DES ORGANES
Des organes mauvais servent l'intelligence,
Ai-je dit dans le poëme de la Flûte.
Malebranche était idiot jusqu'à l'âge de dix-sept ans. — Une chute le blesse à la lète, on le trépane, il devient un homme de génie. Deseartes trépané fût devenu peutêtre idiot.
Un élève de l'École polytechnique acheva dans le somnambulisme et trouva dans le sommeil le problème qu'il avait en vain cherché tout éveillé. — Preuve que l'âme se détache des organes, agit et perçoit sans eux.
DE LA PUBLICITÉ. — € Vile publicité ! toi qui n'es qu'un pilori où les profanes passions viennent nous souffleter ! » ai-je dit dans Chatterton,
Les auteurs s'en occupent trop. L'un court après les articles de journaux ; l'autre, après les opinions de salon qu'il cherche à former. Peines perdues !
Un honmie qui se respecte n'a qu'une chose à faire :
Publier, ne voir personne et oublier son livre.
J Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, Luelle il faut coller cette étiquette ; Attrape qui peut.
Quand, le soir, on revient du monde des salons, on s'étonne d'avoir changé son caractère et de s'être renié dix fois soi-même. — On a fait le futile avec une tète lourde de pensées.
LE MONDE. — Deux enucmis en présence, un ameublement nouveau, une dispute politique, un Parsis arrivé nouvellement des Indes, un pianiste prodige âgé de douze ans, un ambassadeur, un chat, tout est bon à une maîtresse de maison pour faire bouillir sa soirée comme une théière.
On voit de plus haut les affaires publiques, dit-on, du sonamet d'une grande fortune ; absurdité : c'est du haut de son front qu'on les voit. — Qui les voit de plus haut que J.-J. Rousseau du fond de sa cave?
1G5 sur la-
166 ALFRED DE TICKT
Quand on a;)idiqifè la règle du boa sens et de la droite raison aux histoires populaires, on est étonné de tout ce qu'on soumet à leur révision sévère et de la quanti de faits accrédités qui s'ébranlent. — Dans l'affaire de Caïn et d'Abel, il est évident que Dieu eut les premiers torts, car il refusa l'offrande du laborieux laboureur pour accep- 1 ter celle du fainéant pagjeijr, — Justement indigné, le ' premier-né se vengea.**' * ' I
Une des choses curieuses de notre époque, c'est l'or- j gueil des prétentions littéraires démesurées. — L'un ap- | pelle son livre : la Divine Épopée ; l'autre, la Comédie \ humaine.
NÉPOMUCÈNE LEMERCiER. — Une épitapho admirable qu'il voulut faire mettre sur sa tombe doit être présente à la pensée de tout auteur : « 11 fut homm^^ bien et cul-
tiva les lettres. »
Il ne faut désirer la popularité que dans la postérité et non dans le temps présent.
JOURNAL d'un P0€TE 167
DEUX MOUVEMENTS D^spRiT. — On ne peut trop voir es hommes et observer attentivement.
Il y a quelques jours, une femme d'esprit me donne 'occasion de remarquer avec quelle promptitude les mou-' œments de l'intérêt personnel viennent détruire la raison iroite et simple.
Je lui parlais de madame Rolland.
— J'aime, disais-je, ce caractère romain dans nos temps. 5a mort est un peu drapée et théâtrale, elle pose, il est vrai, avec un peu d'affectation.
Elle m'interrompt :
— Eh! ma foi, il est assez beau d'avoir la force de penser à poser dans ce moment-là.
Elle était dans le vrai ; mais tout à coup elle se souvient qu'elle est duchesse, et le préjugé lui fait ajouter ceci :
— D'ailleurs, qu'importe? Une petite bourgeoise comme madame Rolland pouvait bien mettre de l'emphase dans sa mort. C^était aux grandes dames à être simples.
CROYANCE OU RELIGION. — Lofsque dcs liommcs <;omme Descartes et Spinoza ont enfoncé leur tête dans leurs mains , ils devaient chercher en toute sincérité : 1** comment la création leur apparaissait ; 2® quelles étaient les causes et le but de la création, selon le calcul le plus probable et le plus vraisemblable.
C'était une croyance qu'ils cherchaient.
Lorsque des hommes comme saint Augustin, Bossuet et Fénelon pensent aux choses religieuses, je les trouve beaucoup plus humains et plus superficiels ; ils considèrent l'univers comme construit pour certaine petite peuplade, et Dieu lui-même descendra ^ur une petite planète privilégiée pour lui donner une législation particulière.
C'était une religion qu'ils cherchaient.
La question, lorsqu'on s'enfonce dans ces choses, serait de savoir si l'on doit se placer au point de vue général de l'immensité où nage l'univers, et s'efforcer d'en tirer une sorte de perspective prise d'une planète comme Saturne
OU Jupiter, ou bien si Ton doit se placer au milieu de l'espèce humaine qui peuple la petite terre, et, de là, considérer la religion selon l'utilité qu'elle peut avoir comme point d'appui de la morale.
Le premier point de vue est visiblement le plus grand, le plus divin, en ce qu'il n'est inspiré que par un amour sacré de la vérité qui élève l'àme vers le Créateur et le centre de la création.
Le second point de vue est le meilleur comme amélioration de la société humaine, on ne peut le contester, et, de ce point de vue, le christianisme est jusqu'ici le système dont la vérité serait plus désirable que celle de tous les autres systèmes. Mais on sent combien la recherche de cet intérêt est rétréci et misérable auprès de la recherche de la vérité.
Si les hommes avaient la force de se préparer à réfléchir aux choses divines par un premier acte de renonciation à leurs intérêts, à l'avenir de leur existence dans l'éternité et aux débats sur leur condition future, ils seraient dignes de sejrfacer au premier point de vue et de chercher sincèrement une croyance.
Car celte perspective immense de la création dépasse les petits intérêts de la fourmilière humaine et doit être iqutile à sa police correctionnelle y parce que le bien et le mal s'y perdent et s'y noient entièrement comme deux brins de paille.
170 ALFRED DH VICIfT
Mais, comme les hommes ne s'occupent qnc èux-^mêmes et que les plus fonts ne pensent qu^à régenter les autres en leur créant deS: codes au. nom des divinités qu^ils font descendre, soit à côté de Thoraine, soit dans ITièmanev..
DE l'Éternité. — J'ai trop d'estime pour Dieu, pour crainJre le diable.
UN D/Eir. — POEME. — DRAME.— La quostion serait que rhomme est plus grand que la Divinité, en ce sens qu'il peut sacrifier sa vie pour un principe, tandis que la Divinité ne le peut pas.
Pour dire cela sur un théâtre, il faudrait mettre une scène dans le paganisme où l'homme dit à un dieu celte terrible vérité.
Intitulez la pièce : un Dieu d'B4)mère.
Une jeune fille aimée de lui le repousse. Elle aime un homme qui peut mourir pour elle et avec elle.
2 JUILLET 1843, A MINUIT ET DEMI. — Lecœum'est qu'un morceau.de chair bleuâtre qui ressent vivement les mouvements de reflux imprimés au sang par les idées
*D UN POXTE 171
daiisie cer'7eau;jaaiS(jeJe ;oroi5 impuissant àxréer des sentiments, comme c'est asseïL«a aréptttatiDn.'
L'âme^ne^me sâBûÉite se «enor Féellement ipe du 43erreau ipour sedi inateumeat. ïDans taimémoire,*eUo regarde, comme dans le miroir de ce maums-ipetit tofsment, ia forme delà personne aimée ; puis, dans Tentendement, elle trouve les raisons qui la lui font chérir; ensuite, dans l!im^ginatio%Je&CQuleiirs^qm.ia rendent radiause et Tilluminent tout entière. Toute ^tle . xevue .dès Je réveil .fait sans doute tourl»llonnerie sang et.le fait refluer au cœur comme dans un,gûlfe d'où il retourne aux fleuves.de toutes les veines ;jmaisie . cœur n'est que Técho du chant qui ré^ sonne en haut, sous les voCites divines.de la tôte.
LA HERSEy POEME. — L'homuie voit l'inertie de Dieu refiiser de lui faire connaître le mot de Ténigme de la création et de le défendre de la colère inconnue d'en haut qu'il sent planer sur sa tète. A côté de lui, une multitude méchante et aveugle le presse, le heurte, le blesse sans cesse.
Qui souUendcaxexQC contreks coups qui âss^ent son pied et son front?
Sa force même, son poids, son immobilité. Qu'il ne donne que peu de prise au vulgaire sur lui, qu'il aime la
solitude, le silence, la fortune modérée, la bienfaisance cachée, l'intimité affectueuse.
Qu'il sache fermer les routes insensées à son imagination et que, devant les pas de cette foule, sa forte volonté fasse tomber une herse.
DE LA PATRIE. — La patrie n'existait presque pas avant Louis XIII. Les grands seigneurs, alliés à des femmes étrangères et possesseurs de grands fiefs, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre à la fois comme en France, n'avaient pas le cœur plus espagnol que français et trahissaient volontiers les intérêts d'un pays pour un autre.
La puissance croissante de la classe moyenne et l'unité .donnée à la nation par la monarchie ont rendu aux nations le sentiment de citoyen, — La noblesse de province l'avait conservé, ce sentiment exquis; le gentilhomme {gentUi homo), l'homme de la nation, était le citoyen véritable.
DU ROMAN. — Le roman d'analyse est né de la confession. C'est le christianisme qui en a donné l'idée, par rhabitude de la confidence.
DES PRÊTRES. — Lcs prêtfes ont cela d'excellent que, quelle què soit la portée, ou médiocre ou élevée, de leur esprit, cet esprit vit au moins dans les plus hautes régions de la pensée et ne s'occupe que des questions supérieures.
Jésus-Christ eut, de douze ans à trente ans, une vie ignorée ; ce que le clergé appelle la vie cachée. Il y aurait un grand ouvrage idéal à faire sur celte vie. Il faudrait chercher à se rendre compte de ce qu'a pu penser et éprouver THomme-Dieu, sentant croître en lui la Divinité.
11 OCTOBRE, MERCREDI. — Ou passe la matinée, quand on reçoit, à fouetter des idées comme des toupies pour les faire tourner et mettre en train celles qui se recouchent et ne roulent plus. Ce métier ferait plaindre les maîtresses de maison et donne de la considération pour celles qui passent ainsi tous les jours de leur vie.
l'élixir. — Il est un élixir qui se nomme poésie; ceux qui ont en eux, dans la vie privée, une seule goutte de celte liqueur divine ont pour leur pays plus de dévoue-
174 ALFRED DE VlGNl
ment, pour leanB^^treBse^pluB d'amour, dans leorviepkis de grandeur. Ceux 'qui >ont doux goctttes dase les veines sont les maitres du monde polrtiqoe, ou Tègafent dans réioquence et 'dans les écrits de ^ia grande prose. Mais ceux en qui le flacon entier est répandu avec la liqueur de la vie, ceux-là sont les rois de la pensée dans le roi des langages.
DE LA FOI. — On parle de la Foi. Qu'est-ce, après tout, que cette chose si rare? — Une espérance fervente. — Je l'ai sondée dans tous les prêtres qui disaient la posséder et n ai trouvé que cela. — Jamais la certitude.
Vingt fois par heure je me dis : c Ceux que j'aime sontfls contents?... » Je pense à celui-là, à celle-ci que j'aime, à telle personne qui pleure : vingt fois par heure, je fais le tour de mon cœur.
JOURMAL d'un POETE
DES ASSEMBLÉES* — Les assemhlées ooli.des pfl«gi<Mw de parterre des théâtres. — Elles sont prudes sur certains points et se tiennent pour insultées à tout moment. Il faut prendre avec elles des précautions oratoires et les préparer.aux vérités que Ton dirait tout à coup à chacun des membres.
POEME. — Les animaux lâches vont en troupes.
Le lion marche seul .dans le désert.
Qu'ainsi marche toujours le poëte.
DES ANGLAIS. — Les efforls surnaturels que feraient les Français pour établir quelque chaleur, quelque mouvement dans des conversaftions entre eux, Français, et des' Anglais et 'Anglaises, seraient toujours perdus. C'est joaerW^ftnthet'sur'une ^pierre. Ce qui manque absolu-
ment à la race anglaise , c'est précisément ce qui fait le fond de notre caractère, la gaieté dans l'imagination, le mouvement dans le sentiment. — Cela se trouve partout en France, dans le peuple et dans le monde; avec esprit et science ou avec sottise et ignorance, n'importe; la flamme y est toujours, elle anime des fourriers au corps de garde, comme des auteurs au foyer d'un théâtre, ou à Hnstilut, ou des députés k la Chambre.
BAL DU PRINCE DE LIGNE. — Dans uu Cabinet reculé, on se pressait pour voir la tête de Robespierre, dessinée par David, au pastel.
L'expression angélique des yeux noirs, fendus en amande, le mélancolique sourire d'une bouche où se découvrent de belles dents régulières, l'air mystique et pieux de cette tête de martyr étonne tout le monde.
David le voyait tel; comme un martyr de la liberté, de la fraternité, de l'unité de la France.
L'SYÈNE, — POEME PHILOSOPHIQUE. — LcS bétCS
fauves suivent le voyageur dans le désert. Tant qu'il marche et se tient debout, elles se tiennent à distance et
lèchent sa trace comme des chiens fidèles ; mais, s'il bronche, s'il tombe, elles se précipitent sur lui et le déchirent. Quand il est mort et déchiré par pièces, elles lèchent son sang sur le sable, ses os jusqu'à ce qu'il ne reste plus que son squelette, et, lors même qu'il ne reste plus que les longues côtes vides et arrondies comme la carène d'un vaisseau naufragé, l'hyène et la tigre dévorent son ombre. Âin^ fait la multitude sur l'homme célèbre et, moins que cela, sur tout honmie éminent.
LE CANON. — Le canon dit son histoire et comment il fut fondu par les chevaliers de Malte.
On ne le fait servir qu'aux fêtes ; mais prenez garde au boulet. Sa poudre résonne dans les échos, mais emplissez l'airain, elle renversera les murailles.
poète ! tu es pareil au canon. — Tu jettes ta poudre aux oiseaux de l'air; mais, s'il le faut, tu ajouteras à tes chants une pensée politique et tu frapperas les murailles de Jéricho.
DES ORATEURS. — Je voudrais qu'un député orateur ou un pair de France, avant de monter à la tribune, fît son exmèn de conscience^ se demandât un instant : « Mon in-
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tentîon est^^&e .pjir^^^sa&S régoiame, sans pear, dévouée à Khumanité Btiau fwiys? — ^Sui^1je•^^ état de grâce devant .mai natiûii ? >OuL.. .Dès Idcs, (je puis ijaacmter et palier. D
l'hypocrisie. — Je n'ai jamais vu un.masque sur un visage sans être tenté de l'arracher. — Je sais uniiomme qui est devenu Iiypocrite, je ne puis plus le voir, de peur d'être trop tenté de le démentir.
DES ASSEMBLÉES. — Lcs Anglais ont un proverbe qui dit que les corps n'ont point d'honneur.
En étfet, ce qui insulte tout le monde n'insulte personne.
C'est la consolation que se donne une assemblée pour mal agir, et contre la morale publique et contre la loi naturelle quelquefois.
Un despote est résponsable sur sa tète et son cœur.
11 est curieux de voir la morgue^des .députés. Hs ont^ en général, des capacités de notaireiet^de clerc d'avoaé, et
JOTTRIfAL d'CN POBTC 179
s'en targuent comme de choses» rares qaileur donnent droit de dédaigner ies poètes et les philosophes.
POU.R l:a seconde consultation du docteur noir. Le docteur dit :
— Ah ! je Tavoue, personne n!a l'esprit plus sybarite que rooi. J'endurerai avec patience la conversation d'un paysan idioty d'un crocheteur ivre, d'un matelot.à l'hôpital, d'una vieille femme malade^ enfin, une bêle tant qu'il vous plaira, mais unsot^ jamais I
Je flaire le sot d'une lieue. Il parle avec prétention, il se renverse, il prononce in au lieu de en et vous dira : « J'ai vu un infant y » au lieu d'un enfant, 11 raconte bruyamment une histoire insignifiante et dont la fin n'a pas de sens. Il croit qu'on l'écoute et ne s'aperçoit pas qu'il pèse à tous.
JEANNE DARC. —Elle ost toujours vierge, et les poètes l'ont toujours manquée. C'était sa destinée d'être toujours immaculée, même dans la poésie, et de ne trouver aucun vainqueur. Depuis Chapelain, qui échoua le premier aux pieds de sa virginité, personne n'a triomphé d'elle.
180 ALFRED DE VIGNT
DE MOI-MÊME. — Ce qui se fait et ce qui se dit par moi ou par les autres m'a toujours été trop peu important, Dans le moment même de l'action et de la parole, je suis ailleurs, je pense à autre chose ; ce qui se rêve est tout pour moi.
Là est le monde meilleur que j'attends, que j'implore de moment en moment.
On est longtemps à se rendre compte de son caractère et à s'expliquer le pourquoi de soi-même.
J'ai souffert sQuvent de cette tyrannique distraction. L'imagination m'emporte vers des suppositions délicieuses et impossibles et rend ce que je dis plus froid, moins senti, parce que je rêve à ce que je voudrais dire ou à ce que je voudrais m'entendre dire pour être plus heureux.
Il y a des vieillards qui feignent de ne pas entendre la voix de toute une génération. Quand on est sourd^ il serait juste d'être sourd et muet, car on n'a pas droit de juger ce qu'on n a pas entendu.