J)'ON POETE
Un Boandaria iie-lait.de jnal à .pecsoime, jouit d'une idée et d'une tasse de thé.
Le gentleman ou gentilhomme est Thomme d'honneur même qui, par les convenances, est retenu dans .tes limites de bonne conduite et de bienséance que la religion n'atteindrait pas; car il y a des choses que ferait un prêtre et que jamais Jie, pourrait faire un galant homme.
La Restauration n'était ni redoutée ni aimée. Si elle eût été Tun ou l'autre, elle était sauvée : on ne Ta défendue (que par hoDBBiirBt par acquit de conscience; on l'eût détiendue manière à la maintenir.
Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C'est bien peu de chose.
11 est déplorable qu'un poète comme Lamartine, s'il s'avise d'ètce député soitiorcé de s'occuper des bureaux de tabac que demandent des conmwttante. 11 devrait y
avoir des députés abstraits, députés de la France, et d'autres députés des Français.
Les acteurs çont bien heureux, ils ont une gloire sans responsabilité.
LE BEAU. — La majorité des publics grossiers, en France, cherche dans les arts Vammant et jamais le beau. De là les succès de la médiocrité.
DAPHNÉ. — Prouver qu'une àme contemplative comme celle de Julien, quand elle daigne donner quelques-unes de ses idées à Faction, la domine et l'agrandit; tandis qu'une âme active comme celle de X..., quand elle veut s*éleyer à la contemplation poétique ou philosophique, ne s'y peut guinder, *
« Alfred de Vigny a porté longtemps l'idée d'un roman et même d'un drame dont Julien dit l'Apostat eût été le héros, Daphné l'héroïne. Et c'est sons cette rubrique du nom de Daphné qnll inscrivait tout ce qui avait trait à cette idée. (L. R.)
On a fait des satires gaies ; je yeux faire, soit dans des livres comme StellOy soit au théâtre, des satires sombres, tristes et mélancoliques.
Comme quoi toutes les synthèses sont de magnifiques — sottes.
Je ne peux plus lire que les livres qui me font travailler. Sur les autres, ma pensée glisse comme une charrue sur du marbre. — J'aime à labourer.
Si le bonheur n'était qu'une bonne heure? s'il ne nous était donné que par instants ?
On dirait que la question religieuse trop débattue a fatigué la tète du monde. Il n'a plus la force d'y penser.
Si j'étais peintre, je voudrais être un Raphaël noir ; forme angélique, couleur sombre.
Dans les temps les plus vicieux de ThktQifie»: je voisique la majorité eit ccaisciencieuse et cherche le ^ccai^t l^hoonête.
J'ai rendu grâce à Dieu en mon âme en faisant cette remarque; j'ai cherché à l'appliquer à tous les temps, en tremblant, etjed'ai tcouvée Juste avec. bonheur.
J'en ferai grand usage et l'appliquerai à notre temps et au passé.
Le malheur des écrivains est qu'ils s'embarrassent peu de dire vrai, pourvu qu'ils disent. — II. est temps de ne chercher les paroles que dans sa conscience.
Avec la Maréchale d'Ancre^ j'essayai de faire lire une page d'histoire sur le théâtre. Avec Chatterton, j'essaye d'y faire lire une page de philosophie,
Le tempérament ardent, c'est .l'imagination des corps.
Les hommes d'action s'étourdissent par le mouvement, pour ne pas se fatiguer à achever des idées ébauchées
JOURNAL 'D'tPM TOKTK^ ÎBÎ
dans leur tête. .Doués d'un peu 'plus de force, ils s'assoiraient omse cQucheraient pour penser.
Nous nous plaignons qu'il n'y a pas de foi politique en France. EIl! de quoi nous .plaignons-nous? N'eslHce.pae la preuve .la meilleure de l'esprit infiniment subtil qui xègnfr dans la nation? Elle sent le vrai partout, et oii il .manqua, elle dit qu'il n'y a rien. Or aucun parti ne satisfait ses besoins actuels , ni ne leur donne le moindre espoir éloigné. Il n'y a de foi politique en un gouvernement que dans les^ esprits bornés.
Plus le cerveau est intérieurement occupé, plus la faceest immôbile. La demi-occupation, l'élan, le sentiment s& peignent seuls sur la figure. Le travail intérieur absorbeles forces au dedans et pâlit le front et les joues
J'aime peu la comédie, qui lient toujours plus ou moins de la charge et de la bouffonnerie. Il est plus philosophique de Éanœ conoliire ^oiir l'idée donûnante du'liTFe, «ans effort ot par da lïréseiice ^t l'action simple et naturëBe des peraoniiageB.
Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée même, et que cette jouissance, rien ne peut nous la ravir.
Êa contemplation du malheur même donne une jouissance intérieure à l'âme, qui lui vient de son travail sur ridée du malheur.
Dans lelat actuel des théâtres, et tel qu'est le public, j'ai peu d'estime pour une pièce qui réussit, c'est signe de médiocrité; il faut au public quelque chose d'un peu grossier; Henry Monnier était un acteur trop fin pour le parterre, Ingres est trop pur de dessin, Decamps trop original, Delacroix trop coloriste. — Je me méfie aussi d'un livre qui réussirait sur-le-champ et sans un an au moins d'intervalle, pour que l'élite puisse y onivertir la masse idiote.
/ La terre est révoltée des injustices de la création; elle { dissimule par frayeur de Tétemité; mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux parait, comme Âjax, fils d'Oîlée,
le monde l'adopte et l'aime; tel est Satan, tels sontOreste et don Juan.
Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes
Le christianisme est un caméléon éternel. — D se transforme sans cesse.
U n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser Ie& hommes.
Je n'ai pas rencontré un homme avec lequel il n'y eût quelque chose à apprendre.
U n'y a jamais eu ni ordre ni liberté nulle pai^t? et jamais on n'a cessé de désirer l'un ou l'autre.
La vérité sur la vie, c'est le désespoir. La religion du Christ est une religion de désespoir, puisqu'il désespère de la vie et n'espère qu'en Féternité.
PASSION. — mystérieuse ressemblance des mots! Oui, amour, tu es une passion, mais passion d'un martyr, passion comme cdle du Christ.
Passion couronnée d'épines où nulle pointe ne manque.
La religion de l'honneur a son dieu toujours présent dans notre cœur.
D'où vient qu'un homme qui n'est plus chrétien ne fait pas un vol qui serait inconnu? Vhonneur invisible l'arrête.
Les masses vont en avant comme les troupeaux d'aveugles en Égypte, frappant indifféremment de leurs bâtons imbéciles ceux qui les repoussent, ceux qui les détournent et ceux qui les devancent sur le grand cfa^nia.
Je ne sais pas si l'apprêt qu'il exige n'est pas \m des germes de mort de l'amonr.
Cette néceaûté d'être toujours sous les armes finit p^ar fatiguer l'un et l'autre amoureux*
JQÎtRWAL ifvn POETE 95
La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu*elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague.
11 en serait ainsi d'un orateur, fût-ce Démosthène, forcé de parler sans interruption toute Tannée.
ALFRED DE YIGMT
L'honneur, c'est la poésie du devoir.
Quand vint la révolution de Juillet, le soldat était mort en moi depuis quatre ans ; il ne restait que l'écrivain, regardant si la liberté serait tuée ou sauvée.
Le seul gouvernement dont, à présent, l'idée ne me soil pas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution serait pareille à celle des £tats-Unis américaiiu.
Lé moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que Ton paye le moins cher.
Une des choses qui m'ont le plu^ touché dans les Mémoires de Sainte-Hélène, c'est que ce pauvre Napoléon ne pouvait pas obtenir un exemplaire de Polybe, pour y lire des instructions imaginaires sur la guerre qu'il n'aurait plus jamais le plaisir de faire.
Las des compositions trop tortillées, je viens d'en faire une de celles dont on peut dire : C'est une idée — comme de Chatterton. — 11 n'y a rien de compliqué — c'est tout simple. Un caractère développé et voilà tout; je ne sais pas comment on jugera d'abord le capitaine Renaud; mais, je suis sûr que, plus tard, si ce n'est dès à présent, on sentira qu'il représente le caractère de Tofficier éclairé actuel, comme il doit être.
Je rai écrit du 22 juillet au 11 août 1835.
Je ne sais pourquoi j'écris. — La gloire après la mort ne se sent probablement pas ; dans la vie, elle se sent biea peu. L'argent? Les livres faits avec recueillement n'en donnent pas. — Mais je sens en moi le besoin de dire à la société les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir.
Il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême bien fait mal. L'extrême mal ne fait pas de bien.
J'aime l'humanité. J*ai piiié d'elle. La nature est pour moi une décoration dont la durée est insolente, et sur la- <[uene est jetée celte passagère et sublime marionnette appelée l'homme. *
L'Angleterre a cela de bon qu'on y sent partout la main ^e l'homme.
Tant mieux. Partout ailleurs, la nature stupide nous insulte assez.
L'indépendance fut toujours mon désir et la dépendance ma destinée.
Le cœur a la forme d'une urne. C'est un vase sacré tout rempli de secrets.
Le mot de la langue le plus difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est moi.
Notre littérature ne jette souvent que des cris de malade, comme Volupté ^ Dernières Paroles, etc., etc.
t Le poëtc devait développer pins tard cette idée en vers admirables dans le poëme des Destinées : la Maiiondu berger. (L. R
L'autre jour, je montai à Montniartre.
Ce qui m'attrista le plus fut le silence de Paris quand on le contemple d'en haut. Celte grande ville, cette immense cité ne £ait donc aucun bruit, et que de choses s'y disent! que de cris s'y poussent ! que de plaintes au delt Et l'amas de pierres semble muet.
Un peu plus haut, que serait cette ville, que serait ce^eterre? Que sommes-nous pour Dieu?
Je pense qu'il y a des cas où la dissipation est coupable- Il est mal et lâche de chercher à se distraire d'une nobledouleur pour ne pas souffrir autant. Il faut y réfléchir et s'enferrer courageusement dans cette épée.
DAPHNÉ. — Julien commence un poëme; dans les intervalles, il dirige le monde et gagne des batailles.
Il donne le poëme à un de ses amis, Libanius, en mourant.
Un vers lui coûte plus que le plan d'une bataille.
Il m'est arrivé ce mois-ci trois choses heureuses : Émile Péhant, placé à Vienne comme professeur derhétorique. — Sauvé.
Chevalier, marié par amour, et heureux.
Léon de WaîUy a hérité de cinq cent mille francs, dit- on.
Que les autres soient heureux au moins, leur vue m fait du bien.
Bonaparte et tous les aventuriers ont posé le pied sur les événements qui les menaçaient, comme le toréador sur le front du taureau. En relevant la tête, le taureau le jette sur son dos. — Il s'y assied.
Aucun siècle passé n'est regrettable pour le nôtre. - Cela ressort de toute vue de l'histoire.
La beauté souveraine n'est-elle pas cachée, toute for mée, derrière quelque voile que nous soulevons rarement et où elle se retrouve. Inventer y n'est-ce pas trouver 1 Invbnirb.
Voici mes amis qui succombent à une faiblesse d'un
moment, et qui Consentent à lire leurs poëmer. dans des salons.
L'un Hamlet, l'autre Macbeth^ traduits ; l'autre des vers satiriques. Ils vont s'user dans ce frottement, perdre leur caractère et s'arrondir comme des cailloux.
J'ai remarqué que l'habitude de voir le défaut de chaque oeuvre tourne à l'accroissement de l'ennui. Pour accroître le plaisir, je m'amuse à présent à faire le contraire. Il est facile de supposer un sens caché à la plus mauvaise œuvre, et, en suivant cette idée que n'a pas eue l'auteur, de s'en faire pour son usage une œuvre sublime. — Cette opération, on ne cesse de la faire sur les morts ; je veux m'amuser à la faire sur les vivants.
J'ai commencé cela hier à la Porte-Saint-Martin, sur le Monomane.
Ce qui manque aux lettres, c'est la sincénté.
Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduit tous au paradoxe, J'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai , ce carac-
tère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. — C'est d'après cette pensée que, dans la nuit du 29 au 30 juin, je me laissai aller au besoin de dire au public, comme à un ami, ce que je venais de faire pour hii *. — J'étais encore tout ému de l'enthousiasme fiévreux du travail et je ne pouvais m'empêcher de dépasser la barrière du dernier mot du drame. Le moule était plein et il me restait encore de la matière à employer.
A présent, au moment de l'imprimer et relisant à froid ces pages, j'ai été tenté de les brûler comme j'ai fait souvent de beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits ; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d'une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu'il fallait les faire remonter jusqu'à la source même des idées dont ils avaient suivi le cours.
C'est pour cela que, m'attendant bien à paraître extraordinaire, j'ai voulu passer par-dessus ce qu'il y a de puéril ou d'exagéré dans l'inspiration aux yeux des gens froids.
i AUasion & U Préface de Chatterton, (L. R.)
JOURnAL d'un im>ete lOi
n est certaiQ que la création est une œuvre manquée ou à demi accomplie, et marchant vers sa perfection k grand'peine.
Dans les deux cas, soyons humbles et incertains.
Il n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon — peut-être éternel ! . . •
Un acteur prend un drame comme une robe, le revêt,, le chUTonne et le jette pour en mettre un autre. Mais cette* robe dure plus que lui.
Toujours en conversation avec moinnéme, je me parle^ de choses dont les hommes ne se parient que rarement entre eux; et c'est une chose de jour en jour phis pénible pour moi que de répondre à ceux qui me parlent sur des futilités.
Je pourrais dire à presque tout le monde : « Je voudrai», être seul dans ce moment pour écrire ce que je pense tandis que vous me parlez. »
La vue des hommes m'irrite à des pensées intérieures, contraires souvent à celles que je dis, et faites pour être' tenues en réserve pour un temps meiffleur, parce que jô| sais qu'elles a^nlaeraient de trop longues explications^^ me fatigueraient la poilrine. Je me tais et je devinas dis*
104 ALFRBD DE VIGNY
trait. D'autres fois, je parle d'autre chose avec une longue digression et sans plaisir. Les attentifs ou ceux qui m'aimetot peuvent deviner aisément que la crainte de perdre une autre idée meilleure m'interrompt quelquefois et me fait dire des paroles oiseuses.
ÉLÉVATION. — Dieu voit avec orgueil un jeune homme illustre sur la terre.
Or ce jeune homme était très-malheureux et se tua avec une épée.
Lorsque son âme parut devant Dieu, Dieu lui dit : € Qu'as-tu fait? pourquoi as-tu détruit ton corps? » L'âme répondit :
€ C'est pour t'affliger et te punir. Car pourquoi m'avezvous créé malheureux? Et pourquoi avez- vous créé le mal de l'âme, le péchés et le mal du corps, la souffrance? Fallait-il vous donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs? » *
L'ennui est la maladie de la vie.
Pour la guérir, il suffit de peu de chose : aimer ^ ou
1 Sous ce litre : Élévation^ Alfred de Vigny a plus d'une fois jeté çà et là dans ses notes des pensées, des projets de poèmes dont YÉlévaXion, on le voit, consistait moins dans Torthodoxie qae dans la hautenr philosophique de la méditation. (L. R.)
vouloir. — C'est ce qui manque le plus généralement. Et cependant il suffirait d'aimer quelque chose, n'importe quoi, ou de vouloir avec suite un événement quelconque, pour être en goût de vivre et s'y maintenir quelques années/
Je remarque aux répétitions qu'il y a tel acteur qu'il faut laisser aller dans le moment où il est. — En lui voulant donner une nuance, il en fait une couleur, et, étalant cette teinte nouvelle, il change le ton général de l'ouvrage. ^
1 On répétait alors Chatterton.
Avoir une tête sérieuse ofi chacun vient verser des sottises chaque jour parles deux oreilles, quel supplice !
DAPHNÉ. — Julien prend la résolution de se faire tuer en Perse quand il est certain qu'il a été plus avant que les masses stupides et grossières ne pouvaient aller. — Il sent qu'il est un fardeau et s'est trompé en croyant pouvoir élever la multitude à la hauteur de Daphaé.
Les jeunes auteurs prennent des sujets plus forts que leurs pensées et leur style. Le cheval jette à terre le cavalier.
UNE FABLE. — Uq hommc est condamné à mort après un crime, un assassinat. — Un an s'écoule entre la condamnation et l'exécution. Échappé à l'étranger et grandi dans sa vie. Dans cet intervalle, il devient illustre et vertueux. — Le jour arrive, on l'arrête, on Texécute. La loi le tue en santé, lui donne la mort en pleine vie, la honte en pleine gloire.
Donc, les juges condamnent un scélérat; mais le bourreau tue un homme régénéré, moral et chrétien.
Les criminalistes de tous les temps ont déchiré quo îa vengeance n'était pas le but de la loi pénale, qui, dans sa rigueur, ne se propose que de prévenir le retour du mal : tel est Vesprit chrétien.
Si tel est l'esprit chrétien sur la terre, pourquoi a-t-ilun autre esprit pour le ciel, en fondant les peines éternelles qui ne sont qu*une éternelle vengeance?
Ce matin, j'ai trouvé M. Magistel, jeune médecin, éludant chez lui un cerveau dans un crâne sur une table. J'ai passé deux heures avec lui à examiner cela*
Les bosses extérieures du crâne sont représentées à i'^intérieur par autant de cavités égales, les veines même
sont sillonnées intérieurement. — L'énorme quantité de cervelle que nous avons, fait notre empire sur les animaux. Le lion, l'éléphant même n'en ont pas la moitié.
La cervelle, divisée en quatre parties peu distinctes, est un amas de graisse sillonnée de lignes rouges et semblable à une éponge.
Ses cavités sont nombreuses ; il les a ouvertes devant moi. — 11 m'a semblé plus que jamais qu'une seule formation préside à toute chose et que la tête humaine est une boule semblable à la terre. Nos os sont les rochers ; nos chairs, le sol gras et humide ; nos veines, les fleuves et les mers; nos cheveux, les forêts.
Je n'ai éprouvé aucune horreur à cette vue, mais seulement une vive curiosité et une admiration religieuse pour ce perpétuel miracle de la vie.
LA TRAGÉDIE FRANÇAISE. — Le gcuro bâtardj c'était la tragédie faux antique de Racine. Le drame est vrai, puisque, dans une action tantôt comique, tantôt tragique, suivant les caractères, il finit avec tristesse comme la vie des hommes puissants de caractère, énergiques de passion.
Le drame n'a été appelé bâtard que parce qu'il n'est ni comédie ni tragédie, ni Démocrite rieur, ni Héraclite
pleureur. Mais les vivants sont ainsi. Qui rit toujours, ou toujours pleure ? Je a*ea connais pas, pour ma part.
En tout cas, comme Henri de Transtamare^ le bâtard a roulé par terre le légitime et Ta poignardé.
DAPHNÉ. — Divim'ser la conscience.
Je ne fais pas un livre, il 3e fait.
Il mûrit et croit dans ma tête comme un fruit.
Dittmer vient me voir. Causé de SeiDittide et Grandeur mUitaires. 11 pense, comme moi, que Thonneur est la conscience exaltée, et que c'est la seule religion vivante aujourd'hui dans les cœurs mâles et sincères. Mon opinion porte ses fruits.
MINUIT, APRÈS LA LECTURE DE JOLELYS. — J'ai lu,
j'ai pleuré, j'aime dans ce livre tout ce qui est hymne — prière ou méditation. Tout cela est beau et grand. L'adoration dans le temple , les rêveries de Jocelyn près de Laurence avant qu'il soit reconnu pour femme, l'admira-
tioa qu*il a pour cet âogélique enfant, tout cela est adorable. Là surtout est le caractère délicieux et fécond du beau talent de Lsmoartîne, inépidsable dans tout ce qui est sentiment, amour de belle nature et description d'une beauté.
On ne peut répandre son âme dans une autre âme que jusqu'à une certaine hauteur. Là, elle vous repousse et vous rejette au dehors, écrasée de cette influence souveraine et trop pesante.
DAPHNÉ. — Julien pousse l'idée chrétienne jusqu'au dépérissement de l'espèce et à Tanéantissement de la vitalité dans TEmpire et dans les individus.
Arrivé à ce point, il s'arrête épouvanté et entreprend de rendre sa vigueur à l'homme romain et à l'Empire.
Voilà comme il faut Tenvisager.
Comment ne pas éprouver le besoin d'aimé ? Qui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sit&t que Tamour semble menacer de se rompre l
JOURIVAZ. D*nil POETE 111
L* amour est une bonté sublime.
Le travail est un oubli, mais un oubli actif qui convient h une âme forte.
Aimer, inventer, admirer, voilà ma vie.
4 DÉCEMBRE 1837. — Ce matin, la messe funèbre de Berlioz pour l'enterrement du général Damrémont.
L'aspect de l'église était beau ; au fond, sous la coupole, trois longs rayons tombaient sur le catafalque préparé et faisaient resplendir les lustres de cristal d'une singulière lumière. — Tous les drapeaux pris sur l'ennemi étaient rangés au haut de Téglise et pendaient, tout percés de balles. La musique était belle et bizarre, sauvage, con vulsive et douloureuse. Berlioz commence une harmonie et la coupe en deux par des dissonances imprévues qu'il a calculées exprès.
Le 7 décembre, à cinq heures du soir, est mort Alfred Johannot.
J*ai appris hier sa mort de Gigoux, qui avait passé la nuit chez lui avec Tony Johannot, pour psindre la têt^ morte d'Alfred Johannot.
JOURNAL d'un POETB 113
Il y avait dix ans que nous disions : < Il ne vivra pas trois mois. » Il toussait toujours et crachait le sang. — Avant sa maladie, il n'était que paveur; depuis son attaque à la poitrine, il était devenu peintre de premier ordre. On eût dit que les souffrances avaient développé en lui rintelligence et Pavaient élevé plus haut et porté plus près du beau idéal.
J'ai beaucoup connu le général Damrémont ; c'était un bomme assez gras, d*un visage doux et affectueux, calme et froid de manières, parlant doucement et lentement.
11 s'était attaché à domier aux fermes résolutions de son caractère l'enveloppe la plus polie. Il était animé dans sa conduite publique par Pâme chaleureuse de sa femme, mademoiselle Baraguey d'Hilliers, — femme assez grande de taille, avec des yeux noirs et brillants comme ceux des Arabes, qu'elle est allée voir; énergique, courageuse, très-sensible. Elle est partie pour Alger avec ses deux enfants. Là, elle a appris la mort de son mari ; c'est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible. — Son père, le général des dragons de la République et de l'Empire, mourut aussi d'un coup de feu. Le général Damrémont est mort précisément comme Turenne, en visitant les batteries la veille d'une bataille.
lu ALFRED DE VIfiHY .
7 DÉCEMBRE. — Ce malift, an m'aimonce M. de Jennison, rambassadeur de Bavière, comme je me levais à midi, ayant passé la ntdt à écrire.
Il m'attend dans mon sa^on, et, peu après que j'y suis entré, aborde la question qm Tamèae et qœ depuis longtemps il mé^sHt peut-êfre :
— Je viens de Bavière; j'y suis allé i la hâte, près de ma mère qui était malade ; elle est sauvée.
Je lui réponds par l'histoire de la mienne, qui est chez moi guérie, heureuse, choyée, à quatre-vingts ans.
— Voulez-vous me rendre un service ?
— De tout mon cœur, s'il s'agit de vous être agréable personnellement.
— Le roi de Bavière a un fils de vingt-six ans, son héritier. Le prince royal de Bavière désirerait entrer en correspondance avec vous. Lui répondriez-vous, s'il le faisait?
Je me i^uis tû un moment et lui ai dit :
— Ce que vous me demandez est, je puis le dire, un service véritable, car il faudrait que chaque journée eût quarante-huit heures, et le temps me manquera. Cependant, si vous voulez me donner une assurance importante, j'y consentirai; cette assurance est que ni dans le présent ni dans l'avenir le prince ne se croira obligé de m'en témoigner sa gratitude par autre chose qu'une lettre de lui. Sans cela, ce serait un traité, un marché.
Il m'a interrompu vivement, en me serrant les mains.
JOURNAL d'uw POETE 115
— Oui^ c*€Bt ua service, et il en sera vivement touché ; mais avec vous oa sait que de tels services sont sans prix, et il ne vous en offre d'autre que son amitié.
— Prenez gaide, ai-je ajouté, que rien n est ferme et persévérant comme mon caractère; ne vous fiez pas à ma douceur de voix. Rien n'est entêté comme une colombe. J'en ai connu une qu'il aurait fallu tuer pour la chasser de mon lit; je l'y ai laissée, elle a gagné son procès. Tout ce qui me fera ici passer par-dessus la lassitude de parler de choses sur lesquelles je suis blasé , ce sera le plaisir de penser un jour, dans ma vieillesse (si j'ai une vieillesse, chose douteuse), qu'un jeune roi me devra quelques idées justes sur la France et sur son esprit. — Donc, tout étant bien pur, bien désintéressé, regardant cette correspondance comme l'élau de deux âmes qui oublient qu'elles sont dans le corps d'un prince royal et d'un poète, je vous le répète, j'accepterai.
Autre question :
— Est-ce de vous qu'est venue cette idée de mettre votre jeune prince en correspondance avec moi?
— Non ; lui-même y a pensé le premier après avoir lu vos ouvrages, ainsi que le roi son père.
— Avait-il pensé à écrire à quelque autre avant ou en même temps?
— A personne '
— Je consens à répondre, mais répondre seulement;
IIG
qu'il m'écrive d'abord; vous savez qu'en Angleterre, la terre classique de l'étiquette, le plus haut placé met sa carte le premier chez l'autre.
— Le prince fera tout ce que vous voudrez et tout ce qu'il pourra pour acquérir un ami comme vous et former son âme sur la vôtre.
D'où vient que l'idée n'est pas venue plutôt à ce jeune homme d'écrire à un des quarante académiciens ? *
Le soir .
J'ai lu toute la soirée à ma mère l'histoire de Port-Royal, de Sainte-Beuve. Elle Ta écoutée avec un plaisir extrême et un esprit plus remis et plus net que jamais depuis quatre ans.
Une famille troublée parle danger subit d'un malade n'a pas le temps de sentir d'abord sa douleur tout entière, parce qu'elle court et s'agite comme l'équipage d'un navire en danger ; mais c'est après la mort qu'un étonnement
< Alfred de Vigny n'entra à l'Académie française qu'en 1845.
profond la saisit et une indicible stupeur de voir l'abseuce de la vie et du mouvement.
VENDREDI 22 DÉCEMBRE. — Agrès avolf prié sur le cercueil de ma pauvre mère.
Mon Dieu I mon Dieu ! avez-vous daigné connaître mon cœur et ma vie ? mon Dieu ! m'avez-vous éprouvé à dessein ? Aviez- vous réservé la fin de ma pauvre et noble mère comme un spectacle pour me rendre à vous plus entièrement? Avez-vous donc permis que la mort attendit mon retour? Son âme, sa belle âme, avait-elle encore assez de force pour s'arrêter et m'attea<lre ?
MARDI SOIR... — Aurai-je la force de récrire? Encore cela, 6 mon Dieu ! afin que, si j'ai le malheur de vivre et de vidllir, la faiblesse humaine ne me fasse jamais oublier cette nuit fatale et sombre, mais où quelques signes con* solants et divins me sont apparus I
Mon Dieul je me jette à genoux, à présent, je parle à vos pieds, je m'abreuve de ma douleur, je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d'elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère.
Psdsîble tout le jour et gaie, elle a embrassé, en jouant avec eux, Henry, fils de mon beau*pèsre, et m'a dit qu'il ressemblait à une petite fille; elle parlait avec gaieté de Noël, Christmas, et du jour de Tan, disant qu'elle me voulait à dîner, ce jour-là, avec elle et que je ne devrais accepter aucune invitation. A dkœr, gaie ^ douce, elle m'embrasse, toute ^ôte k se coucher. Moi, je sors pour lui chercher quelques petits cadeauif pour le jour de l'an. Je rentre a minuit, elle m'entend passer et m'appelle. J'y vais, elle se plaint d'avoir trop chaud, puis trop froid- tJe souffre partout^ di&ait-*eUe, mais pas plus dans oae partie du corps que dans l'autre. » Je lui couvre les pieds de sob édredon et je lui ofte d'éveiller «Cédlia, sadeoBieÉseile de compagnie. « Non, je ne veux réveiller personne, » me ditelle. Je ne l'écoute pas, alarmé de la faiblesse de son pouls. Lydia se lève et court à elle avec sa chaleur ordinaire et son cœur de fille dévouée. Toutes deux la pressent de questions. — Je ne sais pas ce que j'ai ! — Une heure vient dans cette incertitude. Elle était fâchée sérieusement contre moi de mes questions et de mon importunité d'avoir éveillé tout le monde. Je monte faire lever encore deux personnes ; Julie et son mari allument le feu, préparent les bains depeds. Elle disait encore n'avoir besoin de rien. On me priait de me coucher et de ne pas revenir. J'allais m'y rendre, quand de nouvelles plaintes de ma mère, petits gémissements sourds, qui lui étaient famiUers pourtant, me
décident à aller chercher moi-même le médacia. Un quart d'heure me suffit pour le faire lever, habiller, revenir avec moi et mon portier. Il monte et entaad ma mère dire très-haut que ce n'est rien ; «que, demaMi, elle sera mieux.
a V'^là, me dit-41, une voix forte qui annonce une bonne santé. » D entre, il était environ deux heures. Il lui tâte le pouls et dit de préparer bains de pieds et sinapismes, écrit une ordonnance de looch avec lenteur, me soutient que son oppression vient d'une affection catar rhale, essaye de me tromper en me parlant dans une autro chambre. Hélas! mon Dieu I c'était l'agonie. Je cours à elle, je lui prends la main et lui baise le bras droit. Elle pensait au médecin, qui l'importunait de questions, et disait : « Je ne veux pas le voir ! » Un peu après, pendant que je retournais le chercher dans la salle a manger, elle se penche vers Cëcifîa et liri dit : « Ah î ma petite ! la tête me tourire"; nous ne nous promènerons pas demain. Mon fils î où €st mon ffls ? »
J'accours ; elle était assise sur son lit, je lia baise le front, je la tiens dans mon bras gauche, je serre sa main froide dans ma main droite en lui criant : c Maman ! maman ! chère maman, un mot à ton Alfred, ton fils, qui t'aime, qui t'a toujours adorée ! »
Elle me serre la main et laisse tomljer sa tête sur sa poitrine. La vie avait cessé. — Je continuais de l'appeler, Téther que je tenais sous ses narines était inutile. Tout
était fini. Je ne sais qui m*a soulevé, j'étais à genoux près de son lit.
Avez-vous reçu dans votre sein cette âme vertueuse, 6 mon Dieu ? Soutenez-moi dans cet espoir, que ce ne soit pas un passager désir, qu'il devienne une foi fervente
Depuis quatre ans j'avais reçu ses continuelles tendresses et des adieux intérieurement destinés à moi, mais qu'elle n'osait exprimer pour ne pas trop s'attendrir. Là sont mes consolations secrètes. Ses mots échappés nourrissent mon amour pour elle et apaisent un peu ma douleur ; mais pourquoi ne plus entendre sa voix !
Le 9 de ce mois, un samedi, selon ma coutume, j'avais fait porter chez elle mon déjeuner; elle était riante et assise dans son fauteuil favori, les pieds sur son tabouret, me regardant avec son air bienheureux. Elle se mit à dire des vers en cherchant un vieil air et répéta quatre fois ces vers que j'écrivis, les larmes aux yeux:
Une humble chaumière isolée Cachait l'innocence et la paix.
Là vivait, c'est en Angleterre, Uae m.'re dont le désir Était da laisser sur la terre Sa fille heureuse, et puis mourir.
€ De qui est donc ceci, maman ? lui dis-je. — De Jean- Jacques, me dit-elle. Sa fille heureuse^ et puis mourir ! entends-tu? » — Je me sauvai, sentant que je pleurais trop.
Mais, mon Dieu ! n'est-ce pas un bienfait de votre main, qu'après une tendresse si grande que la mienne, je n'aie pas eu la douleur de la voir périr il y a quatre ans, et que j'aie joui de sa voix et de sa vue pendant si longtemps ? que j'aie pu Pamener à s'apaiser dans les irritations violentes de sa maladie, à reconnaître qu'elle était heureuse et vénérée, adorée et divertie de ses ennuis par des soins et des caresses sans fin? à se plaire à la vue des tableaux et en écoutant la belle musique ? Est-ce pour qu'elle s'éteignît ainsi plus doucement, que vous avez permis quelle allât s'affaissant par degrés jusqu'à la fin et qu'elle conservât toujours cette sublime sérénité, et ce repos pur et profond ? — Je cherche inutilement des consolations dans celte assurance qu'elle devait finir manquant de la force de vivre, qu'elle n'a pas souffert et qu'elle a entendu mes paroles et y a répondu par son adieu. Donnez-moi, ô mon Dieu! la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur; qu'elle est dans le repos bienheureux des anges
et que, par vous, à sa prière, je puis être pardonné de mes fautes.
D'où vient, hélas ! qu'après cette profonde ardeur de mes prières, plus paisible que je ne Tétais, je reviens dans ma maison déserte avec plus de force pour contenir mes larmes? Mais d'où vient aussi que mon cœur toujours serré me porte à la chercher sans cesse autour de moi, et que je me dis avec une terreur sans bornes : t JeneTai plus ! je ne Tai plus ! » Sommes-nous donc si faibles, qoe nos plus saintes prières ne puissent nous rien ôter des tendresses du sang et des nœuds de famille ? Quand vous les rompez pour toujours, pourquoi ne nous pas donner la force de croire qu'ils seront retrouvés, et de le croire sans hésiter?
Derniers moments! Agonie! Derniers mom^ilB, vous ne sortirez jamais de ma mémoire. Je veux pionger cette nuit dans mes plus cruels souvenirs. Si j'ai fait quelque faute, que ce soit mon expiation. J'y trouve m mer bonheur et je veux ainsi me flageller. — Je sem. <arud, crucft à moi-même , mon Dieu ! cruel et sans pitié : dût moQ cœur se fendre et me faire mourir !
JOURNAL d'un POETE 1 2 J
Il y a viBgt ans, mon père mourut aussi; j'étais près de son fit; ses blessures, ses infirmités, l'âge aussi (de soixante-quatoMîe ans), après un faible rliume, le . faisaient nMîurir. Il me tendit la main courageusement. Il avait sa raison entière et dit au médecin : « N'est-ce pas le râle, monsieur ? » — 11 ne se trompait pas. — « Mon enfant,^ me dh-il, — j'avais dix- sept ans — je ne veux point faire de phrases, mais je sens que je vais mourir; c'est une vieille machine qui se détraque. Rends ta mère heureuse, et garde toujours œci. i»
C'était le portrait de ma mère fa^ par elle-même ; je l'ai encore, placé sur sa tabatière. J'ai obéi et je l'ai rendue heureuse. Cela est écrit dans m^ conscience et je l'écris devant tous et devant Dieu. Lorsqu'elle grondait, c'était k maladie qui pariait par sa bouche; je m'^ salais, de peur de réponcte.
Mon père, couvert de Wessures, était courbé en marchant L'homble douleur de l'agonie le redressa violemment : il mourut droit, sans se plaindre, héroïquement.
J'étîds trop jeune pour supporter cette vue ; je m'évanouis. A préseoA, j'ai jias vécu, j'ai vu moarr. J'ai pu soute&ir ma mène ; msâs ma doideur es^ plus profonde et pins grave, sm adior me pénètre bien j^s avant.
M. de Saint-Chamans, chevalier de Malte, vieil ami de ma famille et de ma mère, est venu me voir et j'ai longtemps parlé avec lui hier, tout le soir.
Une sorte de fierté me donne des forces et me fait relever la tète. Dans ces quatre années d'épreuves qui viennent de se passer, ma vie était entravée de difficultés sans nombre et tout se réunissait contre moi pour me faire résoudre à me séparer de ma mère. Il me fut souvent conseillé de l'envoyer dans une maison de santé ; je refusai, je là logeai chez moi. Ce qu'il m'a foUu de combinaisons pour consoler les femmes qui la servaient et que sa maladie lui faisait maltraiter, pour empêcher que les dépenses qu'elle causait ne fussent senties et ne vinssent nuire au bien-être de la famille, était d'une telle difficulté, exigeait tant d'efforts de patience, que je me suis vu plusieurs fois sur le point d'y succomber. Quatre fois, j'en ai été malade, et la fièvre m'a pris après trop d'efforts pour retenir les émotions douloureuses que cette vie me causait.
J'aurais mieux aimé me faire soldat que d'emprunter le moindre argent à mes plus proches parents ; et presque tout ce que m'ont donné mes travaux : Chattei^tony 5ervitude et Grandeur^ mes œuvres complètes, a servi à payer les dettes que des dépenses, toujours au delà de mon revenu réuni au sien, m'avaient fait contracter.
Le travail est beau et noble, n donne une fierté et une confiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire.
Bénis soient donc les malheurs d'autrefois, qui ôtèrent à mon père et à mon grand-père leurs grands châteaux de la Beauce, puisqu'ils m*ont fait connaître cette joie du salaire d'ouvrier qu'on apporte à sa mère, en secret et sans qu'elle le sache.
27 DÉCEMBRE. — La douleur n'est pas une. Elle se compose d'un grand nombre d'idées qui nous assiègent et qui nous sont apportées par le sentiment ou par la mémoire.
Il faut les séparer, marcher droit à chacune d'elles, la prendre corps à corps, la presser jusqu'à ce qu'elle soit bieû familière, l'étouffer ainsi ou du moins l'engourdir et la rendre inoffensive comme un serpent familier.
Les souvenirs aujourd'hui m'attaquent et me serrent le cœur. Tout les fait naître. Le bruit de la pendule noire de ma mère me rappelle le temps où elle fut achetée. Mon père l'aimait beaucoup. Il la choisit lui-même chez Tarault et l'envoya rue du Marché-d'Aguesseau, où nous demeurions. Elle marqua les heures de mon éducation. Sur ses quantièmes, ma bonne mère, bien belle alors, m'apprit les mois de la République et ceux du calendrier actuel. Les premiers me furent plus faciles et j'aimais les beaux noms de fructidor, thermidor et messidor.
Devant cette pendule s'asseyait mon père, ses pieds sur
les chenets, un livre sur ses genoux, moi à ses pieds, assis sur un tabouret. Il racontait jusque bien a^ant dans la nuit des histoires de fannlle, de chasse et de guerre. C'était pour moi une si grande fête de Tentendre, qu'il m'arriva, plus tard, habillé pour le bal, de laisser là les danses et de m'asseoir encore près de lui pour l'écouter. Les chasses au loup de mon grand-père et de mes oncles, les meutes nombreuses qu'ils faisaient partir du Tronchet et de Gravelle pour dépeupler la Beauce de ses loups ; la guerre de Sept ans; Paris, Voltaire, Jean- Jacques Rousseau, le baron d'Holbach, M. de Malesherbes et ses distractions, tout était présent à son esprit et Test encore au mien.
29 DÉCEMBRE. — Sou visage était angélique dans la mort ; j'ai pleuré à genoux devant elle, j'ai pleuré amèrement, et cependant je sentais que son âme sans péché était délivrée, et, revêtue d'une splendeur virginale, planait au-dessus de moi et de son beau visage, dont les yeux étaient doucement entr'ouverts comme dans le sommeil des bienheureux. Pourquoi donc ai-je tant pleuré ? Ah ! c'est qu'elle ne m'entendait plus et qu'il me fallait garder dans mon cœur tout ce que je lui aurais dit.
3J DÉCEMBRE. — L'aonéc dernière, à pareille heure, j'attendais avec ma mère l'heure de minuit, où l'aiguille noire de sa pendule sauta du 31 au 1®"^ ; alors, je Tembrassai en lui disant : « Bonne année ! » J'étais à genoux à ses pieds et je pensais bien qu'elle aurait la force de vivre toute cette année. Mon Dieu ! vous n'avez pas permis qu'elle me restât jusqu'au dernier jour et vous l'avez enlevée dans mes bras l Mon Dieu î si les épreuves sont une épuration à vos yeux, recevez-la et qu'elle prie à son tour pour son fils, son pauvre fils qu elle a nommé en mourant I
JANVIER 1838. — Hélas! toujours la même vie! Je quitte le chagrin pour la maladie et la maladie pour le chagrin.
26 MARS. — La veille du jour de ma naissance, visité la tombe de ma mère. — J'étais avec Antony Deschamps. Je Tai prié de me quitter et je m'y suis rendu seul.
Le terrain n'a pas été gâté par les pluies. Il m'a semblé la visiter encore comme je faisais tous les jours et tous les soirs dans son lit en ouvrant ses rideaux. Mes idées étaient plus douces et mes émotions moins cruelles que je ne l'aurais cru. J'ai entendu en fermant les yeux sa voix douce et harmonieuse qui me disait : « Bonjour, mon enfant !» et je me suis retracé ces moments, les plus heureux peut-être de ma vie, où je me mettais à genoux près d'elle et où elle me caressait les cheveux avec ses deux mains.
J^ai commandé une pierre faite en forme de toit pour
empêcher l'eau de pénétrer, et une grille de fer. Dimanche, cela sera posé. J'y reviendrai pour décider la forme du monument.
12 MARS. — Soirée chez madame de la Grange (la marquise Édouard de la Grange ) donnée pour me faire rencontrer avec Lamartine.
Vingt personnes environ. Les lampes voilées pour la vue d'Édouard. — Lamartine vient à moi et nous causons deux heures dans un petit coin sonibre, comme dit le Misanthrope.
Il est incroyable combien un salon fait dire de sottises aux gens d'esprit par les distractions qu'il donne. J'ai fort étonné Lamartine en lui disant que je n'étais de son avis sur rien. Nous avons parlé d'abord des lois de septembre et de la censure. Je lui ai reproché en termes polis d'avoir abandonné la question des théâtres et lui ai dit que le théâtre à présent était un instrument mutilé et imparfait ; que mon opinion était que l'on ne devait pas avoir de censure ; qu'une pièce condamnée par le public était morte à jamais, et que, par le gouvernement, elle vivait d'une vie secrète et menaçante ; sous la Restauration, on en vit cent exemples. — 11 a eu l'idée d'un jtirj/ de gens ayant intérêt à Tordre, jury élu. Et ce terme moyen, je ne l'ai
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jugé possible qu'autant que nul membre ne tiendrait au gouvernement, ajoutant que, par son influence corruptrice, un homme venant du pouvoir en entraîne dix dans ce peuple valety comme l'a dit tristement Paul-Louis Courier. Il me promet de proposer ce jury quand viendront les discussions du budget.
Je lui ai demandé s'il était toujours occupé de l'Orient. Il se montre enthousiasmé des malheurs des mahométans et les regarde comme plus civilisés que nous, à cause de la charité extrême en eux.
Cependant, M dis-je, l'islamisme n'est qu'un christianisme corrompu, vous le pensez bien.
— Un christianisme purifié! me dit-il avec chaleur.
n ne m'a fallu que quelques mots poiar lui rappeler que le Coran arrête toute science et toute culture; que Is vrai mahométan ne lit rien, parce que tout ce qui n'est pas dans le Coran est mauvais et qu'il renferme tout. — Les arts lui sont interdits parce qu'il im doit pas créer une image de l'homme. — Je lui propose de rédiger en forme de pétition un projet de loi en faveur des poètes feibles et distraits comme la Fontaine. La rédaction en serait à peu près celle-ci :
€ Si un poète a produit une œuvre qtti obtienne l'admiration générale, il recevra une pension afinrentaire de deux mille francs. Si, après cinq ans, il produit une ceuvre égaie à la premîèrey sa pension lui sera* sBmét pour sa Tîe en—
lière. S'il n'a rien produit dans l'espace de cinq années, elle sera supprimée. »
25 ATRn. — Cette nuit, je lisais le Slabat Mater en rêvant» A la seconde lecture, j'ai cru voir ma pauvre mère étendue à mes pieds et j'ai pleuré amèrement. Mes sanglots m'ont évéJléy et, en portant ma main à mes joues, je les ai trouvées inondées de larmes.
J'avais passé la soirée au théâtre à songer à ces puérilités et à cd: petit combat.
20 MAI. — M. de Talleyrand est mort. Les partis l'ont insulté, et on a été jusqu'à écrire : c II n'y a en France qu'un malhonnête homme de moins. »
Les indignations sont toutes justifiées par sa vie politique, n a une immense flétrissure sur son nom : c'est d'être devenu le type du parjure élégant et récompensé.
NOVEMBRE. — AU MAiNÈ-GiRAiîD. — II n'y a qu'aux poètes qu'il arrive de pareilles choses. Mes pères aimaifent ce château féodal. C'est une petite forteresse eoOoupée de
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bois de chênes, d ormes, de frênes, et de vertes prairieg rafraîchies par des fontaines et des sources pures. Les rem tes féodales et les prises seigneuriales lui donnaient beau coup de valeur et épargnaient presque toute culture. Oc se promenait à Tombre des bois et au bord des eaux ; 1( revenu arrivait tout seul. — La Révolution vient et fait \i soustraction de tout revenu. Il me reste donc de grandi bâtiments et un grand parc à entretenir, et des bois qui je n*ai pas le courage de couper parce que les vieux arbre! ressemblent à de grands parents, et que leur absenct ôterait tout charme à l'habitation. '
Si tout cela, du reste, ne rapporte rien, il y a un dédommagement : c'est que les impositions en sont énormes et me donnent le droit d'être député. — Or c'est justement ce que je ne veux pas être. Mon âme et ma destinée seront toujours en contradiction. — C'était écrit.
Cette terre est une sorte de cheval que je nourris chèrement et que je monte une fois en sept ans. j
LE 7, MERCREDI. — Je reçois la nouvelle de la perte de mon beau-père.
Dans la crainte qu'elle ne tombe malade ici, où je suis
loin des secours et des médecins, je la cache à Lydia *. :»îa pauvre enfant, vous dormez tandis que je souffre pour votre avenir des inquiétudes mortelles. — La destinée a juré de m'empécher de travailler. A peine je repose ma tète, qu'elle me secoue par le bras et me force de souffrir et partir. Ma lutte contre la vie est perpélueUe et fatigante. La vie me lasse et ne me donne de plaisir nulle part; je n'en avais depuis deux mois qu'à voir la gaieté de Lydia revenue avec la paix de la campagne. Il faut qu'un chagrin pour elle vienne m'y frapper. Je retarde le coup qu'il faudra bien lui donner. — J'ai ressenti un tremblement nerveux et un frisson de fièvre toute la nuit. Votre calme, votre sommeil, ma chère Lydia, ma seule amie, me déchire le cœur.
Les lettres ont cela de fatal, que la position n'y est jamais conquise définitivement. Le nom est, à chaque œuvre, remis en loterie et tiré au sort pèle-mèle avec les plus indignes.
Chaque œuvre nouvelle est presque comme un début» Aussi n'est-ce pas une carrière que celle des lettres.
* Madame Alfred de Vigny.
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LA CAMPAGNE. — Une visite à Paris est une fatigue -d'une heure au plus. C'est une conversation au fond de laquelle il y a un petit intérêt entouré d'esprit. — A la •campagne, une visite est une fatigue d'un jour entier. C'est une conversation pesante et niaise dont la grosse ^orce est tout de suite dépouillée et dont l'ennui n'est supportable que lorsqu'on est tout à fait abruti.
ARCHITECTURE. — Le temple antique est élégant et joyeux comme un lit nuptial; l'église chrétienne est sombre comme un tombeau. L'un est dédié à la vie, l'autre à la mort.
DE LA CRITIQUE. — La plus élevéc est mesquine presque toujours, parce qu'elle s'attache à la surface et non au fond.
Dans le roman, par exemple, on débat la supériorité des genres de roman sur la plus ou moins grande étendue que l'auteur donne à la vérité ou à l'invention dans son œuvre d'art. C'est le fond qu'il faudrait voir, et la portée des sentiments et des idées de Fauteur.
DE SAINT AUGUSTIN. — Il défendait la grâce contre Pélage ; mais il avoua qu'il sentait en lui un libre arbitre.
C'est que les deux sont en nous ; nous gémissons du poids de la destinée qui nous opprime ; mais savons-nous, si Dieu ne gémit pas de notre continuelle action et n'ea souffre pas ?
Je sais apprécier la charge dans la comédie, mais elleme répugne parce que, dans tous les arts, elle enlaidit et appauvrit l'espèce humaine, et, comme homme, elle m'humilie.
Le Petit Pouilleux de Murillo est beau d'exécution^ mais si près du singe, qu'il me fait honte.
Le Légataire universel, dérivé du Médecin malgré lut et de toutes les farces italiennes, me fait mal au cœur comme une médecine. Je ne peux rire du gros rire, je l'avoue, et les saletés de la santé humaine font que je fronce le sourcil de tristesse et de pitié, voilà tout. — Nepourrait-on trouver ailleurs le comique satirique dont on fait tant de cas? — La mesure de comique du Msanthrope et de Tartufe n'est-elle pas supérieure à tout cela et d'une nature plus pure?
J'ai reçu une éducation très-forte. L'habitude de l'application et d'un travail perpétuel m'a rendu si attentif à mes idées, que le travail du soir ou de la nuit se continue en moi à travers le sommeil et recommence au réveil. Puis vient la vie de la journée, qui n'est pour moi que ce qu'était la récréation du collège, et, le soir, revient le travail du matin dans sa continuation vigoureuse et toujours la même.
DE VOLTAIRE. — L'csprit vif et impatient de Voltaire faisait qu'il ne se donnait pas le temps de résumer ses Idées.
Quelquefois pourtant, il le fait vite et comme à la hâte, et il est d'une admirable justesse.
Comme ici, où je trouve jetée au hasard cette ligne sur l'orthographe :
« L'écriture est la peinture de la voix : plus elle est ressemblante, meilleure elle est. »
DE SHAKSPEARE. —Il ne suffit pas d'entendre l'anglais pour comprendre ce grand homme, il faut entendre le
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Shakspeare, qui est une langue aussi. Le cœur de Shakspeare est un langage à part.
DE LA COMPARAISON. — Les hommes du plus grand génie ne sont guère que ceux qui ont eu dans l'expression les plus justes comparaisons. Pauvres faibles que nous sommes, perdus par le torrent des pensées et nous accrochant à toutes les branches pour prendre quelques points dans le vide qui nous enveloppe !
Le temps ôte tant d'à-propos, de grâce, de grandeur à tous les livres, que Ton est tenté de croire qu'ils sont comme les pièces de théâtre, bons surtout pour le moment même où ils sont produits.
PORTRAITS DE FAMILLE. — Jo chcrche inutilement à rien inventer d'aussi beau que les caractères dont ma famille me fournit les exemples. — M. de Baraudin, son fils, ma mère et ma tante.
' J'écrirai leur histoire, leurs mémoires plutôt, et je les ferai admirer comme ils le méritent.
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