L ACCROISSEMENT DU GENIE 2 I I
sance maladive de certains germes dont la végétation monstrueuse étouffe déjà , au plus beau temps de sa floraison, sa philosophie, sa poésie et son art.
Mais la quantité des faits qui sont dans le cerveau aide au génie et ne le constitue pas. Ce qui distingue le génie est une activité rare et le pouvoir merveilleux de découvrir des relations entre les faits qui étaient inaperçues, et dont la connaissance dans Tordre scientifique, ou l'expression dans le domaine de Fart, est aussitôt féconde en pensées et en sentiments nouveaux. L'augmentation des faits connus ne marque donc pas nécessairement la croissance du génie scientifique, et la diminution de l'égoïsme ne marque pas davantage la croissance de la moralité.
Si nous sortons de l'égoïsme dès que notre intérêt s'attache à un autre que nous-mêmes, le nombre des objets en dehors de nous n'importe guère, et l'extension de la sympathie à des groupes plus larges ne donne pas la mesure exacte du progrès moral. Un fin penseur allemand, qui est d'origine
française par son père, M. Julius Duboc, en a fait la remarque. Je voudrais seulement compléter sa pensée en distinguant entre notre pouvoir et ses effets.
Dans le domaine de l'art, l'homme de la Vézère qui a gravé, sur la plaque d'ivoire déposée au Muséum, le profil si finement retouché d'une tête de mammouth, était un Phidias préhistorique,'et ce sont d'abord, dans l'art, les conditions sociales qui affectent le produit.
Dans le domaine intellectuel, le progrès est évident^ si l'on regarde aux effets, à l'accurtiulation des découvertes ; mais on ne voit pas aussi évidemment que Newton ait été supérieur à Archimède, et un Archimède sauvage bornerait l'emploi de son génie à trouver le mode de taille ou la forme d'un silex.
Dans le domaine moral, ce n'est pas le pouvoir non plus qui semble avoir augmenté beaucoup, je veux dire la force d'accomplir un sacrifice commandé par le devoir ; mais le sacrifice est devenu plus facile en bien des cas, peut-être plus habituel.
l'accroissement du génie 2i3
et il semble que la voile de notre volonté s'offre d'elle-même au souffle du bon vent.
Si d'ailleurs les Grecs ont fondé la science abstraite, ce que n'ont pas su faire les Chinois, par exemple, c'est qu'ils possédaient un plus haut génie, et, quelque opinion qu'on professe sur l'apparition des races, il faut admettre au moins quelques degrés dans le pouvoir intellectuel ; il faut en admettre, qui sont correspondants, dans le pouvoir artistique et dans le pouvoir moral, et alors on pourrait dire que le pouvoir augmente dans l'homme , mais infiniment moins vite que ne s'accumulent les effets de ce pouvoir.
La doctrine du progrès indéfini de notre espèce, qui paraît liée à la thèse de M. Richet, ne pourrait donc pas être reçue sans une correction en ce qui regarde la perfectibilité des individus. L'accroissement de la faculté « rétentive », affirmé par ce savant éminent, n'équivaut pas à l'accroissement du pouvoir intellectuel, et l'on y peut prendre l'assurance que le génie se soutiendra dans l'humanité, sans conclure expressément à l'augmentation future du génie.
J'ai visité, cette semaine, le musée préhistorique de Saint-Germain. J'y considérais avec étnotion les grossiers outils inventés par nos rudes ancêtres; je comparais leurs aiguilles, faites d'une arête de poisson, à la fine aiguille d'acier qui court agilement sous les doigts de nos femmes , leurs couteaux de silex taillé ou d'obsidienne polie à l'excellent couteau de Langres que j'ai dans la poche. Puis ces vitrines mortes ont évoqué devant mes yeux le vivant tableau des groupes d'hommes qui ont, un peu partout, commencé le travail, qui en ont porté la pratique à un certain degré de perfection et ont disparu ensuite, exterminés violemment ou absorbés au sein d'autres peuples mieux favorisés ou plus habiles.
LA FIGURE DU PROGRES 2l5
Il a dû se produire, en effet, dans les temps qui ont précédé l'histoire, de nombreux essais de culture primitive, qui ont été anéantis sans laisser de trace. Les nations de ]a proto-histoire ont disparu aussi, prématurément assujetties ou détruites par leurs vainqueurs. Les premières nations historiques, à leur tour, ont cédé la place à des peuples nouveaux, et la destinée pareille de toutes ces races d'hommes, petites ou grandes, qui ont eu leur éclat et se sont éteintes, justifie en apparence la figure, qu'on a donnée au progrès, d'une courbe qui se ferme ou monte en une lente spirale.
La curiosité m'est venue quelquefois de les distribuer en des séries, selon leur réussite inégale. La plupart des races préhistoriques, dans mon dessein, présenteraient des séries coupées ; les nations de la proto-histoire offriraient l'exemple de séries absorbées et plus ou moins bien assimilées ; les nations américaines montreraient un cas singulier d'extinction brutale en pleine croissance, et la Chine le cas d'un long avortement; le monde grécolatin aurait porté deux greffes principales, celle de
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la culture arabe, incomplètement réussie et bientôt étouffée par les branches gourmandes, et celle des nations « collaboratrices » que nous sommes, qui ont pris le caractère d'une série de propagation.
Je voudrais tenir compte des échanges qui ont été modificateurs, des mélanges qui ont été féconds, et enfin saisir le fil d'une continuité justifiant la nouvelle figure, proposée par Pascal, du progrès en ligne droite.
Les instruments en pierre taillée ou éclatée se rencontrent un peu partout ; la pierre polie apparaît déjà plus rarement, et le travail des métaux, parce qu'il était plus difficile, a pris naissance chez quelques peuples mieux placés pour s'y adonner, dont les autres en ont ensuite reçu l'usage. A plus forte raison, un état de civilisation marqué par la pratique de l'écriture devait se produire sur un espace assez resserré, et le peuple égyptien ouvre seul l'histoire écrite.
Mais cette grande Egypte en était restée, sous le rapport de la science, à l'empirisme. Le peuple chinois, qui lui serait comparable, n'a pas non plus
dépassé l'empirisme, où se seraient attardées aussi les nations de l'Amérique centrale, et la race hellénique a commencé la véritable civilisation scientifique.
Je voyais hier deux garçonnets juchés sur la crête d'un vieux mur. Ils avaient fait dissoudre du savon dans une tasse et soufflaient des bulles ; elles tremblaient un instant au bord du chalumeau de paille et s'en détachaient l'une après l'autre, toutes luisantes sous les rayons du soleil. Ce joli tableau a ramené ma pensée vers l'illustre Thomas Young. Lui aussi, il s'était amusé à souffler, étant petit, des bulles d'eau savonneuse, dont ses yeux ravis suivaient la course légère, et peut-être, plus tard, comme il s'arrêtait un jour à regarder une pareille scène, il y prit sujet de réfléchir à la coloration des lames minces étudiée par Newton, aux bandes de diffraction observées par Grimaldi, et il arriva à faire une découverte qui est des plus considérables en optique, celle des interférences lumineuses.
Ce savant capable de découvrir une loi de la nature à propos de bulles de savon, ce spéculatif
ARRÉAT l3
2l8 JOURNAL d'un PHILOSOPHE
n'eût pas été un Chinois, au grand jamais. Et c'est pourquoi les peuples de la série gréco-latine ont pris tant d'avance sur la race du Céleste Empire ; pourquoi cette série, on peut le dire, a seule vraiment réussi. Son plus puissant instrument a été mis, avec la science, aux mains de l'homme ; elle nous a été transmise sans déchet, malgré l'invasion même des Barbares, et il ne semble pas que nul accident en puisse ruiner, dans l'avenir, l'héritage tellement accru paf nous.
La figure du progrès en ligne droite représenterait bien ce développement continu de la science. Elle ne saurait s'appliquer aussi exactement à tous les aspects de l'activité humaine.
On ne peut guère parler, par exemple, d'un progrès de l'art en ligne droite ; nous continuons à faire des œuvres d'art, en les faisant autres, et c'est tout ce qu'on peut dire. Quant aux faits sociaux, on en montre les changements sans réussir à en montrer les lois d'évolution, et l'on a, tout au plus, noté dans l'ensemble quelques caractères qui semblent dominateurs.
La figure change, en un mot, selon qu'on regarde à raccumulation du savoir, des œuvres d'art ou des habitudes sociales. Mais le fait de la transmission continue a permis de parler encore d'un progrès en ligne droite, dans les cas même où la continuité n'emporte pas nécessairement le sens d'une perfection progressive.
LETTRE A MARCELLIN (suite du roman)
Pauline sait la vérité.
M'^^Rambaud était venue voir son amie, porteuse d'une lettre de Jacques, lequel est reparti pour Bruxelles et s'inquiète du silence de sa sœur. M"™® de B... n'avait pas osé parler encore à sa fille. Elle était maintenant décidée à le faire. Un incident l'a tirée de son embarras.
Ces dames causaient à mi-voix en un coin du salon, et Pauline était à son piano, quand M. Margue est arrivé. 11 n'avait jamais montré autant de confiance, il était en galanterie et parais-
sait demander un aveu, une promesse. Il prenait bien son temps ! M""® de B... fut cette fois si réservée et si froide envers lui, qu'il se retira assez désappointé. Mais l'attitude de sa mère avait frappé Pauline, et elle déclara sans détour, d'un accent bref, qu'on lui cachait quelque chose, que sa mère était agitée, préoccupée, depuis son dernier voyage à Paris, qu'une pensée lui venait, et qu'elle voulait savoir.
M™« de B... demeurait toute troublée. Alors M""® Rambaud, prenant les mains de Pauline entre les siennes, lui a dit avec douceur :
— Mon enfant, vous avez raison, nous vous cachions, votre mère et moi, un événement heureux que vous devinez peut-être ; nous avons retrouvé Jacques, votre frère...
Pauline était devenue très pâle. Ses yeux restaient grands ouverts, comme si un tableau douloureux eût passé devant elle, et tout à coup elle s'affaissa sur sa chaise, avec un long cri :
— Mon père ! mon père !
Elle criait cet appel dans un sanglot. On la sen-
tait déchirée entre sa piété filiale et ses sentiments de sœur, et, dans ce premier moment, l'amour qu'elle gardait à son père mort l'emportait sur la pitié qu'elle devait à son frère malheureux.
M"*® Rambaud m'a raconté cette scène, dont je suis encore tout remué. Je voulais dire quelques mots, continua-t-elle. M"® de B... me fit signe de me taire. Pauline est une nature énergique ; on serait mal inspiré de la brusquer. Il faut laisser tomber les émotions qui la secouent, et la laisser d'çUe-même se remettre.
Après un silence pénible, elle releva la tète. Ses joues étaient mouillées de larmes. Sa mère vint à elle, lui baisa les cheveux.
— Il est aussi mon fils, murmurait à son oreille la pauvre femme.
Pauline a répondu par un signe caressant. Puis elle a dit qu'elle verrait son frère, mais qu'il lui fallait s'être disposée à le revoir.
Je l'ai embrassée bien fort en me retirant, a ajouté la bonne M'"® Rambaud. Elle m'a souri, et interrogé du regard. J'ai cru qu'elle allait me dire :
« C'est vous qui avez tout fait ». Et si telle est sa pensée, mon cher voisin, tenez-vous bien et jouez serré, car je ne serais pas mise en cause sans vous y mettre.
(le tragique)
Je sais que ton admiration pour Hugo souffre des réserves. Ce grand poète, juges-tu, n'a pas été le grand penseur qu'on a voulu dire. II a eu l'émotion des questions sociales, plutôt qu'il ne les a comprises, et, en définitive, il ne sapait pas.
Estimes-tu pour si peu l'intuition, mon cher Sabin? L'intuition, si puissante chez le poète, si inspiratrice chez ceux qui l'écoutent! Elle ne tient pas toujours lieu, j'en conviens, de bonne critique. Il est arrivé au poète des Misérables de manquer de bon sens, d'obéir à la poussée des partis.
et il n'a su mettre sur la scène française, par exemple, que la figure diminuée de François !•'' et de Richelieu. Mais il s'est montré souvent profond moraliste, et j'ai emprunté, il t'en souvient, un beau cas de conflit moral à son Quatre-vingttreij(e^ pour en illustrer la thèse de mon dernier livre.
Le poète place Gauvain dans la terrible alternative de faire échapper son parent, le marquis de Lantenac, ou de le laisser à la guillotine ; de suivre l'inspiration de son cœur en sauvant un homme qui a eu pitié, qui s'est livré pour arracher deux enfants aux flammes, ou d'obéir au sévère devoir de général de la République en frappant ce dangereux chef de la Vendée. Il résout ce grave conflit moral par la voie du sentiment (le suicide de Cimourdain aggrave encore la thèse), et il en revient à illustrer sa sentence un peu singulière :
Un pourceau secouru pèse un monde opprimé.
Oh ! la raison suprême de la pitié humaine !
L'inspiration du cœur! La sympathie qui recouvre
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tout, et l'utilité sociale et la justice ! On s'abandonne au souffle du poète. On sent bien pourtant que la difficulté n'est pas levée. Je l'ai déjà dit et je ne veux pas me répéter.
Prenons cette question par un côté différent. Le conflit moral, c'est la vraie tragédie humaine, et il me paraît que les critiques avaient trop négligé de relever l'importance de ces crises de la conscience humaine, soit dans l'histoire du droit, soit dans celle du théâtre.
M. Duboc, dont tu parles dans une de tes notes, a publié récemment une étude sur le tragique, fort intéressante, que je t'enverrai aussitôt que j'en aurai rendu compte. L'objet de l'art dramatique, selon lui, ce n'est pas le plaisir seul ; ce n'est pas davantage le plaisir de la pitié imaginé par Schiller, ni le « frisson agréable » que nous éprouverions, selon un critique allemand, au spectacle de notre destinée. Tout ce qui nous saisit et nous émeut n'est pas tragique. Etre touché, cela peut suffire dans le drame sérieux, mais ne suffirait plus dans la tragédie, où nous voulons la mort au
nom de quelque haut principe et comme un accomplissement de notre besoin supérieur.
L'art, écrit M. Duboc, nous doit procurer du plaisir de telle façon qu'il nous élève. Cette élévation, cette montée dans le sublime ne signifie pas, d'ailleurs, un état moral qu'il aurait pour fin expresse de faire naître. La tâche essentielle de l'art tragique, selon le philosophe nouveau de roptimisme, serait de « traduire le mouvement interne du monde en émotions ». Le héros tragique nous rendrait sensible le développement de l'univers, et il nous emporterait, par la voie terrible, au-dessus des accidents de l'existence individuelle.
Situation bien remarquable, dit-il. Nous voulons la mort du héros en vertu même de la .sympathie qui nous attache à lui, et nous nous élevons ainsi nous-mêmes jusqu'à nous sacrifier à l'idéal pour lequel il meurt. Dans la tragédie , nous franchissons « le pas de la mort» pour y atteindre; nous acceptons notre destinée comme un sacrifice nécessaire exigé par le génie du monde, et parce que
nous avons le sentiment indéfini et profond de l'ordre du monde.
Je ne discute pas si les hommes se pourront jamais reposer sur une telle croyance, et je fais honneur seulement à M. Duboc d'avoir cherché dans le conflit moral le moment humain de cette ascension de l'être dans l'éther du ciel, que son optimisme exige. Mais j'ai réservé le nom de conflits de droit à ces cas vraiment tragiques où la certitude morale fait défaut, où l'homme hésite entre deux devoirs qu'il ne sait comment subordonner l'un à l'autre ou concilier l'un avec l'autre. Sa psychologie de l'amour a conduit M. Duboc, au contraire, à qualifier tels tous les conflits du devoir moral et de l'amour, et j'ai avec lui une ancienne querelle à ce sujet.
Nous avons choisi tous deux l'exemple de Max Piccolomini dansWa/Zen^fem. Je ne conteste point que cet héroïque jeune homme cherche la mort, faute de pouvoir accorder son devoir de soldat avec son amour ; mais son cas ne me semble point un vrai conflit de droit, parce que Max connaît son
devoir et ne peut hésiter d'y obéir, quoiqu'il en soit désespéré.
A quelque source qu'on la rapporte, la m orale signifie une certaine organisation de nos tendances, de nos sentiments, sous la condition de la vie sociale. Cependant l'amour est d'abord une passion, et l'instinct grossier ne s'est pas élevé d'un coup à cette recherche de l'idéal de la beauté, où M. Duboc reconnaît la marque et voudrait trouver le point de départ du pur amour. L'amour pur veut aussi posséder son objet; il lutte pour le conquérir contre l'ordre social même, et le devoir ne triomphe pas en nous, qu'il ne soit passé dans notre sang et dans notre chair.
Tel le Max de Schiller : il se sait tenu d'être fidèle à son empereur, de renoncer à Thécla en abandonnant la cause de Wallenstein, et le sentiment moral a si bien pénétré toute sa nature, qu'il lui obéit en vertu même de son amour, afin de ne pas déchoir et de demeurer « objet d'idéal » pour son amante.
Ce héros aurait pu, m'écrit M. Duboc, chercher
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dans le suicide, sans nous paraître moins noble, la mort qu'il n'eût pas trouvée dans la bataille. Dans tous les cas, un Max survivant ne serait plus un héros tragique, et l'optique du théâtre exige l'achèvement de l'action par sa mort.
La vie humaine reste l'enjeu de la plupart des conflits moraux. Seule la mort est une solution définitive. Le sacrifice de sa vie délivre le héros et apaise le spectateur; le compte ouvert avec la destinée est fermé enfin, et notre raison est satisfaite. Tout accident qui suspendrait le cours fatal des choses empêcherait la simplicité logique du drame et l'unité réelle de l'action. La faute, l'expiation, le destin, ces trois termes de la tragédie antique ont gardé leur sens pour la science moderne. Notre fatalité, c'est le déterminisme physiologique et social. A défaut de la révérence aux dieux ou à un génie du monde, il nous faut croire au génie de notre race et justifier en son nom le sacrifice.
Ces remarques, mon cher ami, valent bien qu'on les médite. Il suffit aux poètes d'aujourd'hui, hélas ! d'une intrigue médiocre, de quelques
dbyGoooIe
mots arrangés pour faire venir « la larme à l'œil », et ils ne sont plus capables de provoquer l'émotion sévère et l'horreur sublime.
.Quelles œuvres minces, par exemple, que le Severo Torelli ou les Jacobites de M. Coppée !
Ce jeune Severo, placé dans la situation d'être parricide ou parjure, s'interroge en gâtant la langue de Shakspeare :
Voilà la question, voilà l'alternative.
Il s'emporte en des fureurs de petit homme :
Je ne crois plus à rien qu'au crime, à l'adultère 1 J'ai cent ans, je suis vieux,je suis mort. ..qu'on m'enterre! Oui, je meurs de fatigue... Allons, creusez mon trou ! Et pour moi ce sera vraiment un bonheur fou, Quand la terre...
Etc. Tout cela, c'est l'agitation sans la vie, le conflit moral sans sa haute signification. Les œuvres de cette sorte manquent de solidité. Elles sonnent crelix, comme jugeait Sainte-Beuve d'autres ouvrages qui ont eu plus de fortune.
M. Jules Lemaître découvre chez M. Paul Bourget « un esprit très grave, une gravité de prêtre, très préoccupé de vie morale, sérieux au point de tout prendre au tragique ».
Il nous dit aussi que M. Bourget a pour lui toutes les jeunes femmes, qu'il inspire un culte tendre à certaines âmes, et qu'il est pour beaucoup le poète par excellence, l'ami, le consolateur, presque le directeur de conscience. Il le qualifie enfin « le prince de la jeunesse, — de la jeunesse d'un siècle très vieux ». Et l'on ne déiflêle pas bien si le critique estime plutôt ou ménage seulement le romancier.
J'accorde volontiers que l'insipide Armand de
Querne, dans Crime d'amour^ n'est pas un Valmont ni un Lovelace, puisqu'il peut souffrir de ne pas aimer, .et par conséquent aimer un jour et se repentir. Hélène Chazel « se souille », se fait fille avec un autre homme pour prouver son amour à ce premier amant. Et voilà Armand châtié, Hélène rachetée et rendue à son mari ! Une rédemption par l'adultère ! Cet exemple proposé aux jeunes femmes par leur nouveau directeur est dangereux. On est ennuyée et romanesque, on vit son petit roman, et l'on retourne au mari quand on est lasse, ou que l'amant ne veut plus. On a péché agréablement, sans se noyer.
M. Bourget conçoit une « psychologie du moraliste » qui ne serait pas celle du psychologue ! Il imagine des cas de conscience, et il les débrouille. Il est subtil, pénétrant, il voit dans la femme une créature extrêmement compliquée.
Eh ! ne raffinons pas tant ! Chacun de nous reste l'homme primitif, le sauvage avec ses passions. Et toute la différence entre les hommes est que la teinture sociale a mordu plus ou moins sur notre
peau. Le mâle a l'appétit du quartier de bœuf et de la femelle. Il veut manger à sa faim. Il se heurte à l'empêchement des lois, des convoitises d'autrui. des habitudes, et la lutte pour la possession est pleine d'accidents ridicules ou tragiques.
Cette nature compliquée de la femme qu'on nous peint, c'est l'image ordinaire des artifices qu'elle emploie pour avoir l'homme, des mensonges dont elle use contre son mari, des motifs qu'elle se donne à elle-même, des précautions qu'elle imagine devant l'opinion publique, et des façons qu'elle met à se laisser prendre, afin de se créer l'excuse dernière d'avoir résisté.
Jugement brutal, peut-être. La faute en est à ces romans casuistes, qui deviennent fatigants à nous vouloir faire plus vieux et plus vicieux que nous ne sommes !
L'Hélène antique fait comme celle de M. Bourget. Elle revient à Ménélas,dans ï Odyssée. Qu'elle y est modeste et pudique 1 Mais Paris était si beau ; il l'a prise, elle est partie. Elle n'a pas fait l'analyse de son cas. On n'avait pas inventé, au temps
d'Homère, la psychologie des femmes. Les vieillards troyens, assis à la porte de leur ville, jugent Hélène en bonnes gens : elle a commis une faute, on la maudit, et on lui pardonne à la fois, parce qu'elle est belle. Et plus tard, Ménélas ne semblera pas ridicule de l'honorer. Les dieux aussi s'étaient mis avec Paris pour la perdre !
Je vois passer devant moi, en ce moment, la figure charmante de jeunes femmes qui étaient de jeunes mères et dont la pensée n'avait pas été salie. Elles n'eussent jamais lu jusqu'à la vingtième page la plupart de ces romans qu'on me dit écrits pour elles. Elles eussent pris plutôt plaisir (et, quoique artiste, je n'ose m'en indigner) à la « cuisine bourgeoise » des Ohnet, comme le dit avec un tour spirituel M. Maxime Gaucher.
Je demande mille pardons à M. Bourget de ces rudesses. Je ne méprise pas son talent, et je le crois galant homme. Mais, par dieu ! que le confesseur prenne garde aux moqueries de ses pécheresses ! Elles ont la joue en fleur et ne sont pas aussi vieilles que le siècle.
Les Blasphèmes m'avaient indisposé contre M. Richepin. Je trouvais dans ce volume beaucoup de mauvaise rhétorique, et il me semblait d'un rimeur habile plutôt brutal que sincère.
En revanche, la Mer est le premier livre de poésies que j'aie lu avec plaisir depuis bien longtemps. Il y passe la brise du large et la senteur fortifiante du flot. Cela est plein, et d'une facture franche. Telle pièce même, le Mot de Gillioury^ par exemple, a un sens philosophique profond, avec une clarté de sens qui manque souvent à un autre poète philosophe de ce temps, dont le vers soigné est trop laborieux et la pensée délicate trop fuyante.
Ce père Gillioury, a qui le poète demande quel
plat il choisirait d'avoir tous les jours à sa faim,
entre les mets variés qu'il a goûtés dans ses longs
voyages, répond en son français :
Je l'ai, ce que j'aurais choisi :
Ce qu'y a de meilleur, c'est le pain du Croisi.
Le poète a compris la valeur de ce mot si simple. Oui, il l'a bien vu, ce que nous appelons la patrie est fait d'abord des sensations de notre chair. Ce sentiment complexe, dans lequel entre à la fin la représentation d'une étendue de pays que nos mains n'ont pas touchée, ce sentiment supérieur a sa racine dans nos viscères et garde toujours le « goût du pain ».
Dès que la patrie a perdu pour nous sa saveur particulière, le sentiment en est aussi moins tenace, moins profond ; les hommes trop éloignés de la nature sont aisément cosmopolites, et la société de l'ouvrier moderne n'est plus assise nulle part.
Le fonds solide d'une nation, c'est le paysan à sa glèbe ou le marin à son flot. Cette humanité naturelle demeure trop souvent en dehors du calcul
des politiques et des pédagogues. La société artificielle qui mène grand bruit recouvre l'autre et ne la remplace pas; elle est plus mobile, et elle change au gré des événements. Mais le dessous reparaît toujours, à peine usé au long frottement des marées séculaires. Et ce dessous est le génie du peuple, qui enfante les hommes, crée la langue, conserve le caractère: ce dessous est la patrie vivante et personnelle du laboureur qui aime la terre, parce qu'il la cultive, et le pain de la terre, parce qu'il le mange. Quelle pièce admirable aussi, avec la crudité riche de ses rimes, que les Pouillards / Quel poète a mieux dit jamais l'énergie endurante des malheureux et l'illusion magique du vouloir vivre?
Espoir de quoi ? que leur importe 1 Ils vont vers lui, jamais lassés.
Hôtes du vieux hangar sans porte, Mangeurs d'arlequins ramassés, Rôdeurs des quais et des fossés Hantés du rat et du cloporte, Pas un ne dit que c'est assez Et ne veut que la mort l'emporte.
Espoir de quoi? Tout simplement Espoir de vivre encore une heure, L'heure qui va dans un moment Sourire, et qui sera meilleure ♦
Que celle d'à pre'sent qui pleure.
Espoir sans fin qui toujours ment.
Qui toujours accouche d'un leurre.
Et qu'on maudit, mais en l'aimant !
C'est cet espoir qui les enivre.
Qui les chauffe de ses rayons Contre le vent, la nuit, le givre, Qui les revêt sous les haillons, Les nourrit, et met des paillons Superbes dans leurs yeux de cuivre.
De quoi ça vit, ces penaillons ?
De quoi ça vit? De vouloir vivre.
Mais il n'a pas suffi à M. Richepin d'être ce poète, et il a voulu aussi raconter la science.
Les Grandes chansons^ celles notamment qui ont pour titre le Sel^ les Algues, la Gloire de l'eau ^ la Mort de la mer^ sont riches de vers beaux et sonores. Le poète n'y atteint pas cependant à la perfection, si habile qu'il soit à tout dire et à trouver l'image poétique des faits bruts.
11 expose hardiment une météorologie, une géolo-
gie, et il raconte les mystères du transformisme. Je ne lui ferai pas une querelle d'avoir accepté à l'aveuglette l'existence du fameux Bathybius de Haeckel, fondu depuis longtemps dans la vase marine. Le nom de la première boue vivante n'importe guère à la grandeur de l'hypothèse. Je doute seulement que les poètes modernes puissent reprendre le rôle des Parménides et des Empédocles, et mettre en rimes notre science. La description reste ingrate, souvent même dans Lucrèce. Leur charge n'est pas, à mon avis, d'écrire le fait scientifique ; et le savant le fera mieux en sa prose. Elle est de « transmuter la substance de tout en substance poétique », selon l'expression d'un vrai maître, M. Leconte de Lisle. La sensation physique est la même, devant le ciel étoile, pour l'homme moderne que pour l'homme ancien ; mais la connaissance qu'il en a est différente, et cette connaissance nouvelle lui inspire des émotions nouvelles, qu'il peut revêtir à son tour d'un magnifique langage. A Victor Hugo, à l'ouvrier incomparable. M. Richepin a pris cette richesse des mots qu'il a
enseignée à tous. Il a pris à Musset certaines coupes, et à Lamartine surtout sa façon large de traîner quelquefois le vers et d'enchaîner les comparaisons les unes aux autres (i).
M. Richepin n'est pas d'aussi haut vol que Lamartine ; mais un souffle le porte. Gaillard est leste dans ses Matelotes^ il est délicat en certaines "pièces, et par exemple dans II était une fois. On serait mal venu d'accuser les crudités superbes de ses Sardinières ou un couplet de sa Terrienne, Et pour moi, je ne lui reproche pas Margot, que nos
(i) Kxemple, dans le Mot de GiUioury :
Tenez, il en est un, simple et grand, qui me reste. Peut-être est-ce la voix, le regard et le geste Qui me firent alors en être tout frappé.
Non, pourtant. Il est grand, ou je suis bien trompé. Il me semble expliquer par quelle loi chérie S'enracine en nos cœurs l'amour de la patrie ; Et le plus beau discours, le vers le mieux chantant. Près de ce mot naïf n'en diraient pas autant. Ces vers m'ont rappelé Une Soiréeperdue. Autre exemple, dans la Gloire de l'eau :
Et des lacs endormis dans le creux des vallées. Ainsi les flots amers des ondes dessalées Se distillent sans cesse et font ces gouttes d'eau. Qui sont d'abord nuage au mobile rideau D'où la pluie en tombant fertilise les graines, Puis infiltrations et sources souterraines,
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anciens aussi soûlaient chanter ; mais j'ai été très choqué jadis des impuretés où il n'avait pas les « mathurins » pour complices.
Puis ruisselets chanteurs, puis ruisseaux tortueux, Puis rivières, enfin fleuves majestueux Dont le cours lentement par les champs se déroule Et dont les flots grossis, entraînant dans leur houle Les sels du sol poudreux et du roc écrêté, S'en vont rendre à la mer plus qu'elle n'a jDrêté. Comparez ce morceau, et d'autres encore, aux pages descriptives
de Jocelyn, M. Richepin en use fort librement avec la césure, et son vers n'est
pas toujours heureux. Ce n'est pas chez lui défaillance, mais erreur
de l'artiste.
Il est malaisé de parler des femmes. Elles rêvent de n'être pas ce qu'elles sont, et la personne qu'elles sont apparaît un produit assez mêlé de la nature et de la culture. Beaucoup de femmes imputent à l'état social des faiblesses qui leur viennent peutêtre de la nature, et beaucoup d'hommes chargent la nature féminine de certaines déformations qui ont leur cause dans nos mœurs et dans nos lois.
Les mœurs ne sont pourtant pas toujours aussi artificielles qu'on le dit. Il a été dans notre nature de produire notre culture, et si la nature se trouve modifiée à la fin selon la façon qu'elle nous enseigne à lui donner, elle ne cesse pas tout à fait, malgré cela, d'être naturelle.
Je ne sais trop ce que pourrait bien être la pure nature, et dans quelle société nous la pourrions rencontrer. La femme, dans les tribus sauvages ou barbares, est une manière de bête de somme ; elle travaille et porte les fardeaux, tandis .que le mâle chasse et fait la guerre. Cependant l'anthropologie nous fait connaître que les différences entre les deux sexes , sous le rapport, en particulier, du volume du cerveau, s'accusent par la civilisation ; et ce que la femme aurait perdu de ce côté, elle pourrait le regagner, assure-t-on, à la faveur d'un nouveau régime et des longs acquêts héréditaires. Mais enfin ce sexe, qui a été le plus inférieur dans les temps où il s'approchait le plus du nôtre, est arrivé depuis à un plein épanouissement, en dépit de quelques diminutions, et il a fourni des modèles si parfaits, que la femme en l'éclat de sa beauté semble le fruit de cette culture même à laquelle, bien injustement, elle ne pardonne pas.
La fonction spéciale de la femme est de porter l'enfant, de le mettre au monde et de l'allaiter.
Ainsi qu'elle a fait épargne de vie et dépense pendant la gestation, elle continue d'épargner et de dépenser pour l'allaitement du nourrisson. Le sein de la jeune mère se gonfle, se fait beau, comme pour fêter la naissance de l'enfant, et il laisse couler une liqueur merveilleuse où le chimiste découvre les plus précieux principes alimentaires. Cette nourriture sort, fluide et sucrée, de la mamelle; cette glande qui l'élabore s'est vêtue d'un doux satin de rose et de neige, et la rude nature n'a pas imposé la fonction sans donner la grâce.
Mais cette charge qui est échue à la femme empêche son activité extérieure, par le temps et les soins qu'elle lui coûte et par les petites misères qu'elle lui vaut. Elle peut bien être vierge et guerrière au Dahomey, chef de bandits au Mexique, directrice d'un bureau des postes en France, gouvernante aux dents longues en Angleterre, et vieille fille un peu partout; elle peut être l'épouse obscure du gynécée, la femme dotale de la comédie latine, la perle d'un harem turc ou la libre Américaine; elle peut, à l'exemple de Nausicaa, laver le linge à
la fontaine, ou sarcler les herbes des champs comme les paysannes de nos campagnes, tenir un salon à la manière des dames illustres de l'ancien régime ou présider un club révolutionnaire, être la courtisane de haute volée ou la fille de trottoir ; ceci est le fait, bon ou mauvais, de l'état social où elle est prise, mais ne touche pas à son caractère constant qui est d'être mère et de souhaiter de l'être, ou de regretter de ne pas l'être, et il n'importe guère au génie de son sexe qu'elle ait le calcul de Sophie Germain ou qu'elle signe d'une croix avec Jeanne Darc, qu'elle tienne la queue de la casserole ou le bistouri du chirurgien.
Si la femme ne s'est pas développée dans le même sens que l'homme, il y avait bien des raisons à cela. Elle a contribué, au moins pour un peu, à faire sa propre histoire, et elle n'a pas négligé d'écrire son roman. On l'y reconnaît toujours, sous le vêtement qui change, à la marque profonde de la maternité. •
George Sand écrivait à Flaubert : « J'ai toujours
aimé quelqu'un plus que la littérature, et ma famille plus que ce quelqu'un. »
L'imagination est plus pauvre qu'on ne pense chez les femmes.
On les dit chimériques, et elles sont d'ordinaire très pratiques. Les plus futiles ne laissent pas d'être souvent des utilitaires. On les voit détourner l'homme des sacrifices qu'il ferait spontanément à quelque idéal peut-être irréalisable, et leur prévoyance un peu courte les rend imprévoyantes, quand le souci, surtout, du pain sur la planche
exagère leur penchant naturel à épargner.
Les femmes s'achoppent fréquemment aux détails. Elles entreprennent d'ôter un à un les petits cailloux répandus dans le chemin ; elles poussent contre l'obstacle qu'on pourrait tourner, et s'y blessent même. Elles négligent le principal pour l'accessoire, et j'en vois qui oublient leur intérêt le plus clair pour satisfaire à un puéril ressentiment. L'émotion les a déjà emportées, avant que
l'image exacte des choses ait eu le temps de se former dans leur esprit.
On a signalé, chez beaucoup de femmes,, une fureur singulière de logique. Mais leur logique, a-t-on ajouté, ne s'applique pas d'ordinaire exactement aux questions. C'est le signe d'une pauvreté d'idées, qui vient en partie du défaut d'enseignement.
Les femmes ne semblent pas, jusqu'ici, pouvoir apporter dans la recherche scientifique les mêmes qualités que l'homme. Elles n'y sont pas assez sévères et se contentent trop vite ; la réserve de l'hypothèse les contrarie ; elles sont impatientes d'arriver et d'affirmer. Le détail où elles s'achoppent dans la conduite, parce qu'il irrite leur sensibilité, elles le négligent volontiers dès qu'il gêne leur élan dans la connaissance pure. Elles n'en sont pas moins très capables d'application, et leur savoir aura plus de solidité selon qu'elles apprendront à se borner elles-mêmes.
Le loisir n'a pas manqué aux dames ; elles ont cultivé Tart, et cependant la puissance de créer leur a fait défaut. La femme est artiste, en ce sens qu'elle excelle au jeu ; mais peut-être elle s'intéresse trop au jeu.
Gardons-nous de tout jugement excessif. D'une femme on ne fera jamais un homme. Il ne faut pas pour cela creuser un fossé si large entre les deux sexes, qu'on n'y puisse même pas jeter une passerelle. Une femme des plus distinguées, que j'ai l'honneur de connaître, M""^ Clémence Royer, porte avec beaucoup d'aisance un savoir véritable et étendu.
Notre langue attache au nom de vieille femme un cruel mépris. Je conviens qu'il est d'odieuses vieilles et des femmes mûres insupportables. Cellesci ont une importance exagérée de chair et de caractère ; elles sollicitent encore avec hauteur les regards du mâle et écrasent les humbles personnes de leur sexe; elles tirent vanité des ridicules de
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leur embonpoint et de leur toilette et prennent l'air de Circés comptant les pourceaux humains de leur empire. Tant pis pour nous ! L'homme a travaillé à les faire ce qu'elles sont ; il pare la femme pour se flatter sol-même et il l'adore sottement telle qu'elle est quand il la désire.
Mais il est aussi des femmes à qui le ravage des ans laisse un charme dernier et que leur sourire bienveillant fait adorables même sous les rides de leur visage. O douces aïeules, qui avez été aimantes et restez calmes et bonnes, il me semble voir parfois l'incarnat de la jeunesse reparaître sur vos joues, des boucles odorantes ombrer votre front pur, vos yeux s'animer d'une flamme, vos seins délicats palpiter sous l'étoffe claire du corsage ; auprès de vous passent les adolescents qui vous ont aimées sans vous le dire, et l'amant heureux à qui vous avez donné votre premier baiser, et les frais bambins suçant dans la batiste le bouton rose où perlent des gouttes de lait ; alors je songe combien vous avez donné de joies, prodigué de soins, souff*ert de douleurs, et je vous regarde, sortant de ce
rêve du passé, venir à moi et me dire doucement : « Le temps a ruiné notre beauté et n'a pas épargné ceux qui l'ont connue. La branche trop lourde de l'arbre de la vie laisse tomber ses fruits, verts ou mûrs, à chaque fois que le vent l'agite, et la mort passera bientôt sur nous. Mais tu peux lire jusque dans nos rides qu'il est en nous une grâce impérissable. Notre amour vous a fait naître, vous avez vécu de nos caresses, et c'est pourquoi, sous nos cheveux blancs, nous sommes jeunes toujours de votre jeunesse, riches de votre fécondité, aimables de tout le charme qui est venu par nous dans la race des hommes. Les ans donnent plus de majesté au chêne; mais la fleur ne vieillît pas comme l'arbre, et ses pétales décolorés gardent encore de la senteur du printemps. Telles nous sommes, et. quand le souffle de l'hiver nous a glacées, nous berçons sur nos genoux maternels la jeunesse et la beauté du monde nouveau. »
M™*' A. est une savante de bon aloî. Elle 'a de l'invention, elle n'est pas géniale. Elle cause avec
vivacité, parfois avec agrément ; mais elle contredit volontiers et ne souffre guère d'être contredite. Il lui plaît d'être écoutée et d'avoir son rang où elle se trouve ; son estime de soi ne vient pourtant pas d'un orgueil insupportable, et elle ne refuse point d'estimer qui le mérite. Elle juge avec quelque étroitesse des choses de l'art et de la littérature; elle en demeure à des préjugés du goût, à des préférences de la forme qui l'empêchent de voir le fond, bien que, sous prétexte de chercher le fond, elle méconnaisse souvent les qualités de la forme. Elle ne comprend pas qu'on mette son talent à peindre des réalités pénibles ou vulgaires, et elle demanderait plutôt à l'art de la tromper sur la vie. La grande renommée de certains hommes l'offusque, et ce n'est point par une petite envie de n'être pas à leur taille ou par impuissance d'admirer; mais elle a l'esprit indépendant et ne veut ni louer ni croire sur commande. Ayant été son propre maître, elle ne sait pas toujours assez complètement ; elle se satisfait aussi trop vite, méprise les lenteurs, part d'un élan vers l'hypothèse et s'en-
gage dans les sentiers où d'autres chercheurs se sont perdus. Elle écrit avec abondance et d'un ton soutenu ; cependant sa langue manque de finesse. Elle est honnête, serviable, et d'un commerce sûr, plutôt que tendre. Elle a le sens droit, et se peut oublier à juger faux ; elle est la moins femme intellectuellement, et reste femme.
♦ ♦ M"* B. est une belle âme. Pudique et chaste^ entre toutes, elle ne s'est jamais montrée sévère aux femmes qui tombent ; elle respecte son idéal féminin jusque dans les pires pécheresses. Elle a plus^ d'indulgence que de tendresse, et une pitié vague plutôt qu'une active bonté. Elle se plaît aux douces mélodies et aux poètes élégiaques ; les génies trop mâles lui font peur. Elle s'est composé avec les couleurs de l'amour une chimère de la justice absolue, et sa qualité sexuelle s'est comme dissoute en son être sentimental. Elle a porté sur ses vêtements le deuil de la France après la défaite ; elle a expié les crimes des forts dans l'impuissance de venger les faibles. Sa soif de la justice
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semble même faire mentir sa bonté. Elle s'indigne que les hommes aient deux poids et deux mesures; elle prêche la loi farouche du talion, afin d'avancer plus vite dans le règne du bien ; elle a caressé le rêve de gagner des millions à Bade ou à Monaco pour armer des assassins contre tous les rois, et elle écraserait plutôt dix monarques qu'une puce. Elle hait les prêtres et l'Eglise, et il ne lui faut pas moins une croyance, celle du spirite à défaut de celle du catholique. Elle espère une seconde existence sur la terre, et n'est pas lassée de son combat inutile ; elle souffre autant qu'on peut souffrir de la contradiction éternelle du bien et du mal selon notre sensibilité humaine. Le sentiment tenace de sa mission lui en donne Tégoïsme ; elle considère l'humanité et ne voit pas les personnes. Son orgueil est mêlé d'humilité et justifié par la bonne volonté. Pauvre être bon et toujours blessé, elle dépense sans relâche en vers et en prose, sans les pouvoir jamais épuiser ni rendre, sa mansuétude et ses colères.
Svelte et blonde avec des yeux bleus, M"*^ C.
est toujours jeune et virginale. Elle a dans les veines, par sa mère, du sang italien, et son profil énergique et fin semble d'une dame florentine de la Renaissance. Elle conserve ces dons naturels de la femme, la grâce bienveillante et l'activité domestique ; elle n'a pas de littérature et pas de science, elle est distinguée, elle est artiste, compose avec sa personne la poésie qu'elle ne lit point, et ce qu'elle a de rêverie s'écoule par le bout de ses doigts et prend figure sur les pages d'un album ou sur le clavier de son piano. Dans l'art, elle ne crée point, elle exécute. En religion, elle est simplement croyante et se soumet à l'autorité. Elle pratique sans être dévote et ne s'inquiète pas d'être esprit fort. Toute sa religion lui vient de l'habitude et du sentiment; elle est séduite à la pompe des cérémonies, aux hautes voûtes des cathédrales, au plain-chant, à la couleur. Elle a le bon sens d'être femme, elle laisse l'homme faire ou défaire les dieux, et sa réserve témoigne de plus de sagesse que bien des raisonnements superbes. Fille de soldat, naturellement vaillante, elle préfère pourtant
les génies doux, Raphaël et Corrège à Michel- Ange; mais elle comprend que l'homme préfère les génies forts, et elle estime dans l'homme la force qui est son partage. Il a fallu, pour la faire ce qu'elle est, une demi-ignorance et une culture raffinée. Elle n'a pas cessé, au cours de la vie, d'être la même personne aimable et bonne, et les ans ont flétri sa chair sans lui ravir le charme profond qui
vient de l'âme et du génie féminin.
M'"^ D. n'est pas une femme savante ; elle a le goût du savoir et la curiosité du vrai. Croyante jusqu'à sa vingtième année, elle est sortie de l'Eglise par une révolte de sa sensibilité et de sa logique contre la foi. Car sa logique est impérieuse, et sa sensibilité, plus que la froide raison,y donne le branle. Ses affections sont vives ; ses sentiments passent aussitôt à l'état aigu de l'émotion. Sa bonté n'est pas cette bonté passive qui confine à l'indiff'érence, mais une bonté active qui s'emploie, se donne, s'impose presque. Elle possède le don précieux de consoler et la générosité rare qui ne compte pas. Elle
a eu tous les dévouements de l'amour filial ; elle eût été Antigone, avec la raison rigide et l'entêtement de cœur de cette belle héroïne. De nouveau elle accepterait l'existence, même malheureuse, pour avoir la joie de revoir ceux qu'elle a aimés. Elle a une droiture native et une vaillance de race qui l'ont gardée dans la vie. Elle se montre excessive parfois, et il arrive qu'elle manque de mesure dans les petites choses ; elle n'en reste pas moins maîtresse d'elle-même dans les situations difficiles, exacte dans le discours, supérieure dans la repartie. Aussitôt que sa pitié est en jeu, elle devient éloquente, sait trouver les mots qui communiquent l'émotion. Elle s'irrite vite, et elle s'apaise dès que l'offenseur semble victime. Elle s'est écriée, un jour qu'on assommait dans la rue un malfaiteur : « Un homme qui souffre est toujours un pauvre homme ! » Elle a aimé Christ, parce qu'il saigne. Son regard va droit aux malheureux et les devine. Elle a le cri du sang et la pitié des entrailles.
Je prie un homme instruit d'imaginer, s'il le peut, qu'il a perdu tout à coup Tintelligence des grandes lois de la nature, telles que les sciences générales nous les donnent, et qu'il a conservé néanmoins la connaissance d'une quantité de faits pris çà et là.
Qu'il regarde maintenant en lui et autour dé lui, et qu'il nous dise ce que le toucher, le goûter, l'odorer, le voir, l'ouïr lui révèlent encore des choses du dehors I En quelle nuit il serait tombé 1 Il saurait toujours bien que le sel sale son potage, que la lune s'arrondit après avoir été croissant, qu'une certaine fleur jaunâtre devient citrouille et que la rhubarbe purge ; mais tout cela serait dans son cerveau au hasard des rencontres de la vie journalière, comme les mots se suivent dans les dictionnaires au hasard de la lettre initiale en chaque langue. Ses perceptions ne prendraient plus la même figure. L'émotion même des spectacles de la nature serait autre pour lui, et ses yeux auraient raccourci pour sa pensée les deux infinis de la durée et de la grandeur.
Jl est malaisé de se représenter un tel dénuement, où reste pourtant la majorité des femmes. On ne les y pouvait laisser et réduire leur nourriture à la poussière un peu salie des vérités qui flottent dans Tair.Mais prenons garde à ne pas refaire une pareille ignorance par le moyen de l'école qui la devait dissiper ! A-t-on bien réfléchi au danger d'embarrasser la tête des jeunes filles de mille menues connaissances qui ne tiennent pas ensemble ? J'en ai rencontré qui savent sur le bout du doigt les dates des événements les plus futiles et les noms de rivières inconnues où les plus copieux orages laissent à peine un verre d'eau. Elles tiennent pour science le« fait divers » de la science, et le pis est que leur raison y a d'ordinaire moins de profit que leur bon sens de dommage.
En quelles erreurs on est tombé sous le prétexte d'aller « du concret à l'abstrait », « du particulier au général », et de rendre l'étude plus facile ! La difficulté n'est pas de comprendre les lois de la gravitation, ou celles de la physique et de la chimie, mais d'appliquer le calcul à l'étude
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des phénomènes, d'épuiser la description des faits, d'entrer, en un mot, dans la complication des choses.
Fait-on si peu de cas du génie des femmes, qu'on les juge incapables d'admirer l'ordonnance de l'univers, de s'élever jusqu'à l'objet des sciences et à leurs dernières conjectures ? Cela est pourtant le principal ; quelques faits bien choisis suffisent à soutenir l'intelligence des relations entre les événements de la nature, et il n'y faut ni grand temps ni grande fatigue pour un esprit jeune et libre, qu'on aura préparé et non abêti par une première culture.
La femme, telle que je la voudrais instruire, aurait assez appris et assez vu travailler pour entendre plus qu'elle ne saurait, pour se faire une idée de la science et ne se pas estimer savante. On lui aurait épargné ce dur labeur qui est exigé dans les fonctions spéciales dévolues à Thomme seul ; on n'aurait pas en elle tué la grâce; on aurait enrichi la tête sans stériliser le ventre.
Une femme d'esprit du temps de la Régence.
M"*® de Staal-Delaunay, disait d'elle-même en un portrait qu'elle envoyait en réplique à M*"® du Deffand :
« Elle a beaucoup lu et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce qu'on dit en quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos ».
A ce trait je reconnais l'Henriette de Molière venue à ses quarante ans. Et l'on aura beau reprocher à Molière ; l'idéal qu'il se faisait de la femme n'était point tant à mépriser, quoiqu'il la voulût peut-être assez bourgeoise (i).
* Certaines femmes ont la sotte ambition d'échapper à la règle de leur sexe. Est-ce bien la peine de gâter son génie véritable sans réussir à dépouiller
(1) L'auteur du journal avait sans doute écrit ce morceau avant la création de l'enseignemAt secondaire des filles. Cette création a eu pour premier résultat de faire arriver M. Gréard à l'Académie française. Espérons qu'elle en aura d'autres, non moins excellents ! Peutêtre aussi M. S. n'approuve-t-il pas les programmes trop chargés de cet enseignement et estime-t-il la santé du corps pour un bien si précieux qu'il ne consentirait pas à lui porter le moindre dommage en faveur de la plus savante rhétorique.
{Note de l'éditeur.)
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sa nature? Pense-t-on que l'évolution, en ce qui regarde l'un des sexes, ait été artificielle, en tous les lieux et depuis le commencement des temps ? En instruisant les femmes au rebours, nous servirions leur erreur et fausserions toute la machine. N'envions pas de refaire ces amazones de la légende qui se brûlaient, dit-on, la mamelle droite, afin de pouvoir bander l'arc et lancer la flèche.