MON CHEVAL DE BOIS
L'enfant, dit M. Compayré, a besoin de croire, pour aimer la Fontaine, que les animaux, que les plantes parlent, qu'ils sont bien véritablement les auteurs des actions que le poète leur attribue.
J'ai bien des raisons de penser, au contraire, que les enfants ont assez tôt conscience de la fiction du poète; mais ils entrent bonnement dans la fiction, et ils s'y attachent avec une foi plus vive, plus entière que celle du narrateur.
M""® George Sand a quelques phrases instructives sur là manière d'existence que les fillettes attribuent à leur poupée. « Le sentiment, écritelle, que les petites filles éprouvent pour leur poupée est véritablement assez bizarre, et je l'ai res-
senti si vivement et si longtemps, que, sans l'expliquer, je puis aisément le définir. Il n'est aucun moment de leur enfance où elles se trompent éntièrement sur le genre d'existence de cet être inerte
qu'on leur met entre les mains Du moins,
quant à moi, je ne me souviens pas d'avoir jamais cru que ma poupée fût un être animé; pourtant j'ai ressenti pour certaines de celles que j'ai possédées
une véritable affection maternelle Ils sont (les
enfants) entre le réel et l'impossible {Histoire de mavie^ 2® partie, chap. xn). »
A mon tour, j'ai une petite histoire à raconter, du temps où j'avais cinq ou six ans.
J'étais à jouer devant la porte de notre maison, sur le trottoir pavé de menus cailloux qui s'en allaient, disloqués par les racines d'un vieil orme, un par un dans le ruisseau. Ma mère m'avait fait présent d'un grossier cheval de bois, qui me semblait très beau, et j'avais eu la vanité de le promener dehors pour le faire voir. Il passait par là le sage meunier Vian, portant au moulin son ventre de bourgeois riche, ou le facteur Hénault, une