‹ Journal d'un philosopheChapitre 8 sur 46 · ENCORE LE MOT D'ESPRIT ET LE COMIQUE · texte numérisé non relu

ENCORE LE MOT D'ESPRIT ET LE COMIQUE

Un philosophe d'outre-Rhin qui n'a pas plaisanté avec la vie (pessimiste conséquent, il s'est pendu à l'âge de trente-cinq ^ns) a écrit, lui aussi, quelques pages sur le comique. Il distingue d'abord, je le dis pour mémoire, le sensible-comique de l'abstraitcomique : l'un tirant ses effets d'impressions purement sensibles, et l'autre d'un arrangement artificiel de mots et de propositions, ou même d'une gesticulation expressive. En conséquence, notre philosophe spécifieencore, dans son premier groupe, le comique de l'espace, celui de la causalité, celui de la matière, celui du temps, catégories où le lecteur fera rentrer sans peine les effets comiques provenant, soit de figures trop grandes ou trop petites, d'un cou trop

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long, d'exagérations de la mode, soit d'une liaison vicieuse de la cause et de l'effet, de mouvements, par exemple, non appropriés au but, soit de couleurs étranges, de sons bizarres, soit du débit trop lent ou trop rapide du discours. Dans le second groupe, il spécifie l'ironie, la satire, le mot d'esprit, l'action bouffonne, le jeu de mots.

L'élément commun à tous ces genres est ce que Mainlaender (ainsi notre auteur se nomme) appelle la mesure subjective. L'application de cette mesure aux choses y fait éclater la discordance, l'incongruence. Comique est tout objet qui ne répond pas à notre mesure personnelle.

Le mot d'esprit, par exemple, réunit deux représentations sous une même idée, et elles divergent aussitôt. Dans cette épitaphe moqueuse, composée pour un médecin : « Ici il repose, comme un héros, avec ceux qu'il a tués autour de lui », l'idée commune est celle de héros ; mais les morts font la honte du médecin et la gloire du guerrier. Dans l'anecdote du gascon, cette idée est toute ma garderobe^ mais la garde-robe du roi est mieux fournie

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que celle du pauvre diable, réduite à la pelure qu'il a sur le dos. Donc, d'après Mainlaender, la discordance des deux représentations se manifeste dès qu'on les mesure l'une par l'autre, et elle produit l'efFet comique parce que le rapprochement en était inattendu.

Ce dernier mot n'est pas au hasard. Un autre philosophe allemand, M. Lipps, a rattaché, en effet, l'étude du comique à celle de l'attente. Aucune chose d'abord, remarque-t-il, n'est comique en soi ; un contraste est nécessaire pour engendrer le comique. Ce qui est risibk; ce n'est pas la souris, c'est que la montagne accouche d'une souris. Ce n'est pas non plus le contraste comme tel qui produit le comique, mais c'est la manière dont les contenus ou les termes du contraste sont liés. Un petit homme semble ridicule au milieu d'hommes grands, parce que la vue de ceux-ci nous a fait diriger sur celui-là une quantité d'attention appelant l'importance que nous ne lui trouvons point. Le sublime est ce qui dépasse notre attente, le comique est ce qui reste en deçà.

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Un acteur tragique laisse échapper un mot ou un geste incongrus et provoque l'hilarité du public dans la situation la plus pathétique.

Un vers à double sens gâte la plus belle tirade. On connaît celui de Corneille :

Et c'est ne régner pas qu'être deux à régner.

Hugo a dit, je ne sais plus de quels personnages de sa Légende.,

Et, sereins, ils s'étaient mis à chanter...

Cela est énorme et fera toujours rire.

Attente trompée ou surprise de ne pas trouver ce qu'on attendait, c'est tout un. J'ai noté plus haut cette condition de la surprise. M. Lipps fait tout porter dessus et rapporte ainsi les diverses espèces du comique à un fait psychologique plus général.

Je dis tout cela un peu en gros. J'aurais bien des traits à citer sur lesquels on pourrait faire des remarques incidentes, et l'analyse y découvrirait une extrême variété de procédés. Mais j'ai peur de m'achopper à vouloir expliquer ces jolies choses que les fines langues disent le plus alertement, le

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plus simplement du monde. Encore une remarque cependant. Les conditions générales du comique une fois indiquées, reste la qualité personnelle du diseur ou de l'acteur. L'effet d'un mot sera très différent, suivant qui le dit, et certains excellent à le lancer de telle sorte que l'explosion en soit plus subite. Le comédien, par des gestes étudiés, produit déjà chez le spectateur Vétat comique et le dispose à rire tout son soûl, et presque sans nouveaux frais.

Mainlaender a réservé une place à cet « état comique de la volonté » dans son groupe du « sensible comique ». Je ne serai pas frappé du ridicule d'un cou trop long ou du mauvais débit d'une phrase, si je n'ai pas quelque prédisposition à le sentir. L'auteur d'un livre que je lis m'a si bien entraîné dans son courant, que je trouve motif de m'égayer en un passage où mon voisin reste froid, faute d'avoir lu depuis le commencement.

J'ai entendu, au cercle Saint-Simon, une lecture de M. Coquelin aîné sur le Tartufe. Il y exposait très sérieusement ses raisons d'interpréter le personnage de Molière en scélérat qui doit faire rire de

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