DIMANCHE 5 AVRIL I8/16. — VU M. DE PONGERVILLB
— J'apprends par lui que TAcadémie a nommé chancelier M. Vitet. Deux voix seulement m'ont porté.
Ainsi l'Académie a montré qu'elle soutenait M. Molé et me blâmait, en le nommant directeur.
L'Académie, ou un quart obscur et intimidé de l'Académie, a agi à l'aveugle et marché à tâtons. Elle n'a pas su que la cause de tout ceci était une vengeance politique dont M. Molé a été Vexécuteur.
Mais sans savoT que M*** était venu, le 5 janvier, me proposer un ignoble marché dans lequel je donnerais des éloges à la famille royale en échange de la pairie et d'une pairie pensionnée^ que j'ai refusée avec calme et en faisant semblant de croire que c'était seulement une imagination de M*** et un rêve sans fondement.
Que je n'aie point dit comme je l'avais sur les lèvres : Vade retrd, Satanas! on doit m'en savoir gré.
Sans savoir ces détails, l'Académie a été témoin de Taccueil public fait par M. Molé, et devrait s'en tenir pour offensée. Elle l'était, en effet, le lendemain; mais les intri-
JOURNAL d'on POETK 209
gues, les caresses, les intérêts et, au besdn, les calomnies aidant, elle a tourné.
9 MAI. — J'apprends que le roi a dit à son second secrétaire, M. Lassagne, devant plusieurs ministres :
— Je suis très-mécontent de la manière dont M. Molé a reçu M. de Vigny. Un homme honoré dans le pays ne devait pas être reçu ainsi. — Où est le droit de M. Molé pour se conduire ainsi? Il n'est pas homme de lettres, il n*a rien fait. OCi est son droit ? comment ose-t-il juger des livres, lui qui n'en peut pas faire? — Comment reçoit-on ainsi un homme honoré du public et dont j'ai sanctionné l'élection î
10 MAI. — Il m'eût été facile peut-être de trouver des critiques très-dures à prononcer contre la vie et les écrits de M. Étienne. Mais, devant sa fille, son fils et ses petitsfils affligés, c'eût été à mes yeux une mauvaise action.
Ce respect que j'ai eu pour le mort, d'où vient qu'on ne Ta pas eu pour le vivant?
210 Al.rRED DB VIGVT
11 MAL I6A61 — Vu M. d»*Sikii>Bndf.
Dialogue.
s. — Le roi et moi, nous avons parlé deux heures de suite. Je lui ai rendu compte de toute l'affaire, qu'il ne j savait pas. I
M. — Puis-je. savoir da quelles eaqpnsssions le roi s'est servi en pariant de moîï?
s. — Pleines de oonsidération et d'un* intéfèt amical pour.tout ce qui vous tcaidie. Le premier jour où je le vis j prair cela, il m'avait dit qu'il vous^ donnerait: un rendez-^ | vous pour le lendemain, à onze heures i, Je^ vous avais écrit sur-le-champ.
La lettre allait parth* tonqœ je reçus un mot* de loi ainsi conçu :
« Ne faites pas ma commission auprès de M. dè\%giiy. 9
Je l'ai revu tout exprès. 11 m'a dit qu'il avait réfléchi, qu'il craignait de manquer aux anciens usages du corps académique, qui pourrait se croire bravé par lui-même et blâmé ; que Toui pens^itt qu^il voulait port^ attemte ainsi au droit ancien de l'Académie françuse de^présentar directement des-discours^au roi.
M. — Mais., en audience particulière, ce serait' moi recevrait comme citoyen, non l^oadémiden.
s. — On ne sépare pas. — Il sera bon que vous y sàlier plus tard, lorsque vous aurez siégé à l'Académie, après que M. Molé aura cessé d'être directeur.
JOUHÎïAL D-ONf POETE 211
M. — N0S idées se-sont pencontaéBs;.car j'ai iMrévenu plusieurs âb^CHa^jnfissieHiBi que- j*ira», air mcn» de' juillet, m'asseoir dans mon fauteulU^mais jamais tant cpi'il sera directeur.
Le roi a dit à M. de Salvandy :
« L'Académie comprend mal à présent Tusage dont il s'agit id. L'académicien nouvellement élu n'est point présenté au roi par le directeur; mais le directeur et lui présentent leurs deux discours. »
— Mon but est atteint, dis-je à M. de Salvandy.. Tout ce que j'ai fait et ce qui me reste à faire sera compris partout, même aux Tuileries.
» Je le répète, mon seul but a été de répondre par une marque publique de mécontentement à un accueil malveiUmt ettpmtUc^
> Toute msL condidte a^ Téservée mais ferme,.et devait l'ôïre. Si c'était à reoammencer, je n'agirais pœ et ne parlOTaispas autrement: que je ne l'ai fait d'im bout à Vautre.
Ayanrfini'de paiier.dè moi,-sujet3qui m'ennuie, j© lui ai recomonHidé.&rŒeux de noui^u pour là ceois.^ lim'aditî
— Je VOUS' laisse Ifr plaiâr dîêtre le premier à lui apprendre qu'il est nommé chevalier de la Légion d^hon- «eur:
C'était y mettre une délicatesse infinie. Il me dit qu'il
S attache à récompenser surtout les talents sérieux et attachés à Fart vrai et pur, que M. de Laprade et M. de Champagny ont aussi la croix.
NOTE. — 20 JANVIER. — Un ami du jeune duc d'Aumale me dit qu'après la séance de ma réception, le duc d'Aumale a dit :
— M. Molé s'est mal conduit.
Le duc d'Aumale avait assisté à la séance, dans une loge au-dessus de la statue de Sully.
GUiRAUD. — Sa mort presque subite a beaucoup attristé TAcadémie. — J'ai particulièrement été fort affligé de ne pouvoir siéger près de lui, comme je me Tétais promis et comme il s*en réjouissait avec moi. Une opération maladroitement faite par un chirurgien Ta tué.
C'était un homme qui tenait de l'éçureuil par sa vivacité, et il semblait toujours tourner dans sa cage. Ses cheveux rouges, son parler vif, gascon, pétulant, embrouillé, lui donnaient Tair d'avoir moins d'esprit qu'il n'en avait en effet, parce qu'il perdait la tète dans, la discussion et s'emportait à tout moment hors des rails de la conversation. Mais très-sensible, très-bon, très-spirituel.