‹ Journal d'un philosopheChapitre 33 sur 46 · LES LIVRES FACILES I · texte numérisé non relu

LES LIVRES FACILES I

fraîche est toujours la plus savoureuse. Il n'importe pas tant de rendre la science « amusante » et de la mettre en pilules comme trop amère à goûter, que d'enseigner avec mesure et méthode, avec clarté et simplicité. Il faut saisir le taureau aux cornes, prendre peine ; le savoir solide est à ce prix. Que si le sujet est incapable du moindre effort, l'auteur a perdu ses grâces, et, en vérité, cette éducation qui donne à de jeunes filles, à des poupées du monde, un semblant de savoir, n'est jamais, ainsi que disait fortement la Rochefoucauld, qu' « un second amour-propre qu'on leur inspire ».

— Vous n'êtes pas alors, je le soupçonne, grand partisan de la vulgarisation scientifique ?

— La question est autre, et j'y répondrais, selon les cas, par oui ou non. J'ai de la reconnaissance aux écrivains qui prennent la peine d'exposer au grand public, en une langue facile, les résultats généraux de la science. Le savoir s'est trop étendu pour que les hommes même les plus distingués aient le moyen d'en connaître le détail, et ils en

veulent cependant avoir le gros. Comme un bon convive déguste les mets qu'il ne sait pas préparer, Je m'intéresse aux études que je ne pratique point. Un convive délicat estime le cuisinier, le lecteur cultivé admire le savant; chacun, à son tour, reçoit et donne, et c'est pour le mieux. Mais le danger imminent est à l'école et dans les bibliothèques populaires, lorsque l'écolier ou le lecteur s'imaginent avoir épuisé le savoir en quatre mots, restent insoucieux de ce qu'il a coûté, et se composent même leur sotte vanité du génie d'autrui. Je redoute qu'une instruction superficielle ne donne à croire à des gens, qui réellement ne savent rien, qu'ils peuvent raisonner de tout. Je fais donc une grande différence de la vulgarisation. qui reste savante à celle qui ne fait que le paraître.

— Je suis prêt à condamner avec vous les livres faciles. Mais l'image (laissez-moi y revenir) n'ofiret-elle pas le même inconvénient ?

— Je ne crois pas. Elle parle aux yeux et n'empêche pas le jugement. Elle aide à la mémoire, et nos petits cahiers, dont je ne voudrais pas d'ailleurs

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