LIMINA SACRA I
répondent à de simples positions logiques, et l'on peut jouer avec tant qu'on voudra, sans grand profit, j'en ai peur, sous le rapport de la certitude.
(en pays rhénan)
Je suis arrivé à Ob..., mon très cher, lundi dernier, et j'y ai pris mes quartiers d'été pour cinq semaines. J'ai revu à la frontière, avec un serrement de cœur, le soldat à casque pointu qui s'est promené chez nous; puis, en descendant le Rhin, j'ai passé devant la tombe respecjée de notre Marceau, ce beau jeune homme qui eut, comme dit Byron, deux armées pour le pleurer. Ici l'image de la défaite ; là, le souvenir de la victoire. Tu n'attends pas de moi que je fasse des phrases. Je déteste que l'on joue avec le patriotisme, les drapeaux et les couronnes. Il suffit qu'on soit prêt à faire son devoir, et le plus sage, en attendant, est de vivre en paix.
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Me voici donc installé dans ma chambrette. A cinquante pas au-dessous de moi coule le Rhin. J'en peux suivre le cours magnifique depuis le haut burg du Drachenfels, dont la ruine se profile dans le ciel rose du sud-est, jusques aux quais de la jolie ville de Bonn, à laquelle le fleuve forme d'ici, en la tournant^jour gagner Cologne, un bassin tranquille où elle mife ses maisons blanches.
Il faut voir cette anse large du fleuve dans la pourpre du couchant. Le soleil à demi noyé jette sur l'eau des traînées de cuivre rouge, colore de tons chauds les voiles des barques longues ou la fumée des grands bateaux à vapeur, et le bac qui porte les trains d'une rive à l'autre, locomotive en tête, fait songer à la traversée d'un animal fabuleux. Mais le spectacle est admirable surtout, quand la masse fondue des nuages s'abaisse lentement sur la ville, et, se déroulant du haut en bas comme un rideau de théâtre, laisse briller une bande de lumière à l'horizon plus profond : et tantôt la rive, baignée d'une clarté riante, paraît s'enfoncer dans l'océan de lumière , pareille au
bordage d'un immense navire dont les flèches des trois clochers seraient les mâts ; tantôt elle s'enveloppe d'ombre, et ces flèches ressemblent à des portants légers qui soutiendraient un moment le lourd rideau prêt à fermer cette scène d'apothéose d'une féerie imaginaire.
Quinze jours sont passés déjà. J'ai couru le
^ Siebengebirge en agréable compagnie. J'aime ce
pays, et ses basaltes et ses trachytes, et les fûts de
soie blanche de ses hêtres. Les aspects en sont
grands et restent familiers.
Wild but not rude, awful yet not austère
ainsi que Byron l'a si bien dit .encore. J'en ai traduit, au fusain, ce que j'ai pu.
Souvent je suis la route qui mène de la vallée aux ruines de l'abbaye de Heisterbach, brûlée par Kléber. J'ai trouvé là en abondance, dans le jardin mystérieux du moine Cesarius, un moine de légende, la jolie circée des Parisiens. Pour nous
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botanistes, l'image de quelque fleur est presque toujours associée au souvenir de nos promenades. Plus souvent je gravis un sentier abrupt, d'où je découvre, là-bas, la trouée du Rhin entre le rocher du Drachenfels et celui de R<3landseck ; à peine un trait de lumière blanche annonce le fleuve et s'engage dans l'étranglement des lignes du haut horizon. Si tout à coup le ciel se couvre et l'orage gronde, je regarde les nuages lourds se froisser dans le sifflement du vent qui les balaye, les taillis accrochés au dos des collines s'enfuir sous l'averse comme un troupeau effaré ; puis je redescends, et sous le ciel redevenu bleu je jouis de Tapjisement de la nature. Je longe le ffeuve, mes pieds enfoncent dans le sable humide de ses bords, ridé aux longs remous de- l'eau verte, et j'ai découvert l'autre jour, parmi les galets avec lesquels nous jouions à faire des ricochets, un échantillon curieux, un palaeaster, peut-être, incrusté dans une roche silurienne, qui continuait année par année son voyage de chose morte vers les marais de la Hollande.
ARRÉAT q.
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Tu sais si j'aime aussi notre Provence, où la terre déchirée est maigre et forte, où Tardent soleil lèche les coteaux gris, où la vibration de la lumière fait crier le corset brun des cigales, où il vente haut dans le ciel clair. Mais ces pays plus septentrionaux exercent sur moi une séduction étrange. Je ne saurais bien dire où j'ai pris, tout enfant, le rêve des vertes pelouses et des forêts profondes. Peut-être dans les contes, qui nous venaient du Nord. J'ai vécu mon rêve d'enfance, quand j'ai couru pour la première fois les forêts de Dourdan, de Saint-Germain, de Fontainebleau, et foulé l'herbe fleurie de ces verts palais. Te souviens-tu de nos promenades, et de ma joie naïve à ^^ir passer, au-dessus des buissons la tête ramée d'un cerf, ou quelque chevreuil, campé au haut de la route dans un rayon de soleil, bondir en bramant dans le fourré ? Je n'ai pas oublié les stations où nous trouvions la jacinthe et la pervenche, la digitale, l'anémone pulsatille, l'armérie, la jasione; j'en connais l'heure et la saison, le sentir et le toucher.
Quel dommage que l'artiste ne puisse vivre
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dans tous les pays où il se plaît et jouir de plusieurs natures à la fois ! Partout nos yeux ont laissé un tableau qu'ils voudraient revoir, notre cœur une amitié dont il a fallu se séparer. Il est, hélas ! telle émotion que je ne retrouverai pas-, telle mélodie que je n'entendrai plus, tel beau lieu où j'ai passé pour n'y jamais revenir. Mon existence m'apparaît sous la figure d'une suite de points et de moments, et ma mémoire a beau retenir, mon désir anticiper, je n'ai prise sur rien qui dure; le temps fait briller ses lointains devant mes yeux, il me les jette à la face et les engloutit derrière moi ; j'éprouve l'illusion du voyageur qui ne sait plus si la machine l'emporte ou si le paysage glisse sous les volutes de la fumée, et je n'ai pas le pouvoir d'arrêter la fuite des objets, ni de m'arrêter moi-même pour contempler le spectacle un moment encore.
La kermesse a été brillante cette année. Nonobstant quelques forains et la valse, elle est d'abord une fête religieuse, catholique, organisée par une
ancienne confrérie de jeunes gens, sous le patronage de Jésus, de Marie et de Joseph. Seule la Bruderschaft donne les tireurs et le roi de l'année. La cérémonie du tir a lieu le troisième jour de la kermesse. Un oiseau de bois est dressé sur un mât, au bord du fleuve ; le roi et la reine tirent et manquent l'oiseau, ce qui est une manière d'abdiquer ; le tireur qui abat l'oiseau est proclamé roi de la kermesse suivante.
Un brave ouvrier aux carrières, Johann Rôttgen, exerçait cette fois la royauté, et il avait choisi pour reine sa propre sœur Trina (Katharina), cuisinière chez le bourgmestre de Cologne. J'ai été invité à boire le vin blanc chez ces excellentes majestés. Là, j'ai vu l'intérieur du paysan rhénan, dévot et non sans art; là, j'ai pu examiner à mon aise le collier delà Bruderschaft, avec son oiseau d'argent et ses plaques suspendus ensemble à des chaînettes. Les anciennes ont été perdues ; kermesse et confrérie avaient cessé durant l'occupation française. Chaque roi ajoute sa plaque, ou sa médaille, au collier : un roi jardinier a fait placer sur la
sienne la pelle et le râteau ; sur une autre est gravée en creux la sainte famille ; sur une autre figure l'agneau pascal ; celle-ci est encadrée de feuilles de vigne, celle-là a la forme d'un écu, d'une croix de Malte, etc.
Combien d'émotions elles signifient, ces médailles où deux noms sont accouplés ! L'an dernier, quand le cortège, précédé du fifre et du tambour, s'engagea dans la ruelle où attendait Trina, la bonne fille se prit à pleurer, devinant que son frère était le vainqueur, et elle s'écria dans un sentiment de naïf orgueil : « Ah ! cette fois notre nom ne périra pas ; le collier de la Bruderschaft le conservera toujours ».
Le dimanche, vers dix heures, une messe est célébrée dans la petite église de briques, entourée de tombes, qui domine le fleuve de sa vieille tour romane, bâtie en basalte. Puis la procession sort de l'église ; petits garçons et fillettes des écoles aux cheveux d'or ou de chanvre, demoiselles et jeunes gens, le roi, la reine et ses dames, et toute la Bruderschaft aux bonnets couleur de cendre
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verte, filles de la confrérie vêtues de blanc et portant des lis, le prêtre sous le dais, les vieilles gens à la suite qui marmottent des prières ; et le défilé se perd dans les ruelles bordées de vignes et de maisons, le plus souvent maisonnettes en torchis, blanches avec leurs croisillons de bois noir et leurs châssis carrés formant fenêtres : et chaque petite fenêtre de ces petites maisons montre quelque image, des pots de fleurs, un Jésus au berceau ou le pape entre deux chandelles.
La procession finit par la cérémonie de la ban-r nière. Tourné vers le couple royal, lefaehnrich promène la bannière autour de son corps, Télève au-dessus de sa tête ou fait passer la hampe sous ses pieds, toujours l'enlevant d'un mouvement assez rapide pour que l'étoffe reste déployée sans jamais toucher le sol. Ces diverses passes ont un sens qu'on n'a pu me dire. Lefaehnrich répète le jeu devant la maison de la reine, quand le roi la vient chercher, après vêpres, pour ouvrir le bal:
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Cette kermesse m'a rappelé nos vieilles fêtes de Provence, aujourd'hui tombées en désuétude ou dépouillées de leur ancien caractère, et j'en suis venu, en retrouvant la foi si vivace chez ces gens du pays rhénan, à réfléchir sur la valeur du sentiment religieux. Il est encore des psychologues et des anthropologistes qui le tiennent pour un sentiment distinctif de notre espèce. Mais je ne vois pas qu'il reste rien qui le constitue en propre, en dehors de certaines émotions bien franchement simples et communes.
Dans le sentiment religieux du sauvage, de l'homme grossier, je vois dominer ces émotions d'ordre inférieur, et toutes conservatrices, que le raisonnement et l'évidence devaient dissiper, selon ces vers de Lucrèce :
Hune igitur terrorem animi tenebrasque, necesse est Non radii solis, neque lucida tela diei Discutiant, sed naturae species ratioque (i).
Mais la crainte seule n'a pas pu faire les dieux.
(i) « Cette terreur et ces ténèbres de l'âme, nous ne demanderons donc pas aux rayons du soleil de les dissiper, ni aux traits lumineux du jour, mais à l évidence naturelle et à la raison. I. 147 et s. »
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Il a fallu quelque acte du cerveau pour créer ces personnalités abstraites, et il est probable qu'aux émotions inférieures s'ajoutent d'abord des sentiments de sympathie et d'admiration. Qui pourrait dire au juste ce qu'il entre, dans le sentiment religieux du vulgaire, d'émotions unies à des images des sens, à la vue, par exemple, du ciel étoile ou des splendeurs de l'aurore ; ce qu'il y entre de ces appétits profonds de notre nature qui tendent à l'expansion de l'être, à la dépense facile de sa force, et en définitive au bonheur de vivre? Quelle puissance n'ont pas acquise ces émotions, ces appétits primitifs, une fois organisés par l'hérédité et augmentés dans l'individu par le retentissement des joies et des douleurs de l'espèce ?
Le sentiment religieux me semble mériter ce nom, aussitôt que des émotions de l'ordre esthétique s'y rencontrent. N'est-ce pas ton avis aussi, mon cher Sabin? La religion des femmes, des artistes, est soutenue par le vif plaisir du beau, et François d'Assise enseignant les oiseaux du ciel était un tendre poète. La tendresse, qui est si voi-
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sine de Témotion de la beauté, paraît dominante dans l'âme religieuse d'une sainte Thérèse ou d'un Vincent de Paul. L'intelligence, chez d'autres, prend à la fin le rôle supérieur, et elle suggère des états de pensée qui se réfléchissent en émotions difiîises dans les profondeurs de la vie sentimentale. A ce type appartiennent sans doute un Augustin, un Pascal, un Leibniz, et, parmi les modernes, un Herbert Spencer. Est-il même aucun homme de haute culture qui n'y appartienne et qui ne soit, à^ ses heures, un penseur religieux et un poète ?
Nulle croyance arrêtée n'est nécessaire.' Nos émotions sont le vrai fond de la religion, et non pas nos connaissances. D'ailleurs l'homme est un être social, tous ses sentiments sont relatifs à la société, et la religion n'est, sous ce rapport, qu'un ensemble d'habitudes et un des aspects de l'existence commune. Cependant la valeur de ces habitudes est différente selon les individus. Toutes les classes d'une société ne s'élèvent pas à un même niveau ; l'état religieux varie avec l'état de pensée, "
et la haute pensée de quelques-uns ne sera jamais celle de tous les hommes. L'irréligion aveugle dans les masses pourrait donc être un péril, quand l'affranchissement de la foi positive est un progrès dans les individus ; le corps social menacerait d'être ruiné par la dissolution hâtive des habitudes acquises, que le temps aurait manqué pour refaire.
Grosse question, que les ignorants et les violents ne connaissent même pas !
Je te parlais tout à l'heure du roi de la kermesse. Le rêve du bon Johann est de prodiguer ses soins aux malades ; il quittera, dès qu'il le pourra, le jupon de l'ouvrier rhénan pour revêtir le tablier de l'infirmier. La pitié domine dans la religion de cet homme ; la pitié, sentiment de premier fonds. Je me demande quelle sorte d'enseignement aurait le pouvoir de remplacer chez lui les pensées de foi qui répondent aux doutes de son esprit et stimulent la bonté naturelle de son cœur. Qu'elles seront remplacées, je le sais ; mais à la longue, et la présente ignorance de ces humbles, de ces bons, commande notre respect.
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Je serais tenté de dire, avec M. Edmund R. Clay (l'auteur de Y Alternative^ dont mon laborieux ami M. Burdeau vient de donner la traduction française), que toute connaissance vraie n'est pas nécessairement avantageuse, et que nous avons le plus grand intérêt à refaire, par un acte de foi héroïque en notre libre bonne volonté, la machine de notre cerveau.
Un curieux livre, certainement, que celui de ce rêveur pratique ! M. Clay a reconstruit une théorie de l'Inconscient à sa manière. Il est arrivé, par le chemin d'une psychologie assez embrouillée, à une sorte de christianisme sans vie future et sans dieu, où la vie du vulgaire, gouvernée par l'inconscience et par l'égoïsme, tient lieu d'enfer, tandis que le ciel est la quiétude du sage soustrait à l'égoïsme par le savoir et délivré par le détachement.
Mon Johann n'a pas le savoir, et il s'en tient à l'antique symbole; mais il est un détaché^ un volontaire du sacrifice.
On rencontre ici et là, dans nos sociétés, de ces illettrés qui sont des héros du cœur, et je les pré-
fère à tous les habiles de ce monde. Nous paraissons avoir oublié ce que vaut l'honnêteté, l'abnégation ; ou du moins nous ne les estimons pas leur juste prix. La thèse du monde qui empirerait toujours, et par le progrès même, est contradictoire. Mais il nous faut convenir aussi que la moralité et le savoir ne marchent pas constamment ensemble, et nous ferions fausse route à l'ignorer.
En voilà bien long ! Je vais au lit. Nous montons au Oelberg demain matin.
Où penses-tu que je sois maintenant ? Je suis à Liège, d'où je t'envoie ce paquet de papier. C'est fini de vider les romer et de fumer dans la porcelaine peinte.
Adieu to thee, fair Rhine 1...
Relis, mon très cher, ce troisième canto du Childe Harold. Il est tout à fait beau.
J'ai trouvé ici, auprès de ton excellent et savant
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ami le D^ Jorissenne, le plus aimable accueil. Nous faisons ensemble, quand il est de loisir, de longues promenades, et il me montre la géologie du pays liégeois, dont il est instruit parfaitement. Je lui ai remis des échantillons des trachytes rhénans, assez nettement cassés selon un procédé bien primitif, dont l'invention revient à un jeune barbiste, mon compagnon de voyage.
Il y suffit d'un silex formant couteau, qu'on maintient sur le morceau à diviser avec l'aide de pierrettes, et d'url lourd pavé qu'on laisse tomber d'aplomb sur ce couteau. Les enfants restent de parfaits préhistoriques.
Ce détail a intéressé le docteur, qui est un curieux. L'usage que je fais de l'odorat dans l'herborisation Ta bien réjoui aussi. Au fait, il y a des odeurs de famille, et les familles de plantes qui se distinguent le mieux par leur odeur (agréable en une espèce ou fétide en l'autre, il n'importe guère), telles que les labiées, les composées, les ombellifères, les orchidées; ces familles sont aussi parmi les plus naturelles.
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J'étudie avec lui en ce moment, et sur ses indications, un nouveau maranta, qui sera exposé à Gand par l'horticulteur Macquoy.
Envoie-moi les notes que je t'ai demandées.
Claudite jam rivos^ c'est-à-dire assez bavardé pour cette fois.