‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 18 sur 51 · JOURNAL DUN POETE · texte numérisé non relu

JOURNAL DUN POETE

Ma véritable éducation littéraire fut celle que je me fis à moi-même, lorsque, délivré des maîtres, je fus libre de suivre à bride abattue le vol rapide de mon imagination insatiable. Je dévorais un livre, puis un autre ; je traduisis Homère du grec en anglais, et un vieux précepteur que j'avais, Tabbé Gaillard, je ne sais s'il existe encore, comparait ensuite ma traduction à celle de Pope. Puis je me passionnai pour les mathématiques, et, voulant entrer à l'École polytechnique, je fus en peu de temps en état de passer les examens. Je m'essayais aussi à écrire des comédies, des fragments de roman, des récits de tragédie; mais tout cela était dans un goût qui se ressentait de ce qui avait été fait dans notre langue par les grands écrivains classiques, et, cette ressemblance me devenant insupportable, je déchirais sur-le-champ ce que j'avais écrit,- sentant bien qu'il fallait faire autrement, ayant vite mûri mes idées et n'en trouvant pas encore la forme. Cependant, je sentais en moi un invincible désir de produire quelque chose de grand et d'être grand par mes œuvres. Le temps me paraissait perdu s'il n'amenait une idée neuve et féconde. Toujours mécontent de celles qui 5'offraient à mon esprit, las d'une méditation perpétuelle dans laquelle j'épuisais mes forces, je sentis la nécessité d'entrer dans l'action, et, n'hésitant pas à me jeter dans les extrêmes, ainsi que j'ai fait toute ma vie , je voulus être officier, et pressai tellement mon père de se hâter de

tne donner cet état, qu'a fit dès le jour même les démarches qu'il fallait pour cela.

L'artillerie me plaisait. La gravité, le recueillement, la science de ses officiers s'accordaient avec mon caractère et mes habitudes. Je désirai y entrer et j'allais être présenté à l'École polytechnique, lorsque, la bataille de Paris ramenant les Bourbons, l'armée s'ouvrit à moi plus rajridement et j'y pris, encore enfant, une place assez élevée, ayant tout à coup le grade de lieutenant de cavalerie ; je devais le garder longtemps.

SDR CINQ-MARS. — Mcs étudcs histQriques furent poussées fort avant dès l'enfance. On ne se contentait pas des études du collège, et moi, étemel et ardent questionneur, je ne cessais, le soir, au retour de la pension de M. Hix, après que les autres enfants étaient endormis, de venir obséder mon père de questions sur les personnages dont je savais vaguement les grands noms. Les mémoires m'étaient permis alors et jetés comme réponse pour se défaire de mes questions. Un jour, mon père, pour m'en corriger, me dit que je ressemblais à Vinterrogant bailly de Voltaire ; cela me fit faire une question de plus : il me lut Vin-

ffénu. Depuis ce jour-là, je ne questionnai plus, je lus, je dévorai toute la bibliothèque de mon père et celle de ses amis. Après avoir lu les Mémoires du cardinal de Retz, il me vint dans Tesprit d'écrire l'histoire de la Fronde. J'avais quatorze ans. C'était fort mauvais, certainement, et je déchirai cela depuis; mais j'en conservai la mémoire la plus minutieuse des faits de cette époque, et cette première passion de curiosité historique me laissa des personnages que j'aimais un souvenir pareil à celui que l'on a des hommes qu'on a connus dans l'enfance. Il me sembla depiHS acquitter une véritable dette d'amitié lorsque j'écrivis Cinq-Mars et peignis l'abbé de Gondi. — Mon père veillait fort avant dans les nuits, et, pour l'imiter, je rallumais ma bougie dans ma chambre et j'écrivais au crayon mon histoire de la Fronde. — Bientôt j'abandonnai cette idée pour adorer les poètes anciens. On me fit traduire Homère du grec en anglais et comparer page par page cette traduction à celle de VIliade de Pope. — L'abbé Gaillard, l'un de mes instituteurs, eut l'excellente idée de ce travail, qui m'enseignait deux langues, avec le sentiment de la muse épique, dont la lyre résonnait deux fois à mes oreilles.

Cependant, après que cet invincible amour de l'harmonie -se fut exhalé en vers dans mes poëmes, il me restait un regret : c'était de n'avoir rien créé d'assez large pour être comparable par la composition aux grands poëmes épiques, ie pensais que les romans historiques de Walter Scott

étaient trop faciles à faire, en ce que Faction était placée dans des personnages inventés que Ton fait agir comme Ton veut, tandis qu*ii passe de loin en loin à l'horizon une grande figure historique dont la présence accroît l'importance du livre et lui donne une date. Ces rois ne représentent ainsi qu'un chiffre. Je cherchai à faire le contraire de ce travail et à renverser sa manière. J'importai cette idée avec moi tout en écrivant quelques poèmes que je faisais en une nuit, et, en 1824, à Oloron, dans les Pyrénées, je composai entièrement et écrivis sur une feuille de papier le plan entier de Cinq-Mars, Il n'y a pas de livre que j'aie plus longtemps et plus sérieusement médité. Je ne l'écrivais pas, mais partout je le composais et j'en resserrais le plan dans ma téte. U est très-bon, à mon sens, de laisser ainsi mûrir une conception nouvelle, comme un beau fruit qu'il ne faut pas se hâter de cueillir trop tôt. J'attendais mon retour à Paris pour faire les recherches qui m'étaient nécessaires, et ce ne fut qu'en 1826 que je me mis à écrire le livre d'un bout à l'autre, et, comme on dit, d'une seule encre. Je savais assez l'histoire pour pouvoir ordonner et composer l'action sans avoir sous les yeux les mémoires du temps; mais il fallait que la tragédie du roman tournât autour de tous ces personnages et les enveloppât de ses nœuds conmie le serpent de Laocoon, sans déranger l'authenticité des faits, et c'était là une grande difficulté à vaincre dans Fart pour une époque aussi éclairée de toutes

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