‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 14 sur 51 · L. me parle de M. X · texte numérisé non relu

L. me parle de M. X

— Cest mon plus ancien élève, dit-il. Depuis trente ans, il a suivi tous mes cours. Après chaque séance, il m'apporte des extraits et des observations fort judicieuses sur mes paroles; d'ailleurs, madame X. est notre voisine et liée avec ma femme.

Aujourd'hui, M. de S. me demande ce que je £aâs et si j'écris encore :

Toujours, lui dis-je, et je pense à donner bientôt une pièce aux Français.

— Est-ce une tragédie dans le genre de Casimir Delavigne? dit-il.

•— Non, dans le genre d'Alfred de Vigny, si vous permettez.

22 mars.

3UIZ0T. — Des yeux noirs, un visage ovale et distingué, des manières nobles, quelque air anglais et puritain.

Agréable avec moi , me déclare qu'il a, pour le premier tour de scrutin, un engagement avec quelqu'un qui ne sera pas nommé, et que, pour le second, il passera immédiatement à moi.

GàsiMiR DE LAviGNE. — Malade, ot, avoc un soin de convalescent craintif, les pieds sur un tabouret chauffé intérieurement , il me reçoit en frère , affectueusement , les mains pressées dans les siennes, mais ne me cache pas qu'il a avec M. Patin une liaison de camarade de collège qui l'engage. — • Mais, comme il croit qu'il aura peu de chances, passera à moi au second tour.

24 avril

M. DE BARANTE. — Après quclqucs politesses préliminaires sur nos anciennes relations, il me dit avec précaution que quelques personnes ont été choquées de l'ardeur avec laquelle les journaux avaient pris ma défense. Je lui ai répondu que nous étions bien forcés, lui et moi, de croire que leur conscience les avait fait parler, car les auteurs m'étaient personnellement inconnus.

M. DE B. — Le Journal des Débats a blessé surtout par quelques expressions.

A. DE v. — Je ne le sais pas et je ne le comprends pas aisément; car, après tout, il portait M. Pasquier à l'Académie, et moi après M. Ballanche seulement. Ses éloges n'étaient guère que des consolations et je ne connaissais pas personnellement l'auteur, M. CuviUier-Fleury, que je n'avais jamais vu de ma vie ; vous voyez qu'il faut croire absolument à une indignation sincère.

M. DE B. — Je ne savais pas cela, et cela m'étonne infiniment.

Il me dit qu'il a vu jouer Chattei'ton à Pétersbourg, que mademoiselle Bourbier jouait Kitty Bell, moins bien assurément que madame Dorval, qui y était fort belle. 11 passe de là à la pièce même et me dit qu'elle est anti^

sociale.

198 AL^FtRED SE V¥s3X^

A. DE V. — Ce mot-là est bien sévère, monsieur, et je ne sais pas de manière de corriger la société, si on ne la fait pleurer sur les victimes que font ses erreurs et ses duretés. La satire ne doit pas sortir de la thèse qu^eBe soutient, •dévier du principe qu'dle pose.

M. DE — n faudrait être impartial, et, par exemple, <lans cette cause, on pourrait accuser les ouvriers de bien 'des torts.

A. DE V. — Le sermon, la satire, la comédie ne doivent pas avoir d'impartialité î Le devoir, à mon sens, d'un poète, •d'un écrivain, (Tun orateur, est d'Ôtre psorûaL Sofière est assurément partial dans Tartuffe et prend hardiment fsiû ouBtre Tlijipocistsie oeligiease.

m M B. lftu&.^ c'ei^ en k jetant dans «ne &m3ie lidicale.

A. DE V. — Elle n'est ridicule qae par excès d'eathousia^oe pour le syacophante, <6t, pnr sa candeur^ redâ«èile rindignatioa du speotatatr conÊm rinpoâteur. — Pascal, combattant les jésuites, n'a pas dà é6te in^iactial <et ne l'a pas été. On ne détruirait aucun abus, on ne corrigerait aucun travers, si on tenait d'une main l'attaciue •et de l'autre la défense du vice ou du ridicule que l'on Aident détruire. Je prends, du reste, comme Biarque d*intérét les observations que vous me faites et j'y réponds «aussi ffcanehemeat.

M. DE B. — Je ne sais si vous n'avez pas eu plus de

JOCRNAL D'un POSTE 199

^siiccte dans les ouvrages où vous teniez mains k montrer la thèse.

A. B« V. — Je les cnns moins importants comme fond et moins dtfBcil« comme forme. Dans Stella et Servi-tude et 4bpandetfr mUitaireSy Vidée est ITiéroïne : Tidée obstraiie esL ajoutée au drame, et c'est une difficulté de pli»

Lnndi 25

VU M. MOLT. — Dans un salon ofi il recevait, sur lo succès de son discours moqueur, les compliments de qaeiq^ pafBonnes.

J'ai causé avec lui, mais je ne l'ai point complimenté; camcàB canctidat, j'aurais seoû^lé flatter un juge, et, comme j<ig6^ j'étais mécontent de luL — Son persiflage atteste que la gfénânation forte de ce temps-ci est plus sérieuse que celle qui l'a précédée ; j'aiiae mieux la gravité smple et réfléchie de Tocquevilie qae Tinmie légère et mondaine deMolé;

Il a^afieeté^pour. la seconde fois de pader de l'histoire de Bazin sur Richelieu. Le défaut d'idée philosophique fon dament al e estteUement grand à mes yeux, qpe je n'ai pu. lui déguiser que i'en étais choqué, et, à la manière

200 ALFRED DE VIGNT

incertaine dont il m'a répondu, à son affectation de blâmer l'histoire sysiémçLtiqxiey j'ai senti cette mollesse générale que veulent donner à nos mœurs et à nos caractères les hommes à qui surtout le pouvoir est cher.

— Qu'est-ce pourtant, ai-je dit, que l'histoire, sans une pensée décidée et sans conclusion philosophique morale ou pratique? Qu'est-ce que Tœuvre de Tacite, sinon une protestation patricienne contre les empereurs démocratiques?

18 décembre*

M. PASQUiER. — C'est à présent un vieillard sec, propre, droit, juvénile dans sa toilette.

Il était dans ses appartements du petit palais du Luxembourg; seul à son bureau, vêtu d'une longue robe de . chambre doublée de soie violette, un pantalon à pieds terminé par des pantoufles rouges, un air libre et dégagé. Son huissier lui avait donné ma carte. Il vient à moi d'un air poli, mais essayant d'abord d'être sévère, et m'offre un fauteuil près du feu ; il attendait le ton que je prendrais pour choisir le sien.

— Je ne viens pas, dis-je en m'asseyant, vous demander votre vofac, monsieur, et ne compte sur aucune promesse

académique : je sais qu'on ne peut pas promettre sa voix, et, seulement, c Je viens selon l'usage antique et solennel... » — On ne peut trop citer Racine quand on pense à l'Académie...

Tout à coup, souriant et aimable, il s'est répandu en propos fins et spirituels dans une conversation longue et charmante.

Comme je savais qu'il n'avait pas dû fort s'applaudir de ce que j'avais été son concurrent et lui avais enlevé un tiers des voix dans son élection, je l'ai conduit en Angleterre d'abord par le brouillard, et parlant ensuite du climat, puis de l'Amérique du Sud, où il avait eu de la peine à envoyer quelques aventuriers français, tandis que l'Angleterre y envoyait de jeunes et riches commerçants qui allaient y dépenser leurs riches fortunes et établir de grandes existences qui faisaient honneur à leur patrie; nous avons parlé de M. de Bougainville, de Cook, de l'Algérie, de la maison de Hanovre, de l'Espagne, de la mer Rouge, d'Aden, de Panama, et pas un mot de l'Académie. Seulement, il m'a conté cette anecdote sur Casimir Delavigne :

— Ce fut moi, dit-il, qui eus le bonheur de lui ouvrir la carrière. Peu après Waterloo (je vous le raconte non pour moi, mais parce que cela fait honneur à Louis XVIII), je venais de recevoir une de ses Messéniennes. Le roi aimait à parler poésie après les affaires. Je mis ces vers dans ma poché, et, après la politique , je lui dis :

202 ALFRED I^E VÎONT

— Voici une pièce de vers q/^e je t^oîb â*iin jeime homme et i^e je ne juge pas, hoîs sur laipieUe je demande au m son avis. Us sont assurétumit d'une couleur d'opinion un peu vive ; mais le roi a un eaprit» indépendant, qu'il a'y a peut-ètse qu'à lui qm j'oserais les faire voir.

— C'est très-beau ! me dit le roi. Eh bi«i , dans quelle position est-il? Ne pouvei^ms paS'tecMrar qadque chose pour lui ?

J'offris de rétablir une bibliothèque tmnbée en désuétude, le roi y consentit et je la Im fis iofuier.

— Monsieur, lui dis-je, vous voulez bien m'en parier en souvenir du roi Louis XVIU; j'eaparierai souTenten souvenir de vous.

Je remarquai qu'il n'avait pas de cheveux, mais la tète rasée et recouverte d'une toque de velours noir inamovible, qu'il remplace ensuite par une perruque.

C'est la vieillesse la plus jeune que j'aie vue — après celle de BL de l'Aigle.

29 janvier f8f4.

FUNÉRAILLES DE CHARLES MODMR. Hélas ! îl Be

s^était pas trompé, il ne devait pas m'^pocter sa v«ix. Victor Hugo, Etienne, Droz, Lebrun .porlaientieceicu»!^

JOUBSliAi; D'0« POETE 20$

Hugo âsffma pm de temps toœhe hiftiftjiœ Èmùmmy.

e le plaignais.

Dans la foule, Dumas vient à moi :

— Eh bim y oli ea ètss9»¥0iis de votre lotte t

— Je n'en sais vraiment nea. Je paa vous dm mm^ enoeoft que î*ad beaucoi^» de pacc^s; — tovtts seroai eaues saiœ doute^ et, jjufiqu'à ee que je sois désabuaé^ jer l'ai nulle raison d'en douter. — Je ne vous vois jamais l

— Nous n'avons pas le temps de nous voir, nous nous lisons, dit-il.

— Et nous nous aimons, ajoutai-^ie.

Je vais de lui à Pauthier de Censay, en suivant lecoaYoi.

En allant au dmetière, je monte dans une voiture da convoi, où se trouvent Taylor et Cailleux; tous deux au* Irefois mes camarades dans la garde royale.

Le temps se passe en conversation sur le monument à. élever à Nodier dans sa ville natale de Besançon.

Cailleux pense à donner l'idée à cette ville d'une pension à la veuve de Charles Nodier, — et accoutumer ainsi, les villes natales à témoigner leur reconnaissance à ceux qui les illuâtreat.

Le cimetière est iprofané , omome tcuyouis » par une foule parisienne, curku^e, indittéreate, (pi divise ^ reoiplace les amis intimes. On glisse dans une boue jaune,, le peuple maie mm d0fr tosiketna comme sur dee ëcba-

faudages ; on entend de loin une voix qui prononce un discours inentendu.

Je me retire.

Dans un coin du cimetière, je rencontre Latouche. Nous nous prenons la main, les larmes aux yeux.

— J'ai suivi de loin votre vie, me dit-il; qu'efle est simple et belle ! vous faites encore que l'on peut s'honorer d'être homme de lettres.

— C'est ma récompense, dis-je, de vous Tentendre dire ainsi.

Sa voix douce me touchait, et la grâce infinie de son langage.

11 est bon, simple ; quelque chose de fin et de malicieax lui a fait des ennemis parmi les hommes de lettres et l'a fait souvent aussi calomnier.

30 mars 1845.

MORT DE SOUMET. — Après OUZO mois de martyre, il a succombé à des douleurs inouïes. Il sentait son état désespéré et nous déchirait le cœur par ses prédictions.

— Alfred, qu'on a de peine à mourir! me disait-il sans

cesse, et ua jour surtout. — Vous venez prendre la mesure de mon cercueil, ajouta-t-il.

Je résolus en moi-même de ne pas me présenter pour le remplacer s'il mourait le premier , et le priai si gravement de ne jamais me parler encore de TAcadémie, qu'il n'en fut plus question depuis entre nous.

Sa sensibilité nerveuse était extrême. Il s'exagérait tout, et pour cela semblait exagéré ; mais il ne l'était pas, c'était sa nature d'être affecté, à force d'être ému par des riens.

OBSERVATION — Les vicux académiciens se pressent autour de ceux qui arrivent et sont dans l'âge de la force, comme les ombres du purgatoire autour d'Énée ou de Dante vivants, effrayés et surpris de la vue d'un corps réel.

A la lenteur de leurs idées et de leurs paroles, je sens, en parlant avec Droz, avec Baour-Lormian et d'autres, qu'ils ne sont pas de mon temps et qu'ils ont vécu.

▲LfRBJ) DE VI&NT

ÉLECTION. — J'ai été élu le 8 mai

Les retards de M. Molé n'ont rendu possible mon jour de réception que le 29 janvier 1846.

Son accueil hostile et malveillant m'a forcé d'ajourner le jourofije siégerais aux séances particulières jusquà celui où il ne sera plus directeur, c'est-à-dire le juillet.

25 MARS AU SOIR, CHEZ M. THiERs. — D'abord avec M. Mignet, puis avec lui, j explique en détail l'affaire entière de mon refus d'aller aux Tuileries , présenté par M. Molé.

M. Thiersla comprend très-bien, ainsi résumée par moi :

— J'ai voulu répondre par une marque publique de mécontentement à un accueil scandaletiXt acerbe, fait ea public le 29 janvier.

Après m'avoir été caché soigneusement, le discours de

i A la place de M. Étienne.

JOURNAL. n'uN< PO£T£ 207

m; MJcAé m^ tel^emLmeté d^ la C(Mïïmi38ion,.qui.y, aida en m'interrompant, en couvrant ma voix, en hâtant le rapport des conclusions à FAcadémie qui attendait.

28. ISIS* — J'ai rencontré M. Guiraud.au Palais- Royal, en reveiMHit du. Musée,. Après. nou&étte{ïromenés. longtemps» soo&les arcades^ il. m'a dit que M. de Barante avait émis Fopinion que.jei f^au bien d'aller au, château porter num dûccMr&i en même temps que M. Vitet^ avec M. MoU^

Ceci me prouve, combien j'^.. jugé sainement eiLn'altant point aux séances particulières. de- TAcadéime, où. de nouvelles. GOnciliatiûn& seraient, ainsi tentées jusqu'à ce que M. Vitetaût.grésenté. son discours et fait sa visite.

Mon tûur. passée il ne sera. plus temps d'y revenir.

Lss.liommâSi d'auiourdfhuL deviennent-ik donc, comme ceiBLda BasrKmpirel— M*** croit sincèrement, qp'il suffît d'avoir un moment.,6oud^ pour être satisfadt, et qu'on peut,, après deux ou. trois mois., se montrer avec l'honmie dont on a le plus à se.plaindre et.à qui l'on a voulu rendre, par unô marque 'gublique de mécontmtemeni et le refus de l'accompagner, ca (gi'il avait fait par un accueil hostile

scandaleux.

208 ALFRED DE VIGMT

L'attaque de M. Molé est une offense impardonnable et irréparable.

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