‹ Journal d'un philosopheChapitre 7 sur 46 · DU MOT D'ESPRIT · texte numérisé non relu

DU MOT D'ESPRIT

Je viens de lire quelques pages sur Tesprit en un volume d'Essais d'une jeune autoresse, Dr. Susanna Rubinstein (un nom de juive russe germanisée), comme porte la couverture. La dédicace de ces Essais à la mémoire de son père, in trauernder Liebe^ a excité d'abord ma sympathie, et je me prends à interroger, sur la photographie jointe au volume, ces deux grands yeux de jeune fille, dont le regard brille un peu inquiet dans l'ombre des cheveux en désordre qui couvrent trop le front, ces deux beaux yeux qui ont pleuré une si chère affection. A voir douleur, le sang saigne^ disaient nos aïeux. Mais je débute mal à parler du comique. Je viens aussitôt à Kant, à Schopenhauer , et m'abandonne à mon aimable guide.

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Kant faisait consister l'esprit dans la faculté d'établir des similitudes. Pour Schopenhauer, le rire naît d'une incongruence du contenu avec le sujet considéré, et il cite en exemple le mot du pauvre diable de gascon qui, se présentant au roi vêtu d'été par un froid de loup, disait à Sa Majesté qu'Elle aurait bien chaud si Elle avait mis «ur Elle tout ce qu'il portait sur lui, c'est-à-dire toute sa garde-robe. Il nous faut, dit aussi Edwald Hecker, deux représentations, compatibles ou incompatibles l'une avec l'autre, et le rapprochement s'en doit faire, ajoute Th. Vischer, avec suppression des intermédiaires, de façon à en relever subitement le contraste. Léon Dumont ne s'écarte pas beaucoup des explications précédentes. Le rire s'attache, d'après lui, à la perception de deux représentations, dont l'une supprime ou contredit l'autre ; ainsi, quand un petit homme se courbe pour passer sous une porte, la non-valeur de ce mouvement, qui convient à une personne grande, ne manque pas d'exciter l'hilarité.

La jolie sentence de Jean-Paul : « L'esprit est un

prêtre qui bénit un couple, en déshabillé », laisse encore apercevoir les deux termes. Mais Kuno Fischer nous instruit du détail de la cérémonie, en définissant le mot d'esprit un jugement piquant par où quelque chose de caché est mis en une vive lumière. M"® Rubinstein estime enfin, en termes peu différents, que l'esprit consiste à découvrir des rapports cachés entre des groupes de conceptions qui contrastent. Il suffit, dit-elle, d'y relever un seul caractère comme terme de comparaison et de choquer, les deux séries en un point, pour que jaillisse l'étincelle. Du reste, ce caractère peut être positif ou négatif, etc. Elle n'a pas vu cependant que ce « rapport caché », ce tertium comparationis dont elle parle, sert tout justement à faire éclater le contraste, la non-convenance des deux représentations. La rupture se fait, à mon avis, sur ce rapport fictif, sur ce contact glissant, et le comique sort de là.

Des situations particulières peuvent être distinguées. Ou bien les deux représentations, images ou figures, se croisent, et c'est une sorte d'interversion

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des personnes, ou de la cause et de l'effet) du sujet et de Tattribut. Ainsi dans le mot du librettiste M. de Saint-Georges, quand, ayaiit fait teindre ses cheveux blancs, il disait à ses amis qui s'étonnaient de ses cheveux noirs : « Oui, je n'étais plus digne des autres ». La réplique d'Alexandre à Parmenion — « J'accepterais les propositions de Darius si j'étais Alexandre. -=- Et moi, si j'étais Parmenion », est un autre exemple du même cas, exemple où .M"* Rubinstein découvre son signe négatif, soit ici la négation du semblable dans l'état de Parmenion et dans celui d'Alexandre.

Ou bien les deux séries se fondent ensemble et une apparente opposition s'anéantit au point de rencontre. Ainsi dans le mot qu'on me dit être de Voltaire : « Si Dieu a fait l'homme à son image, l'homme le lui a bien rendu ! » Pareillement dans là repartie de Piron au même Voltaire se flattant qu'on n'avait pas sifflé tout à l'heure sa comédie : 4( Peut-on siffler, quand on bâille ? »

Ou bien encore les deux séries divergent tout à Coup de leur point de contact et elles ont glissé sur

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un mot à double emploi. On se rappelle l'apostrophe du plaisant abbé de Voisenon au prince de Conti, lequel faisait mine, étant fâché contre lui, de quitter son audience au moment où Tabbé s'y présentait : « Ah ! monseigneur, je vois bien que vous ne me traitez pas en ennemi, puisque vous me tournez le dos ! »

Dans la repartie de Piron, l'idée d'ennui se cache sous les deux termes, et elle prend plus de force par leur opposition, sans que le mot ait besoin, d'être prononcé. Dans l'apostrophe de Voisenon, la rencontre a lieu, au contraire, expressément sur le mot, et M. Rochefort disait aussi un jeu de mots quand il écrivait dans sa Lanterne « que l'empire français, d'après Tannuaire officiel, comptait trentesix millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement ». A cette classe de mots d'esprit, où un même terme est pris avec deux acceptions, on peut rattacher le calembour (le klangwit\ des Allemands). Mais le comique, dans le calembour, tient à l'éveil fortuit d'une image dont le mot est exactement consonant, ou à peu près, avec celui

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qui la suggère, et non à l'opposition plus savante de deux idées cachées sous le même mot. C'est pourquoi le son du mot y est indispensable, et un calembour (témoin le fameux Gros l'a peint) ne peut sortir de la langue qui le comporte, tandis que le mot d'esprit est assez souvent traduisible.

Il suffira quelquefois de donner à deviner ce rapport caché dont parle M"® Rubinstein, et l'on connaît cette pointe de Voltaire contre les étymologistes de son temps, lesquels, disait-il, « font peu de cas des voyelles et négligent toutes les consonnes ». Le piquant y tient au choix heureux de deux termes différents pour dire la même chose, et la vanité du pareil traitement appliqué par l'étymologiste aux deux séries de lettres en prend une évidence toute singulière.

Le procédé n'est pas différent dans le comble. C'est une espèce de calembour sous forme interrogative. Et par exemple : « Quel est le comble de la propreté ? — C'est d'essuyer des revers. » Ou encore: « Quel est le comble de l'art du chirurgien? — C'est de panser des idées. » Ces combles justi-

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fient bien une dernière remarque de notre autoresse. Un bon mot a plus de vivacité, dit-elle, quand il naît par la rencontre de deux séries plus distantes, et elle cite à ce propos la qualification mordante de « déficit découvert » appliquée par un membre du Parlement allemand à la femme du ministre des finances qui montrait au bal sa pauvre gorge trop décolletée. Plus vive, en effet, est la surprise, meilleur est le mot.

S'agit-il maintenant du comique en général, il faudra considérer, non plus des contrastes d'images ou de vives idées, mais des contrastes de raisonnements, de gestes, de situations. L'état du bonhomme Demea, dans les Adelphes de Térence, devient comique, du moment où Demea, en se flattant de connaître la conduite de son fils Ctésiphon, montre précisément qu'il l'ignore. Toujours nous retrouvons deuj^ termes dont la discordance éclate aussitôt qu'on feint de les accorder ou les éclaire d'un certain jour. Et l'on conçoit pourquoi le comique touche de si près au tragique; car cette discordance devient pénible, dès qu'elle affecte un

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