‹ Journal d'un poète (volume 2)Chapitre 152 sur 167 · I . Taming of the Shrew · texte numérisé non relu

I . Taming of the Shrew

cela n'est pas impossible, puisqu'il suffit pour cela d'exister et surtout de réussir; mais je ne sais personne qui en ait rencontré un seul, et les plus affectueux de ses amis, quelquefois les plus reconnaissants, je les ai trouvés dans ses adversaires politiques.

Distrait comme La Fontaine, il avait comme lui cette grâce de narration et de dialogue qui se plait à jeter des voiles transparents sur les folies passionnées de la jeunesse.

La Fontaine lui-même, je ne crains pas de l'affirmer, eût été fort embarrassé s'il eût fallu conclure après chacun de ses contes, comme après chaque fable, par une moralité. — Peutêtre penserez-vous comme moi que Boccace se préoccupe aussi fort peu du sens philosophique de ses Nouvelles, et ne prétend guère plus à l'enseignement que la reine de Navarre.

C'étaient des temps où le plaisir était une affaire sérieuse ; et celui de raconter et d'écouter n'est pas peu de chose apparemment pour les personnages enchanteurs et enchantés du Décaméron, puisqu'ils en oubliaient la peste de Florence.

Je ne chercherai donc point à découvrir la moralité d'une certaine nouvelle qu'on aimait par-dessus toutes et qui venait de l'Arioste en droite ligne, que chacun redisait d'âge en âge à sa manière ; line histoire qui, sous le règne de Louis XIV, fut presque élevée à la dignité de cause célèbre, dont les avocats furent M. Boileau-Despréaux, d'un côté, et, de l'autre, M. l'abbé Le Vayer, et les parties, M. de La Fontaine et M. Bouillon, traducteurs rivaux de la Joconde, comme on appelait alors cette nouvelle.

La difficulté du récit séduisit une fois encore quelqu'un de notre temps.

Jicrire cette aventure était bien moins périlleux que la mettre en scène. Ce que le malin fabuliste avait dit avec une clarté et une franchise tout à fait dignes de Rabelais, il fallait le traduire seulement en situations semblables, substituer une épreuve à des trahisons, un soupçon à des certitudes, faire de la musique une complice, et de ses accords des symboles; il y fallait enfin plus d'art que jamais.

On le sait, la couronne de la rosière est encore pleine de fraîcheur, sinon de pureté.

J'ai devancé quelque peu l'époque de cet opéra, afin de quitter la musique pour toujours, ainsi que l'auteur de Joconde.

Mais un art plus grave s'était fait pressentir, je l'ai dit, dans les oeuvres de M. Etienne. Déjà Brueys et Palaprat, comédie écrite en vers dont le style est facile et vif, annonçait que l'au-

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teur pouvait, s'il le voulait enfin, se recueillir pour écouter la Muse lorsqu'elle lui conseillerait d'entrer dans l'analyse sérieuse et intime des idées et des caractères, et lorsqu'elle viendrait à ses côtés faire résonner le rythme divin. — Dans cet acte bien comporé, où toutes les proportions sont mesurées, sans efforts apparents, où le caractère du duc de Vendôme est lié dans un juste degré à ceux des deux fraternels écrivains dont la mansarde est si gaie et si généreuse, il entrait dans l'art pur en peignant la vie d'artiste. Cette courte comédie ne doit-elle pas être à nos yeux l'introduction des Deux Gendres?

Vingt-deux pièces de théâtre de la main de M. Etienne avaient précédé cet ouvrage, le plus important de tous par le travail et le plus biillant par le succès. Un talent plus mûr s'y montre, une composition plus sévère et des mots plus profonds, avec une verve aussi ardente que dans des ouvrages plus jeunes.

La question que traite la comédie des Deux Gendres, messieurs, est une des plus graves qui aient jamais occupé l'âme entière du poète, du philosophe et du législateur. Or le? grand artiste doit sentir en lui quelque chose de ces trois hommes à la fois.

Le but du théâtre n'est pas seulement d'enlever tous les âges aux soins et à l'oppression habituelle de la vie.

« Les dieux, dit quelque part Sénèque, pensent que la lutte d'un homme de bien contre ses passions ou contre l'adversité est un spectacle digne d'eux. »

Dans cette comédie, c'est contre l'adversité que lutte l'homme de bien; il n'a plus l'âge des passions. Il est deux fois père, il a sur son front la double majesté de la vertu et de la vieillesse.

Quelle est donc son adversité .'' L'abandon. Quelles mains le frappent? Celles de ses enfants. Pour quelle faute? Parce qu'il a été trop bon, trop grand, trop père, trop sublime, parce qu'il s'est dépouillé pour eux de son vivant, parce qu'il leur a partagé ses biens, parce qu'il s'est ouvert les entrailles et leur a donné son sang et son cœur.

Et pourquoi ce partage, pourquoi ce sacrifice? Car, s'il se dépouille ainsi et se met à la merci de ses enfants, ce n'est pas qu'il ne sache parfaitement les dangers qu'il va courir. Il a de la vie une longue expérience; il croit peu à la reconnaissance. Il sait à quoi il s'expose. Pourquoi donc ce dévouement?

L'Art de la scène n'a jamais osé répondre, et ne le devait pas. L'examen de l'Art le pourrait seul.

Lorsqu'un jugement inattentif et incomplet conclut seulement alors que la moralité de la pièce était qu'un père ne doit jamais

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donner lout à ses enfants, ce fut glisser timidement à côté de la pensée. Le père répondrait, s'il était interrogé, qu'il s'est ainsi dépouillé pour ne plus voir mesurer ses biens d'un œil impatient ; qu'il a cru trouver un moyen de ne plus entendre dire ce mot hideux resté de la barbarie dans nos mœurs, que l'on prononce avec indifférence et qu'on ne peut entendre sans frisson ; car, lorsqu'on dit d'une fille en regardant les cheveux blancs de son père : « Elle a des espérances, » on entr'ouvre une bière.

Ce seul mot, le plus détestable des mots inconsidérés de la vie intime, suffit pour faire sortir des yeux caressants de l'enfant des regards sombres de cupidité. Le bon vieillard n'a pas voulu les voir devenir méchants. Plutôt que d'y lire une noire pensée, il a mieux aimé tout donner à tout hasard.

Là repose la question redoutable. La main qui la sonderait ne s'arrêterait qu'aux questions sociales de l'héritage. On les sent gronder sous la comédie qui les effleure.

Telle est la puissance de l'Art. — Que sa barque pavoisée glisse sur la mer, c'est assez pour tout remuer dans ses profondeurs et faire paraître à la surface ses gigantesques habitants. j' \ Tout est du domaine de l'Art, et rien n'est frivole dans ces

^ créations poursuivies toujours par des dédains interminables et

y «I impuissants.

i^'' *• Le mérite de l'auteur comique fut grand, fut réel, le jour où,

!ft m' prenant dans ses mains une tradition ancienne et l'ébauche

^ l\ d'une sorte de proverbe informe, il leur donna une nouvelle vie.

— Le caractère excellent et tout à fait créé d'un Tartufe de bienfaisance bien digne d'escorter le courtisan ambitieux et trembleur, est un des plus beaux portraits du tableau; mais je sais au moins autant de gré au peintre de la création de deux figures de femmes par lesquelles il repose les yeux et la pensée, et en qui réside peut-être le sens le plus intime de l'œuvre.

Par elles, ces deux étrangers tiennent au père de famille ; les coups destinés à leur père tombent sur leur cœur, où le contrecoup retombe aussi de tout son poids. Sur leur faible cœur, comme sur une enclume, les hommes frappent sans pitié ; l'ambitieux et l'avare sont d'un côté; de l'autre, le père et son i vengeur; elles implorent, elles apaisent, elles supplient en vain;

on leur défend de pleurer et d'avoir les yeux rouges. Elles ont la piété filiale qui manque aux gendres, elles ont les remords qu'ils devraient avoir; elles bravent l'opinion qui fait frémir ces deux pâles hommes ; elles détestent cet héritage reçu avant la mort, et n'osent pas le maudire tout haut; puis enfin, lorsqu'il

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est arraché aux gendres, toutes deux arrivent, au bout de ce rude combat, blessées jusqu'au fond de l'âme, et si profondément qu'il leur reste à peine la force de sourire à leur bonheur futur.

Voilà de ces caractères vrais et surpris dans la nature, que ne devinent point ceux qui n'ont pas vécu, c'est-à-dire souffert. Voilà ce qui n'était pas même indiqué dans cette esquisse de collège qu'on opposa à M. Etienne. On prétendit tout à coup se souvenir de tout ce qui ressemblait à ce grand ouvrage. On le découvrit partout ; dans les dialogues et les fabliaux du seizième siècle, dans les Fils ingrats de Piron et le Roi Lear de Shakspcare, on suivit sa trace. Eh! messieurs, il y avait encore dans les annales de l'ingratitude filiale un plus grand auteur à citer : c'est l'auteur du monde et du cœur humain, celui qui composa l'histoire réelle de Jacques II et de ses filles.

On avait évoqué une ombre, mais bien en vain; ce n'était même pas l'ombre d'un homme de talent. Un procès tout entier s'ensuivit, procès littéraire dont le dossier est fort considérable, et dont vous me pardonnerez volontiers, j'en suis sûr, de ne pas être le rapporteur posthume; car le procès n'est plus, et les Deux Gendres ne cesseront d'exister et de tenir leur rang parmi les meilleures comédies dont notre dix-neuvième siècle ait à s'honorer depuis sa naissance.

L'arrêt du public fut alors résumé ainsi par un critique : 0 M. Etienne a tué le Jésuite, et, par ce meurtre, est devenu son héritier légitime. »

Au reste, messieurs, je dois le dire, c'était un Janséniste qui disait cela.

Pour que la cause fût jugée en toute équité, on avait imaginé (ce n'était pas, je pense, les meilleurs amis de l'auteur) de faiic représenter à l'Odéon ce Conaxa exhumé, tandis que la Comédie française représentait les Deux Gendres. — Pour ces sortes de personnes qu'afflige un trop grand succès, c'était une consolation délicatement ménagée. Ceux que mécontentait le plaisir que le public avait trouvé sur la rive droite n'avaient qu'à passer les ponts pour rencontrer sur la rive gauche le contrepoison.

Quant à l'auteur, peu inquiet de sa mise en accusation, il passa aussi les ponts, mais ce fut pour entrer ici, à l'Académie française.

On se donnerait moins de peine pour détruire ce qu'une fois l'enthousiasme a élevé en France, si l'on considérait combien ce qu'il y construit est solide. Notre nation, que l'on ne cesse

d'accuser et qui veut bien elle-même s'accuser d'inconstance, n'abandonne jamais un succès qu'elle a fait, et lui conserve toute la fraîcheur de son jour de naissance. Elle le reprend, elle le pare de nouveau, elle le rajeunit par une larme s'il est sombre, par un sourire s'il est enjoué. Tout est classé dans son trésor, et rien n'y perd jamais son rang.

Ce fut alors que, dans le discours que M. Etienne prononça devant vous, écrit ingénieux où il démontrait que les comédies sont les portraits de famille des nations, il vous rappela, messieurs, un écrivain qu'il remplaçait, et dont le nom seul peut servir à mesurer ces rapides changements de l'esprit des lettres dont j'ai dit un mot. C'était M. Laujon, qui avait éciit la Poétique de la chanson. J'ai, je m'en accuse, le tort particulier à ma génération de ne pas assez regretter la gaieté de l'ancien Caveau, où se réunissaient, dit-on, les disciples fervents de Vadé, de Collé et de Piron, nommant leurs réunions V Académie du plaisir ^, se déclarant les législateurs chantants et étudiant le code de la gaieté. Aussi ce tort, que je reconnais, me permet, d'un autre côté, de comprendre parfaitement que M. Etienne ait eu besoin de faire partie d'une autre Académie que celle du plaisir, d'étudier et de réformer le Code civil et d'être législateur sans y,, chanter.

\4 J, Les Deux Cendres montraient assez que déjà la poésie

ipf ' sentait mieux sa dignité et redevenait grave, avec le sourire

\^i ]r^ sérieux de la comédie ; comédie de mœurs véritable, où la pensée

première, l'action, les caractères, tout atteste que l'Art élevé devient pour l'auteur un culte plus fervent. Il va bientôt entrer en défiance de sa facilité même. Ses travaux sont plus calmes, sa manière est plus délicate, son analyse plus attentive.

Il sent lui-même qu'il manque à son talent un style plusévère et plus poétique, et qu'il lui faudra sortir enfin de l'exas men aride de la dépravation humaine pour entrer dans les féconds domaines de l'imagination. — Il médite déjà une comédie politique dont la satire est poignante et va s'attaquer au pouvoir le plus formidable du monde entier. — Il ne cherche plus seulement à plaire ; il descend au fond de sa conscience, I il y puise des forces inconnues pour lui jusque-là, il en tire

une arme qui se nomme l'Intrigante. — A sa vue, Paris jette un grand cri de joie et de ressentiment. La cause, la voici :

I. Voir le premier discours de réception de M. Etienne, 7 novembre 1811.

Une sourde inquiétude se répandait comme un fléau dans l'Empire depuis trois ans. — Enivré de victoires, on ne se juge plus. — Le pouvoir sans contrôle voulait être aussi sans limites, indiquer, décider les mariages selon ses calculs de politique et de dynastie. — On dressait des listes d'héiitières, et souvent un doigt tout-puissant choisissait les noms.

On murmurait partout « que le maître de l'Occident, qui, sans les consulter, partageait les nations entre ses frères, croyait donc pouvoir jeter, contre leur gré, des héritières à ses soldats. »

Mais il y eut des nations qui protestèrent et des populations qui s'enfuirent tout entières dans les montagnes plutôt que de se laisser ainsi prostituer, et, de même, il se trouva des familles réduites à se cacher, humiliées de ces redoutables faveurs d'un souverain qu'on ne refusait pas sans danger.

Il est donc certain que le trouble était répandu dans les foyers.

Lorsque vint une comédie qui disait tout haut cette horreur, le peuple jeta un cri dont on se souvient encore après trentedeux ans, tant est forte la voix d'une juste indignation et d'une douleur de père.

Ce sont là des cris qu'il est glorieux pour nous de faire pousser aux nations, car la main qui fait gémir le blessé est celle aussi qui guérit la blessure. La tribune du théâtre protesta quand les deu.x autres étaient muettes. — Au milieu de Paris, la première représentation fut brillante et remplit de tempêtes la Comédie française.

Tout ce bruit se fit entendre jusque dans le palais souverain. On y voulut voir ce qui causait un tel tumulte, et s'il serait bon de permettre tant de joie. — ■ Celui qui dominait tout, et qui redoutait beaucoup aussi, voulut savoir ce que valait cette arme qu'il se disposait à briser. — • Il la fit jouer à l'écart, pour en bien mesurer la portée.

Ce fut là une soirée de mauvais augure. Il y avait loin de cette représentation à celle du Camp de Boulogne.

On était dans la salle étroite de Saint-Cloud, en 1813, dans la dernière année du règne. Le dictateur était triste et sentait que son empire n'était pas même viager.

L'édifice était ébranlé, et celui qui l'avait élevé en entendait déjà, et avant tous, les sourds craquements. — Comme à l'empereur Julien, le Génie de l'Empire lui apparaissait attristé et tenant son flambeau renversé. Pourtant sa cour était brillante encore; il avait rassemblé, ce soir-là, quelques restes de ce parterre de Rois qu'il avait fourni souvent à ses grands

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