MON CHEVAL DE BOIS
fine bête au visage couturé, ou le bon Signoret, dont un rhumatisme avait tordu l'échiné, ou le vieux père Nicolas, qui nous vendait les gefs de ses poules, ou encore de petits rustauds occupés à ramasser avec les mains le crottin frais, qu'ils jetaient dans le « coufin » pendu à leurs épaules. Et moi, j'avais enfourché ma bête neuve. J'admirais la peinture rouge de l'animal, le crin planté droit et dru sur l'arête de son col, sa queue en un bloc noir, où des sillons figuraient la masse des poils, et tout échauffé au jeu, faisant hue^ hue à ma monture, je galopais fièrement autour de l'arbre.
Deux méchants gamins s'en vinrent de mon côté. Après avoir regardé d'un peu loin, ils marchent de biais, s'approchent, et le premier, plus hardi, tire sur la bride du cheval. Vé, comme il saute! fit-il en son patois. Il sauta si bien qu'il tomba, et je me pris à pleurer. Té ! reprit l'autre, il est mort, il faut qu'on l'enterre ; jetons-lui du sable dessus, tourne-toi pour ne pas voir. Ainsi je fis, et je rentrai conter la chose à ma mère. Petit
sot. me dit-elle, ces vauriens l'ont emporté, ton cheval... Elle sort avec moi, nous trouvons place nette. Mes deux larrons étaient déjà au tournant de la rue, qui s'enfuyaient, et je criai après eux du ton le plus tragique du monde : « Maman, maman, ils l'ont ressuscité ! »
Oui, ressuscité ! Je savais pourtant bien que mon cheval de bois n'avait pas été vivant, et qu'il n'était pas mort ; mais j'étais entré dans l'illusion, et je m'en amusais comme je m'amusais des fables de la Fontaine sans avoir besoin pour cela de croire que les bêtes parlent.
(la famille)
Tu ne saurais croire quel plaisir tu m'as fait, mon cher Sabin, en évoquant devant moi ces quelques figures des bonnes gens d'autrefois, bonnes gens et mauvaises gens, il faut bien le dire, car le monde n'a jamais manqué de méchants ni de grotesques.
Te souviens-tu de M. G..., que nous allions visiter à son bastidon des aires ? Il vient de mourir. Quelle existence singulière a été la sienne ! Il appartenait à une riche famille bourgeoise du pays, dont une partie de la fortune s'en était allée en fêtes; il consuma ce qui en restait dans la culture de la betterave et se trouva ruiné et sans
métier. Des amis influents le firent nommer juge de paix vers 1846 ; mais il mettait tant de fantaisie dans ses jugements et y tenait si peu de compte de la loi, qu'il lui fallut résigner ses fonctions, et de ce jour il en fut réduit au plus pauvre état, sans autres ressources que la libéralité délicate de vieux amis et la jouissance d'un droit d'hospitalité qu'il payait par des services. Il avait loué, pour une quarantaine de francs l'an, la maisonnette composée d'une cuisine et d'une chambre, où tu l'as connu, et cultivait la salade dans son maigre jardinet orné de grands hélianthes qui tournaient leur soleil vers le midi ; il était toujours propre et bien tenu, grand seigneur dans sa misère, et donnait parfois des leçons de savoir vivre aux nouveaux venus qui en manquent tellement.
Un jour qu'échéait, m'a-t-on raconté, son semestre de loyer, il ouvrit la vieille malle de cuir où il avait jeté, parmi ses hardes, les deux pièces d'or qui en étaient le prix, et ne les y trouva pas. Il était peu vraisemblable qu'on les lui eût volées ; mais elles avaient disparu j et comment refaire cette
somme? Tandis qu'il retournait ses hardes d'une main fiévreuse, il aperçoit des fragments déchiquetés du papier qui enveloppait son or ; un soupçon lui vient, il vide la malle, en voit le fond percé d'un trou de souris et, déplaçant le coffre, il voit que ce trou continue dans le plancher ; il soulève un carreau et retrouve l'or laissé là par la souris voleuse, qui avait rongé le papier et n'avait eu que faire du métal précieux aux hommes.
Les destinées malheureuses de la plupart des familles de chez nous composeraient, mon très cher, un triste récit. La ruine d'une maison autrefois vivante m'afflige toujours ; il me semble qu'une force sociale s'est éteinte, ou qu'une eau pure s'est perdue par quelque fissure secrète du réservoir dans la fange du chemin.
Je me souviens d'avoir visité, vingt ans déjà passés, une vieille demeure inhabitée d'un de nos villages ; son dernier possesseur, qui est une digne grand'mère, l'avait conservée en souvenir de ses parents, et j'y étais venu avec son petit-fils. Une émotion me prit à regarder les meubles poussié-
reux, les papiers défraîchis, les trumeaux peints souriant encore dans le silence de la salle vide; et tout à coup j'imaginai que la vie emplissait de nouveau cette maison, je voyais les jeunes filles assises auprès de leur mère, un frère aux gardefrançaises qu'on attendait pour la fête commune, les servantes dressant la table, le feu pétillant dans l'âtre, et sur le seuil le père inquiet à voir pâlir les étoiles dans le ciel froid et neigeux de décembre. Mais ce tableau, que je composais en partie avec mes propres souvenirs, s'est évanoui trop vite ; je songeais maintenant à d'autres demeures abandonnées de leurs anciens maîtres ou passées en des mains étrangères par un accident de la fortune, et je sentais en moi-même la tristesse du survivant qui n'ose revenir aux lieux de son enfance et qui n'a plus de toit paternel où s'abriter.
Imprévoyants que nous sommes, d'oublier que les êtres font saintes les choses et que l'arbuste orgueilleux d'étendre son feuillage en plein soleil tient toujours au sol par ses racines ! Quelle force puiserait chacun de nous, dispersés aux quatre
vents par les besoins de la vie, à savoir qu'il est un coin en ce vaste monde où nous sommes attendus, où l'un de nos frères a continué de vivre, que notre maison paternelle est toujours nôtre et que nous y trouverons dans l'infortune le dernier support de la famille !
Je le sais bien, la famille commune primitive s'est défaite et ne semble pas pouvoir se refaire ; nous plantons notre tente où est notre pain, et la même main ne saurait tenir indéfiniment la même terre. Je voudrais du moins que les fils n'eussent point hâte de vendre l'héritage de leurs pères ; je voudrais restaurer l'ancien idéal de la famille durable et féconde, de la famille « morale » recueillant tous ses blessés, ses veuves, ses orphelins, ses vieillards. L'association, je le sais encore, vise à nous donner, par des formes variées, ces avantages, et c'est une expérience qui commence; mais la famille vaut, à mon sens, pour quelque chose de plus que l'assurance mutuelle, et je lui demande de nous garder les qualités les plus hautes de la race.
Ce que je dis là, mon ami, n'est pas chimérique.
L'instabilité des familles est un malheur de notre temps, et c'est grand dommage quand s'éteint l'orgueil de race, quand une longue tradition d'honneur ne soutient plus la dignité des personnes. La famille durable est une condition de bonheur pour les individus. Elle est aussi une condition de succès pour les peuples ; M. Le Play et ton ami Coste ont cent fois raison de chercher à la refaire. Tu as vu toi-même qu'il faut achever l'étude du progrès par l'étude des qualités qui assurent la réussite d'un peuple dans l'histoire. Cette question principale est difficile, car s'il est possible d'expliquer à peu près le succès d'un individu par le caractère, par le talent, la santé, les circonstances, il l'est beaucoup moins de déterminer exactement ce qui assure la plus longue durée aux nations ; on touche ici à des conditions supérieures, dont on soupçonne l'action sans les pouvoir définir, et telles qu'un peuple s'y achoppe quelquefois en ayant la croyance de s'y conformer. Je noterais d'abord en une pareille étude (mais j'en juge un peu à première vue) l'action des
contacts, et j'y donnerais plus d'attention qu'on ne le fait d'ordinaire, parce que, à tout prendre, la valeur ethnique est un élément presque insaisissable, et l'influence du milieu dépend surtout des contacts qu'il empêche ou favorise.
Les hommes ne sont pas toujours, il s'en faut bien, si actifs, si sociables, ni même si spontanément guerriers ou trafiquants. Le voyageur allemand Schleinitz raconte que, la Gabelle ayant jeté l'ancre devant l'embouchure d'un petit cours d'eau de la Nouvelle-Hanovre, leS naturels s'assemblaient par centaines, des villages de l'intérieur, sur le sable des deux rives, et, quoiqu'ils y demeurassent tout le jour, il ne vint à l'esprit d'aucun de passer l'eau pour s'aboucher avec les gens de l'autre côté. Quelle chance d'avancement pour de pareilles peuplades ? Il n'en est pas davantage pour ces peuples de l'Afrique centrale, tellement brouillés par la violence que le mélange n'a jamais le temps de déposer.
Je ferais valoir ensuite la puissance cohésive de la famille, chez les nations grecques et italiques.
par exemple, et Ton jugerait peut-être, en recherchant les causes de la décadence du monde musulman, qu'il lui a manqué cette réserve d'énergie que Rome trouva longtemps dans sa constitution familiale (mais ce n'est pas l'avis, je crois, de notre honorable ami M. Charles Mismer, un de ceux qui ont le mieux étudié l'islamisme).
Une troisième condition est la discipline, et sous ce titre je parlerais des religions qui ont été, elles aussi, des agents puissants de cohésion, des disciplines morales de premier ordre, particulièrement propres à consolider les différenciations acquises par le fait de la guerre ou du travail en une société rudimentaire. J'invoquerais de grands exemples historiques, la Rome d'autrefois, la Prusse moderne ; et le manque d'une forte discipline expliquerait la chute de la Pologne, qui laissa pour cela la Moscovie maîtresse des destinées du monde slave.
J'aurais distingué ainsi des conditions purement géographiques, puis des conditions d'ordre moral, et je viendrais enfin à ces conditions d'ordre intel-
lectuel OÙ tu cherches la raison du succès de la série historique ouverte par les Hellènes.
Le docteur Gustave Le Bon insiste beaucoup sur cette vérité, « que le caractère, ou, pour parler plus clairement, la persévérance et la volonté, joue dans la vie des individus et des peuples un rôle bien autrement important que celui qu'y exerce l'intelligence ». J'ai eu le plaisir de rencontrer un jour M. Le Bon, et, la causerie étant venue sur ce sujet, je me suis rangé à son avis. Je faisais pourtant une réserve. Si nous prenons deux peuples, lui disais-je, dont la valeur intellectuelle soit à peu près la même, le caractère décidera certainement du succès final de l'un ou de l'autre. Mais j'estime que, dans l'ensemble de l'histoire, l'intelligence décide du succès, car elle produit à son tour de nouveaux motifs d'agir et fournit de nouveaux moyens d'action ; elle ne fait pas les matelots de Cook ou de Dumont d'Urville plus vaillants que les Maoris de la Nouvelle-Zélande, mais elle les jette sur les routes ignorées de l'Océan et les arme «ç du tube qui lance le tonnerre )^. L'activité intel-
lectuelle se traduit en mouvements, aussi bien que l'activité affective, et ce serait se méprendre que de tenir pour le signe d'une mentalité plus haute cet état de scepticisme qui amoindrit les qualités actives de l'homme et le détache des intérêts de la vie.
La perfection ne consiste pas à être de fins lettrés, d'ingénieux artistes, des avocats diserts, ou de parfaits académiciens. Le juste sens des nécessités politiques n'est pas étranger à notre valeur mentale, et cette simple remarque aiderait à entendre pourquoi la république romaine triompha des cités grecques. L'argument qu'on pourrait tirer contre moi de la culture plus raffinée de ces dernières tombe dès que l'on tient compte du génie juridique des Latins autant que de leur génie militaire, et leur action a élargi singulièrement le -monde ancien.
Un millier d'Hindous pris en masse, observe M. Le Bon, valent un millier d'Européens ; il suffit pourtant d'un ou de plusieurs hommes supérieurs sur ce millier pour assurer aux derniers tout
l'avantage. Le travail moyen de l'Européen , conviendrait-il d'ajouter, est plus productif par le fait même des perfectionnements que ces quelques hommes supérieurs ont apportés à la pratique industrielle, et cela est à l'avoir de la qualité intellectuelle.
Si considérable me paraît l'office du génie, et je tiens encore la qualité du jugement pour un caractère si important de l'état mental, que j'assignerais volontiers pour première fin à l'école populaire de changer l'ignorance brute ou orgueilleuse en ignorance qui se connaît. Je croirais avoir travaillé le plus efficacement au bien public en enseignant la soumission à l'autorité morale des supérieurs et le respect mutuel des personnes, loin d'attribuer une vertu contestable à la demi-science qui exalte chez les uns la vanité naturelle de la bêtise, et n'augmente chez tant d'autres infiniment peu le léger bagage de leurs connaissances qu'au préjudice de leur modeste bon sens. Le génie est une exception, et le véritable savoir ne sera jamais dans la main du plus grand nombre ; mais la santé de l'esprit,
ARRÉAT 16
la réserve dans le jugement et la conduite peuvent s'acquérir par un enseignement bien entendu, et en seraient, à mon avis, pour la majorité des hommes le fruit le plus précieux.
Le sociologue peut avoir pleine confiance au succès des nations européennes sur les nations demeurées sauvages ou barbares, dont le nombre a déjà bien diminué. Il lui serait plus difficile de décider à laquelle reviendrait l'hégémonie, dans le cas d'une guerre générale, et même de prédire exactement quel avenir est réservé aux cultures différentes de la nôtre, je veux dire celles de l'extrême Orient et de l'Islam. Ce n'eût pas été le moindre intérêt du livre que j'avais conçu, de fournir les éléments d'une telle prédiction. J'en voulais recueillir au moins les premiers matériaux. Je réfléchis aujourd'hui que les chances d'erreur y seraient trop grandes. Il faudrait avoir fait la psychologie comparée des peuples que l'on considère, et ne jamais oublier que les facteurs physiques interviennent de nouveau à mesure que l'activité de l'homme a modifié les milieux, changé les routes du com-
merce du monde et appelé à la concurrence des races nouvelles.
Si nous considérons les peuples de l'Europe, certains indices permettent peut-être d'augurer, à première vue, la grandeur de l'un et la décadence de l'autre. Mais je ne conseillerais jamais au vaincu de s'abandonner sous le prétexte d'une loi fatale de déchéance des races. Une nation qui est bien vivante a pour devoir de durer, et sa gloire d'hier n'est pas un argument suffisant pour lui persuader de se laisser mourir. La loi de là mort n'empêche pas le sentiment actuel de la résistance chez le vif; d'ailleurs le terme n'apparaît jamais si proche et si fataJ qu'on ne le puisse retarder, et, si les événements historiques sont étroitement déterminés comme les autres dont nous connaissons les lois, notre activité reste toujours un élément important de cette détermination.
Cette activité a le plus souvent poussé les hommes à des luttes violentes, et la paix perpétuelle est une illusion, au dire de quelques-uns. La guerre, écrit au contraire M. Tarde, ne fait qu'em-
ployer une force que la paix a créée, et ni la lutte ni la concurrence ne sont l'état primitif et régulier. La guerre a contribué du moins à <lonner aux peuples du passé leur forme politique, elle a amené des résultats que j'aurais à faire voir dans le travail dont je t'offre ici, mon cher ami, une manière d'esquisse, et nous vivons à cette heure même dans l'inquiétude des révolutions douloureuses qu'elle nous réserve encore.
Quel intérêt on aurait à spéculer sur les effets possibles du contact de la série historique que nous sommes avec la série chinoise, par exemple, ou sur la distribution future des langues et des races ? Que pourra-t-il bien advenir de l'imprégnation de tant de races diverses en certains milieux? Ne se formera-t-il pas quelque part de nouvelles langues, qui deviendront l'instrument de nouvelles littératures? Quelle civilisation pourrait être celle du continent africain, rejeton delà nôtre venu sur une terre vierge, et dégagée de nos étroites attaches avec le monde classique? Ne serait-il pas permis, en se fondant sur la masse des faits dont
on dispose, de tracer le tableau, par hypothèse, des institutions juridiques et économiques des sociétés jeunes en un siècle prochain ?
Tu as lu sans doute le dernier ouvrage de M. Guyau. Ce philosophe distingué annonce la fin des religions positives et des cultes. Moi aussi je pense que Thomme de l'avenir ne sera plus l'homme religieux du passé, et depuis longtemps une conception scientifique s'est substituée en ma pensée aux anciens dogmes. Mais je réfléchis aujourd'hui que cette grande nouveauté d'une société sans église engage à deux hypothèses, celles du progrès indéfini de l'espèce et d'un égal avancement intellectuel de toutes les classes sociales. Or, il s'en faut bien que l'état areligieux (j'emprunte à M. Guyau ce néologisme) de beaucoup d'hommes de notre temps soit un état moral convenable et solide, et l'avènement dans les masses d'une philosophie capable de satisfaire aux espérances des hautes religions et de remplir leur office de discipline morale s'eff'ectuera peut-être en d'étranges vicis- ' situdes. Cet avènement ne se produira sans doute
ARRÉAT l6.
pas sous la même forme ni au même temps en tous les lieux; on pourrait voir encore, je ne sais où, un Cicéron prenant les présages ou un Augustin frappé des coups de la grâce, et ce n'est pas une des moindres curiosités du penseur que de pressentir cette évolution de l'humanité inquiète vers une foi ou un idéal nouveaux.
Tandis que je me pose ces questions, mon cher Sabin, j'éprouve le regret amer de n'en devoir jamais être éclairci, Oui, vraiment, le genre d'immortalité que je souhaiterais de posséder serait de revivre une année par siècle et de venir passer la tête à la fenêtre de notre petit monde pour y voir la suite de toutes les choses commencées. Notre histoire est un vrai roman en feuilleton, le plus intéressant qu'on puisse écrire; il est dommage que chacun manque à tour de rôle à en lire le plus prochain numéro.