurer dans sa douleur et sa solitude?...

— Oui, tel est mon sentiment, monsieur.

— Cette peine morale du fils est pourtant imméritée. Quelle cruauté d'y ajouter encore par le sacrifice des plus chères espérances !

— Mon père eût jugé comme je fais. Il avait coutume de dire que les personnes de même sang restent solidaires.

— Il en faudrait seulement marquer le degré.

J'ai vu souvent, et non sans tristesse, que l'opinion publique fait toujours peser une part quelconque de responsabilité sur l'innocent. Mais le public sent bien, au fond, que cette peine infligée à l'innocent n'est pas juste, et j'inclinerais, pour ma part, à l'en décharger. Il est singulier que les femmes trouvent parfois moins de pitié dans leur sentiment que les hommes n'en trouvent dans la froide raison.

Je craignais d'insister. J'en avais dit assez pour

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donner à entendre à M"* de B. que son sacrifice ne me semblait pas justifié, et que j'accepterais de porter son secret, si je venais à le connaître. Bientôt M. Rambaud.en belle humeur, nous rejoignitavec Juliette, et nous attendîmes, au haut de l'avenue de Corbreuse, les dames restées en arrière.

Cette grande sévérité de caractère chez M"® de B... m'inquiète un peu, sans me déplaire. J'ai le soupçon que sa froideur apparente cache une tendresse véritable.

(départ)

Mes compliments pour ta promenade ! Moi, je me laisse séduire à la grâce d'une enfant, sans me donner le ridicule souci de la conquérir. La comédie de Molière est bien cruelle pour les hommes de notre âge. Si je n'ai pas la maussade humeur d'un Arnolphe, je ne saurais pourtant, je le reconnais, jamais passer pour un Horace aux yeux de l'Agnès la plus raisonnable. Et ma foi, tant pis, arrive qui plante ! Quand tu seras marié (car tu vas droit au mariage, mon cher), je me sentirai vieillir pour tout de bon.

Mais laissons cela. Je partirai sans doute aux premiers jours d'août pour mon village du pays rhénan. Je t'écrirai de là. N'oublie pas de m'envoyer quelques notes sur le Salon.

(le salon)

Je t'envoie, cher ami, le livret du Salon. J'y ai mis des notes courantes, et tu pourrais me tenir quitte. Nos Salons se ressemblent d'une année à l'autre ; l'art, pourtant, n'est plus le même. Des influences qu'on n'apercevait pas d'abord ont produit à la fin des changements qui frappent les yeux de tout le monde.

Peu de sujets religieux ou mythologiques ; beaucoup de portraits, des scènes de la vie commune. - Les salles prennent un aspect riant, et les peintures veules ou rancies font tache parmi ces toiles vibrantes ou claires des jeunes, hardiment couvertes à la grosse brosse ou au couteau. On est les

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fils de Delacroix, de Courbet, et de Manet aussi, que diable ! On veut le drame, la pleine vie, le plein air ! Je ne dis pas non. Mais je regrette le nu, qui s'en va, le beau nu des maîtres. La dame au loup, de Gervex, ne me donnait pas, l'an dernier, une rivale à la Source d'Ingres.

En revanche, dans son tableau de cette année, Avant l'opération {Vopéraiteuv est M. Péan, à l'hôpital Saint-Louis), M. Gervex a peint superbement le buste de la patiente, une belle jeune femme : la chair a un frisson moite, sous la lumière crue de la salle, çt le sourcil garde un pli d'angoisse dans l'immobilité de l'anesthésie.

Une leçon clinique à la Salpêtrière^ de M. Brouillet, offre une scène du même genre, et ce tableau est aussi, par une rencontre singulière, un des succès du Salon. L'effet en est plus discret, plus juste dans l'ensemble. La tète et les épaules nues de la jeune fille hystérique sont un morceau bien traité. Le chef de clinique, soutenant le buste renversé de la malade, la doyenne du service (la mère Brottard) et la petite infirmière forment un groupe

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excellent, que relient à celui des auditeurs la figure sympathique et le geste familier de M. le professeur Charcot. Inutile d'ajouter que les têtes sont des portraits. Tout cela est étudié de près, exact et passé au plus juste. Cette toile semble mériter le même succès qu'obtint Tan passé celle de M. Marec : un drame douloureux de l'alcoolisme, que nous rappelle une eau-forte de M. Louis Boulian.

A l'exemple de nos romanciers, nos peintres veulentsaisir la réalité corps à corps ; ils s'attachent de préférence à Y individu^ et ce n'est pas moi qui les en blâmerai , mon cher Marcellin. Ces scènes, dramatiques ou aimables, de la mansarde, du cabaret, du chantier et des bords de Marne, avec leurs personnages qui agissent et s'habillent comme nous, ces scènes ne me donnent pourtant pas toute l'émotion que je demande à l'art. Elles sont la vie ! Je le veux bien. Mais n'est-ce pas aussi la vie que les grandes pages décoratives des maîtres ont traduite ? L'erreur serait grossière, à mon sens, de fermer les yeux aux visions des

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artistes d'autrefois et d'être les dupes du mot de guerre qu'on attache à son drapeau.

Réalisme, idéalisme... Au panier ces étiquettes ! Je n'aime pas le nu des confiseurs, il est certain. Mais pourquoi s'empêcher quand même des accidents du costume et de l'action? Quelle raison défendrait à l'artiste de jeter sur la chair une étoffe qui n'habille point, d'asseoir ses figures sur des nuages, si cela lui plaît, et de m'enlever avec elles dans le monde heureux de la fantaisie ? Les classiques médiocres ont eu beau la gâter, la bonne vieille draperie ; le sculpteur et le peintre la garderont, et ils la feront flotter, souple et mobile, autour de ces corps tranquilles ou robustes qui sont la vie en puissance.

Ils ne vont pas maintenant, les jeunes, sous prétexte de réalisme, de peinture dramatique, descène « vécue », s'interdire d'être des poètes? Les dieux sont morts, et non pas la beauté; les légendes, et non pas la poésie. C'est à eux de lui tailler son nouveau manteau magique !

On rencontre, à chaque Salon, de grandes

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« machines » qui ressemblent trop au cinquième acte d'une féerie ou d'un mélodrame. Le savoir de facture nuit, chez certains, à la franchise de la conception, et il la remplace chez d'autres tout à fait. Je reproche à ceux-ci (et à Benjamin Constant, par exemple) de ne me pas donner la sensation de vie. que je demande, et un peu à tous ceux qui feuillettent l'histoire de ne pas savoir rêver l'histoire.

Pu vis de Chavannes la rêve bien, lui ! Je t'entends, cher ami, me demander si je m'accommode de ce. rêve, moi qui cherche d'abord dans la peinture le plaisir des yeux et jouis dix fois d'une toile sans en lire la légende. Eh bien, oui, ses vastes morceaux ont. le mérite de n'être pas un tableau que l'on accroche ou décroche ; ils couvrent les murs et ne les crèvent pas; ils ne chantent pas trop haut dans l'ensemble, comme font ceux de Jean- Paul Laurens au Panthéon, et tu sais que le quatuor ne marche plus quand chacun des exécutants y veut faire le premier violon. Avec cela, Puvisne vient pas à terme. La chevauchée, l'an passé, dans

son Rêve grec, des marbres blancs du Parthénon sur les rivages de la mer bleue, à la fois me décevait et m'enchantait. Sa composition de cette année, destinée à la Sorbonne, est très remarquable. Mais le carton, j'en ai peur, promet plus que la peinture ne donnera. Ceux qui condamnent cet artiste sans appel n'ont pas voulu entrer dans sa vision ; ceux qui l'exaltent y sont entrés plus avant qu'il n'a su les y conduire. Et si tu veux toute ma pensée, je trouve à ce demi-maître les plus étonnantes qualités d'imperfection.

Au demeurant, jouissons tout bonnement des tableaux que nos peintres savent faire: j'entends ceux qui sont agréables. Je laisse là les scènes de cimetière, les suicidés, les plaques de sang, et ces toiles, en un mot, qui remplaceraient avec avantage les enseignes des musées forains. Je passe avec un regret devant la Curée de M. Rochegrosse, une vaste toile effarée, blafarde, et devant sa Salomè poncée et bariolée : deux erreurs d'un artiste plein de promesses, mais qui doute, et qui fera bien d'en venir à être simple, io, le conseille à tous les jeunes.

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Les visiteurs s'arrêtent avec plaisir devant les tableaux, plus ou moins bien peints, qui sont du bon art français et qui ont de la grâce, ou du^ piquant, à défaut d'élévation. Ainsi M. Fourié, qui s'était fait connaître par la Mort de M^^ Bovary, ^ une scène bien émue, nous donne cette année Une noce normande^ amusante et réussie. U Atelier de moulage^ de M. Dantan, est encore une page délicate. Tu trouveras dans mes notes courantes la mention de plusieurs autres toiles, dont les photographies et les gravures te feront d'ailleurs connaître les sujets, sans t'en pouvoir traduire, hélas ! la fraîche couleur, le chatoiement.

Nos paysagistes gardent leur rang. Il manque pourtant une « toile à sensation », Pardon ! J'oubliais celle de M. Duez, une large tache verte, tranchant sur la mer étale et brumeuse où se noie le soleil à son déclin. Cette grande tache verte irrite les gens qui ignorent l'art de peindre, et j'ai fait scandale en la louant, dans un salon de Paris, d'autant plus que je venais d'y rompre une lance à propos de la Marche en avant de M. Roll, qui

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est une scène poignante, supérieurement traitée.

Ils ont toujours des notes sincères, nos paysagistes, et leur sincérité apparaît mieux quand on arrive aux tableaux, si différents, de M. Normann. Un peintre de race, que ce Norvégien ! Sa rude facture convient aux sévérités de la nature qu'il veut rendre, à ces fjords des mers polaires, avec le rouge glacé de leur soleil, leurs ciels d'un bleu farouche, leurs roches énormes, leurs eaux crues d'une inquiétante transparence.

Z..., qui vint à Paris Tannée dernière, m'écrivait de Berlin : « Il y a à présent à Berlin une grande exposition d'art à l'occasion du centenaire de notre Salon. On a ramassé les meilleurs tableaux allemands qui ont été peints depuis vingt ans, et réuni avec quelques tableaux étrangers. Presque tous les peuples sont représentés, sauf les Français. Il y a quelques chefs-d'œuvre, mais en général mon jugement sur notre art n'est pas trop favorable. Presque tous ces peintres ont beaucoup appris des Français. »

En effet, les étrangers qui exposent chez nous

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(et ils sont assez nombreux) ont appris à notre école. Nous avons reçu, et nous donnons. Encore nos peintres ont-ils au dehors plus de rivaux que nos statuaires et nos architectes. On peut dire cela sans vanité.

Notre sculpture, en effet, se distingue toujours par une certaine curiosité de la chair, et par des attitudes vivantes que le marbre semblait rebelle à traduire. La Mousse de Champagne de M. de Saint- Marceaux, par exemple, est une jolie fantaisie ; ce corps de jeune fille, échappé du goulot de la bouteille, est onduleux, gracieux. M. Falguière est représenté par une Diane nue et par un groupe, A la porte de Vécole^ d'un style plein de caresses. Mais nos sculpteurs savent nous donner aussi des morceaux de grande facture, comme était l'ange de Mercié dans le monument de Louis-Philippe, au dernier Salon.

Etc. Etc.

Je n'aime guère à disputer sur Tart. Une œuvre d'art vaut pour moi par l'émotion qu'elle me donne, et je n'ai pas l'habitude de raisonner mes émotions.

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Je m'y abandonne d'autant plus facilement, que j'ai assez la connaissance du « faire » pour ne me pas laisser prendre au méchant art. La seule réflexion que je voudrais ajouter, mon cher ami, c'est que les peintres les mieux préparés à faire du nouveau sont ceux-là qui ont passé par une forte école. Nos jeunes artistes feraient bien d'apprendre leur métier à fond, avant de partir pour l'inconnu; ou sinon ils se perdront, ils n'auront plus que des qualités d'apparence et notre peinture manquerait enfin de solidité. Les vieux maîtres, un peu précis quelquefois, et même durs, sont encore de bons maîtres.

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