‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 16 sur 51 · JEUDI 22 AVRIL. — ÉLECTION DE M. AMPÈRE · texte numérisé non relu

JEUDI 22 AVRIL. — ÉLECTION DE M. AMPÈRE

M. de Chateaubriand p'est fait porter à l'Académie.

Hors les jambes, qui n'ont plus de mouvement, il est, dit-ii, fort content de sa santé. 11 est venu exprès pour fe,so«ténir Ampère, qu'il protège. Sa tète octogénaire est plus belle que dans l'âge mûr je ne l'avais vue. — Afin qu'on ne le vît pas arriver, il s'est fait apporter avant tous. Une sorte de coquetterie de vieillard lui fait craindre surtout d'être surpris en flagrant délit d'infirmité. — 11 est assez ému du plaisir de se voir encore compté parmi les vivants et de l'espoir de l'élection d'Ampère. Le bon Manche est auprès de lui çt paraît fier de le voir arrivé à un second étage ; ses grands yeux sont attendris et son beau regard devient alors d'une inexprimable douceur. Cette grâce lui a sans doute été donnée d'en haut pour tempérer la laideur surprenante que lui donne la loupe de sa joue gauche, qui le rend difforme.

Tous étaient à leur poste.

Les avenues comme Baour-Lormian et Féletz; les infirmes comme Chateaubriand; les orateurs, les ministres comme Lamartine, Guizot, Salyandy, Thiers, Rémusat,

214 A'DFRED DE VIOIfT

TocqueviUe; les affligés coimne'ML Moié, qui vient de perdre presque à la fois^sa femiw et aoa amia madame de Castellane; les malades comme Briffaut, attaqué de la gravelle ; tous enfin, excepté M. Empis, qui ne peut encore siéger, étaient sur leurs fauteuils.

Sous leMBombat apparent, deer doctrines littéraires, il s*en livrait un autre entEB^rinflueBoe royale: qui soutenait Vatout, et un grDa{iB:uiiiveraitaiœ et mondain qui soutenait Ampère^

Avant tout, je voulais l'iionoaus des lettres ei élire le plus haut possible. Les pitts hauts étaient absents. Lamennais et Béranger ne- mii^ jamais se présenter. L'un serait politiquement repoussé, Tautre unanimement admis. Tous deux, par une égale ostentation^ prièrent le tonneau de Diogène.

D'autres phis jeunes^ AMned de Musset et Bahac, crai* gnent de se présenter en vain...

2i if AI. — Tout à coup le roi: se ravise^ Il soutient qu'il a désiré me vok* etrne m'a pas va. Dit à un. ministre qu'il voudrait me parler. MC de CSranirt m^éciit :

<f M. de Salvandy me charge de vous^direque leroi des Français lui a parié de wuv en* exprimant le' legreX de ne pas vous avoir vu, à cause de certaines raisms quHl comprend perfUUemini. 11 a ajouté qu'il serait- charmé de

VOUS .recevoir, :et M. de Salvandy s'offre de vous accompagner, âi cela peut vous.ecmvenir. »

Comme témoigna^ xle désaveu de la xonduite de M. Jlolé, j'accepterai eetteteatcavue,. puisse Je xSais ^e le roi 1*^ blâmé hautement.

LUNDI SOIR 14 JUIN. — A huit hcures et demie, Jd. de Salvandy entre rdensimon salon. J>Iûus partons.

Le roi, quand on nous annonce, est debout en habit brmi, son chapeau ii la main. 11 vient à moi sur-le-champ et me dit :

— Il y a seize am, monsieur de Vigny, que nous ne nous sommes vus. .Vous commandiez un bataillon de la garde nationale et les trempes qui ^daient le Pakis- Royal. Vous me faites grand plaisir en revenant, je vous en remercie.

— C'«st à moi, sire , de vous remercier d'avoir consenti à ce que je fusse membre de l'Académie.

— Je le désirais au moins autant que vous, monsieur de Vigny, et je suis bi&a heureux de Ja position que vous y avez prise.

J'ai ^u de queb termes favorables le roi avaiti)ien voulu se semr en appnnnaat mon éteotiem, et j'en ai été profondément touché.

— Je VOUS remercie, monsieur de Vigny. Voulez-vous aller revoir la reine? M. de Salvandy vous y conduira.

La reine était assise à une des places d'une table ronde autour de; laquelle s'asseoient toutes les princesses avec elle.

Elle faisait de la tapisserie. A sa droite était assise Madame Adélaïde, sœur du roi.

— Je voudrais vous présenter M. de Vigny, lui dit Salvandy.

— Comment ! me le présenter? dit la reine. Mais il y a vingt ans que je le connais! — Monsieur de Vigny, je suis charmée de vous revoir... Vous aimez sûrement à voyager : où irez-vous cet été?

— Peut-être en Angleterre, madame, et ensuite chez moi, dans le midi de la France.

— Dans quelle partie du Midi? me dit le roi.

— Entre Angouléme et Bordeaux, sire.

— Ah! c'est un pays charmant.

— Oui, sire, un jardin anglais à présent. Çest un débris qui m'est resté des terres de mes ancêtres, car le nombre est grand des châteaux que je n'ai plus. 11 me vient de mon grand-père, le marquis de Baraudin, amiral dans l'ancienne marine de Louis XVI.

— Ah! je connais son nom parfaitement. Il commandait une escadre à la bataille d*Ouessant, sous les ordres de mon père.

— Oui, sire, sous les ordres de M. le duc d'Orléans et de M. d'Orvilliers, dont j'ai encore beaucoup de lettres.

En disant mon père^ la figure du roi devint tout à coup triste et douce, son regard pensif et mélancolique, mais pénétrant, comme s'il craignait un mouvement d'horreur sur ma figure.

— Oui, sire, dis-je encore avec le môme ton simple et calme, sous les ordres de M. le duc d'Orléans. Je suis encore à comprendre comment ces grandes flottes firent pour ne pas se détruire; c'étaient des Ai^mada véritables.

— Je -ne sais pas, mais ce qui vaut mieux que tout cela, c'estia paix.

— J'ai entendu dire la même chose au roi, il y a seize ans ; aujourd'hui, il a accompli cette grande œuvre.

— Je Fespère, dit le roi avec un air de satisfaction et do bonté. Vom vous êtes retiré sitôt que le danger des émeutes a cessé, tout le monde n'agit pas ainsi. Mais vous avez écrit beaucoup, vous avez bien fait.

Le duc de Nemours m'a parlé ensuite assez longtemps, debout au milieu du salon, avec beaucoup de douceur et un ton timide et un peu embarrassé, du temps où je l'avais connu.

— Vous n'aviez pas encore pris Constantine, lui dis-jo. 11 m'a répondu :

— Oh! je l'ai vu prendre! avec un ton très-modeste et très-simple.

.218 ALFRED DE VIGHT

Il m'a parlé de la Beauce et du château de Vigny, terre originaire de ma famille. — Je lui ai raconté qu'il appartenait au prince Benjâmin de Rohan, qui me fit offrir de me le revendre, il y a trois ans ; mais que ce château au milieu d'un jardin, les deux fermes étant vendues, ne pouvait être acheté que par un prince, étant sans revenu.

La duchesse de Nemours est fort belle et m'a entretenu quelque temps enfin en me parlant de l'Angleterre. La duchesse d'Aumale ressemble à ces jeunes princesses espagnoles de la maison d'Autriche peintes par MuriHo.

J'aime sa lèvre avancée et ses cheveux d'un blond pâte.

Elle me parla de Venise, où, à son grand regret, on va en chemin de fer.

La vue des Bourbons me donne toujours un sentinientj mélancolique. Toute l'histoire de France semble ressusciter ses portraits et reprendre ses grands rôles quand on se représente les princes qui ont eu les mêmes traits sous . d'autres costumes. — Leur race ne perd rien de ses profils à demi espagnols. — Le roi ressemble à Louis XIV à soixante ans.

Il revient à moi vers la fin de la soirée et me dit:

— Vous verrez demain dans les journaux que c'ed moi qui suis Tauteur des désastres du Portugal. MM. les] Anglais ne m'épargnent pas à la Chambre Que pensefr vous de cette affaire portugaise ?

JOURNAL d'un P0»TE 219

— Elle ressemble un peu, dis-je, à la Fronde.

— Oui» pour rinutiUté des résultats.

*~ £t aussi parce que c'est une gueire de grands seigneurs.

— Oui, il y a bien quelque chose d'aristocratique, mais ce n'est pas commun en Europe.

Et il sourit avec finesse.

— Non, dis-je, ce n'est pas à présent notre défaut, n rit encore avec beaucoup de bonne grâce.

Sa force et sa présence d'esprit sont remarquables.

Je trouve son air, son teint plus calmes, plus reposés, plus sains qu'en 1831.

Jusqu'à dix heures et demie, la famille royale m'entretint ainsL Madame (Madame Adélaïde) me parla de TAngleterre et de ma femme. — De sa famille nombreuse. — Puis de la mort de Ballanche ; de la cécité de madame Récamier. — Puis demanda s'il est possible de dicter à un secrétaire des ouvrages d'imagination.

— Je ne pense pas, dis-je, que ce soit possible quand remotion des scènes entraîne l'auteur.

Dirigeant toujours ma conduite d'après des principes ^'honneur et de conscience, je considère que j'ai bien fait de m'ètre rendu Qhez le roi Louis-Philippe :

220 ALFRED DE VIGNT

Dans un gouvernement représentatif, on admet en principe (par exemple, en Angleterre) qu'une invitation du jroi est un wdre. Personne^ tory ou whig, n'a droit de s'y soustraire.

%^ J'ai voulu voir jusqu'où il irait dans son désaveu de M. Molé. Il n'a pas voulu me le dire directement en nommant M. Molé, mais seulement me le faire savoir par son ministre M. de Salvandy; c'était bien pour la première fois. Il a voulu seulement me recevoir, ainsi qu'il me Ta fait dire, comme un des hommes éminents de son pays.

11 ne sied point d'embarrasser un prince. Si j'avais parlé le premier de M. Molé au roi, je l'aurais mis dans la nécessité de le blâmer devant moi, et il est possible qu'il veuille l'employer à un ministère.

J'ai attendu, et, à la seconde ou troisième entrevue^ si j'y retourne, il m'en fournira lui-même l'occasion. Je me donnerai ce procès à juger, disant conune Calderon :

Le meilleur alcade^ c'est le roi.

Ainsi le silence et la dignité que j'ai eu le courage de conserver, la persévérance de mon refus de me rendre au château avec M. Molé, ont eu ce résultat que le

maître a désavoué son serviteur, qu'il m'a le premier invité à revenir près de lui en mon propre nom, et non pas comme académicien. Le roi a ainsi réparé, autant qu'il était en lui, l'inexcusable conduite de M. Molé et l'indignité sans exemple de ma réception.

ALFRED DE yiGNl

Page 1