‹ Journal d'un poète, recueilli et pub. sur des notes intimes d'Alfred de VignyChapitre 8 sur 51 · L'HOMME D'ÉTAT, TRAITÉ, PAR ALFRED DE VIG!ÎT · texte numérisé non relu

L'HOMME D'ÉTAT, TRAITÉ, PAR ALFRED DE VIG!ÎT

— Livre à faire dans la forme du Prince, de Machiavel.

Examiner les conditions nécessaires pour former riiomme d'État, et établir que la souplesse de la parole, l'art d'arguer et de pétrir des paradoxes ne forment pas l'homme d'État; qu'il faut une fermeté de conscience et de probité à toute épreuve , garantie par une vie irréprochable.

BYRON. — Napoléon était à bas, quand le poëte jeta son manteau de pair sur son épaule et entra dans le palais qui est à côté de Westminster.

Le chancelier était assis sur son sac de laine revêtu de pourpre. Le poëte prêta l'oreille et n'entendit que des choses vulgaires. Il comprit à l'instant que sa place n'était pas là. Il ne daigna pas rester dans cette chambre d'avocats grands seigneurs, et partit.

8 JUIN. — BEYLE. — La Chartreuse de Parme, ouvrage sans conception profonde, mais plein d'observations très-fines sur le monde diplomatique.

La duchesse de Sanoverino donne à son neveu des conseils d'hypocrisie Religieuse assez curieux.

a Crois ou ne crois pas ce qu'on t'enseignera (en^lhéoogie), mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi ju'on t'enseigne les règles du jeu de whist. »

€ Les princes ne veulent voir que des masques et prétendent juger de la beauté du teint. »

Les portraits sont fins et vrais ; mais c'est la peinture d'un monde trop bas et trop haïssable pour sa lâche hypocrisie.

La tante disant à son neveu : « Cet homme a une manie qui est d'être aimé , baise-lui la main , » me soulève le cœur.

Ils sont roués et violents dans leurs haines.

DE STRAUSS. — Lc doctour Strauss a fait sur le Nouveau Testament le même travail que Spinosa sur l'Ancien.

C'est un procès instruit pesamment, en demande de nullité de divinité et de vérité historique.

La question est de réduire le christianisme à la condition de mythe et à l'état de légende, en partant de cette distinction que le wyfftepeut être bon à conserver comme mythologie philosophique.

DROIT d'aInessb. — Le droit d'aînesse, par uneétrange

m ALFRED DE VIGNY

contradiction, se trouve être, en Angleterre, la source de régaUté. — La pairie n'y est pas un rang, mais une magistrature héréditaire. Or, n'étant héréditaire que par l'aîne et pour Taîné, les autres fils rentrent dans le commerce et les rangs de citoyens laborieux.

La tête de l'homme est comme l'aimant, qui prend des forces à mesure qu'il est plus chargé.

Pour amuser ma mère, je faisais tourner mon esprit devant elle comme une toupie, et je lui présentais, en ra contant , des idées et des contrastes comiques qui la forçaient de rire. Mais tout à coup elle s'arrêtait et me disait :

— Tu fais semblant d'être gai et heureux, mais tu m Tes pas, et c'est par bonté que tu te montres ainsi, je 1( sais bien, va !

Le cœur maternel ne se trompe jamais ; le fruit dei entrailles, l'enfant, ne peut rien cacher à celle qui 1'^ produit.

DES JOURNAUX. — Le bourgoois de Paris est un roi

qui a chaque matin à son lever, un complaisant, un flatteur qui lui conte vingt histoires. II n'est point obligé de lui offrir à déjeuner, il le fait taire quand il veut et lui rend la parole à son gré; cet ami docile lui plaît d'autant plus, qu'il est le miroir de son âme et lui dit tous les jours sou opinion en termes un peu meilleurs qu'il ne l'eût exprimée lui-même; ôtez-lui cet ami, il lui semblera que le monde s'arrête ; cet ami, ce miroir, cet oracle, ce parasite peu dispendieux, c'est son journal.

ANGLETERRE. — Cc qui fait la force et l'unité de cette nation, c'est que chaque homme s'y regarde comme*lin homme politique. Chaque citoyen parle et agit dans le sens de la politique anglaise du moment. •

FRANCE. — Notre nation est légère et taquine. Elle ne veut laisser tranquille aucune supériorité.

DU NÉANT DES LETTRES. — La sculc fin vraie à laquelle l'esprit arrive sur-le-champ, en pénétrant tout au fond de chaque perspective, c'est le néant de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n'est complètement.

Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque et dans quelque forme qc) ce soit, nous sommes forcée de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous fignr rant que quelque chose existe et en créant un fantôme pour ensuite fadorer ou le profaner, le grandir ou 1b détruise. Ainsi nous sommes des don Quidiottes perpétuels et moins excusables que le héros de Cenrantes, car nous savons que nos géants sont des moulins et nous nous emvrons pour les voir géants.

souBDS-MUETs. — Vu les §ourds-muets. — Bien tenus, bie^Énstruits. Plus de garçons que de filles. Environ cent quatre-vingts élèves. En France, il y a vingtdeux me'Z/ô 4Durds-muets; mille seulement sont élevés à Paris, à Bordeaux et dans quelques autres institutions. Le reste est dope condamné à servir ou à mendier, ou à vivre de la vie des animaux et des bêtes de somme dans les villages pauvres.

Ceci est à dire aux Chambres ou à faire dire par un de mes amis.

Cheîcher les moyens d'y remédier. Peut-être en exigeant que chaque commune paye une demi-bourse au profit de ses enfants nés sourds-muets.

DES GOUVERNEMENTS. — Lc Cardinal Dubois fît un mémoire dans lequel il disait que Favantage des gouvernements absolus était de soumettre les payions et les volontés trop hardies qui s'âëve&t dbaque jour dans un goaveruement.

Mais le gouvernement constitutionnel est une évaporation de ces volontés qui se transforment par la tribune et la presse, et ne sont plus que des td6e$.

DU COEUR. — Le cœur existe bien, moralement parlant. On sent so^ mouvements de joie ou de douleur ; mais c'est une chamjyre obscure dont la lumière est la tète. La mémoire et la pensée l'illuminent et y font paraître les sentiments. Sans la tête, ils s'éteignent. Les fous n'aiment plus ou ne savent pas qui ils aiment. Quelquefois, ils prennent en haine ceux qu'ils aimaient.

DE l'imprimerie. — Lcs anciens avaient sur nous * l'avantage de ne pas connaître l'imprimerie.

Ceci paraîtra* singulier;, ma^s ma conviction est que cette ignorance, défavorable à la rapidité de la propagation des idées et à leur conservation, était favorable à l'épuration du goût et au choix dans les chefs-d'gMivre. Platon dil

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quelque pari qu'il copia cinq fois de sa main les discours de Démoslhène. Un poëte ou un grand écrivain avait donc ainsi des lecteurs forcément attentifs et appliqués à connaître et observer minutieusement le moindre détail des beautés du style. Ces lecteurs choisissaient les plus belles choses pour les multiplier. Ces abeilles ne se posaient que sur les belles fleurs ; tout le reste était dédaigné, et je pense peu de bien de ce qui ne nous est pas parvenu.

Le choix des lecteurs et leur attention à ne copier ainsi que les plus belles choses aidaient probablement et forçaient les poètes à ne laisser que leurs chefs-d'œuvTe, puisqu'on ne copiait que ce que l'on aimait. Il e§t probable que ce goût public si fin et si pur leur donna la sévérité courageuse dont ils prirent l'habitude, et le sentiment de runité dans leurs œuvres. — Virgile avait peut-être fait des satires ; le Sic vos non vobis permet de le croire. Juvénal s'était sans doute abandonné quelquefois au plaisir de faire des vers amoureux et des idylles ; mais l'un n'a mis en lumière que ses Églogues et ses Géorgiques, l'Énéide, malgré lui, et imparfaite à ses yeux; l'autre, seulement ses satires; la pureté de traits de Virgile, la sévérité dure de l'autre visage eussent été altérés par le mélange. I Ce choix qui se faisait par le public copiste dans l'antiquité, nous devons le faire nous-mêmes aujourd'hui. ) Le public ne peut plus choisir à présent; il faut qu'il lise tout, et les n^es lettres impriment les premiers et

les derniers écrivains, ceux de l'art et ceux de la spéculation. U serait juste de le ménager quelque peu. Si c'est un trop grand courage que s'épurer, souvenons-nous que Platon avait écrit des tragédies avant ses œuvres philosophiques, et qu'il les brCda, aimant mieux rester un et grand que doublé et tronqué.

LAMENNAIS. — Il u'cst pas coupablo de chercher la vérité, mais il l'est de l'affirmer avant de l'avoir trouvée.

8 NOVEMBRE. — La réservo et la dignité de caractère servent jdonc à grandir un homme, et, quand un peu de talent le met en lumière, lui donnent une assez haute position.

L'ambassadeur de Bavière est venu me prier de le recommander à son prince, parce qu'il est menacé d'être envoyé en Russie, ce qu'il craint. — J'ai ajouté à ma dernière lettre un postscriptum en sa faveur.

ALFRED DE ViaifT

J'ai remarqué souvent que Ton a en soi le caractère d'un des âges de la vie. On le conserve toujours. Tel homme, comme Voltaire, semble avoir toujours été vieux ; tsl^ comme Alcibiade, toujours enfant. — C'est aussi pour cela peut-être que tel écrivain enthousiasme les hommes àe ce même âge auquel il semble arrêté.

vu cij^xA. — Rachel a du dédam, derîronîe, mais son talent manque d'amour. — Le talent de Talma n'était qH'amour de la tête aux pieds, et en tout, même dms la colère. Sa voix était puissante comme celle de l'orage, mais tendre aussi comme elle ; car jamais je n'ai entendu la voix des nuages sans penser que les peuples enfants devaient la prendre pour celle de Dieu. Elle a je ne sais quoi de bon et de tendre au milieu de ses grondements qui semble la voix d'un père tout-puissant qui gémit en punissant et pleure sur nos fautes.

JOURNAL d'UI* POETE 151

louîs XIV. — Le roi et la noblesse étaient deux anciens amants qu'on avait brouillés. Ils se rapprochaient quelquefois, mais ne pouvaient plus se reprendre et devaient rester séparés par l'intrigante bourgeoisie.

Ma noblesse !

Qu*elle soit mon amie et non pas ma maîtresse...

DES LETTRES FAMILIÈRES. — Une lettre peint la personne à qui l'on écrit, aussi bien que celle qui écrit ; car,

malgré nous, nous modifions le style selon son caractère et selon ce qu'elle attend de nous.

LA QUESTION RELIGIEUSE. — PluS l'CSprit CSt VigOU-

reux, plus il se perd dans les catacombes de Tincertitude humaine. Pascal S'y est perdu pour «wir marché plus avant que les autres.

Toute religion n'a jamais été crue qu'à moitié et a èu Bes athées et ses sceptiques. Mais les sages ont gardé leurs doutes dans leur cœur et ont respecté la fable sociale reçue généralement et adoptée du plus grand nombre.

UN MOT. — Les Irlandais passent pour très-spirituels. Un d'eux s'est mis à genoux à Rome devant une statue de Jupiter, et lui a dit :

— Jupiter ! si tu reviens au pouvoir, souviens- toi,' je te prie, que je t'ai été fidèle dans l'adversité.

BONAPARTE. — Le corps de Napoléon, empereur, sera transporté aux Invalides. — La Providence avait mieux placé sa cendre sur un rocher comme Prométhée, sous un saule comme J.-J. Rousseau , ayant pour grille à son monument l'océan Atlantique. — A Tabri des émeutes et des colères politiques ; sur un volcan éteint, comme les révolutions d'où il est sorti

21 JUILLET, MINUIT. — Le chagriu force un homme à parler franc ; comme la lance du Raphaël de Milton touche le crapaud et fait paraître Satan malgré lui dans sa forme réelle.

Figaro parle vrai sitôt que Suzanne l'a blessé au cœur et il cesse d'être un arlequin.

12 MAI. — BONNE ACTION DE LAMARTINE. — LeS

secours que j'ai demandés pour Lassailly au gouvernement sont inutiles et trop peu considérables pour le soutenir dix jours.

Lamartine l'apprend par moi; il n'hésite pas, et, pendant la séance de la chambre des députés, fait une quête qui produit 455 francs. — Je les porte à la sœur du pauvre malade. — Ce que je lui avais donné déjà sufQsait pour payer ses dettes, mais non pour vivre.

LASSAILLY, — Encore un désolant exemple des supplices d'un travail excessif dans une organisation faible. — Lfe goût très-fin des lettres développé outre mesure dans ce jeune homme , la fréquentation des plus hautes intelligences, lui ont donné le désir violent d'atteindre la plus grande supériorité intellectuelle. — La surexcitation du cerveau est venue de ce désir joint à la nécessité de gagner sa vie, et ce n'était, dit sa sœur, que lorsqu'il était malade que venait le talent d'exécution pour lui ; encore venait-il désordonné et obscur, ne scintillant que par rares éclairs. — U vtent de succomber et une fièvre chaude l'abat. — Il est chez le docteur Blanche, le plus dévoué et le plus généreux des médecins ; mais il est douteux que sa santé renaisse, et même sa raison.

Sa sœur a remarqué que, dans la santé, il ne pouvait

pas travailler. La maladie était la lampe qui illumiaait sa tète.

SUR MOI-MÊME. — La partie d*échecs que j'ai jouée contre la destinée toute ma vie, je l'ai toujours gag.iée jusqu'ici. Je lui ai arraché ma mère deux fois, elle devait mourir ; je l'ai reprise et conservée cinq ans jusqu'à ce que les forces vitales fussent éteintes en elle entièrement. Avec un beau-père trois fois millionnaire, j'ai vécu honorablement sans lui rien demander jamais une Sis pendant treize ans, et sans faire de dettes. Dans toutes les affaires de fortune, j'ai attendu mes droits sans daigner me plaindre, j'ai soujffert en silence, f ai travaillé sans dégrader ma pensée et je n'ai fait que des œuvres d'art. J'ai réussi à prouver que l'on peut être uniquement poète ou homme de lettres et marcher de pair avec ce qu'il y a de plus haut dans la société, sans avoir une fortune considérable ou mêm|r. ordinaire.

Aujourd'hui, la fortune a les dés dans sa main , elle les remue aux Indes et les secoue à Londres, j^cune prudeÉlP humaine ne peut faiif plus que Je n'ai fait, mon devoir est d'attendre dans Timmobilité. J'ai jeté à Londres les bases de l'affaire, la justice la dénouera.

DB RACINE. — Racine a fait un théâtre tout épique. Il faudrait des deQ[ri-<lieux pour jouer Hcyaière; de même pour jouer des personnages tirés de ses flancs. — J'ai vu Talma dans Achilky et il y était trop lourd, sans Télégaoce divine. Il devait avoir la taille souple et la nudité céleste des fils des dieux, de V Achille de Flaxmann et du Romulus cambré de David qui lance son javelot avec un sourire dédaigneux. — Les anciens, qui sentaient cela, grandissaient Facteur par le cothurne, grossissaient sa voix par le masque, et Sophocle, Eschyle, Euripide n'étaient joués qu'une fois. Toujours chantés par des rapsodes comme Homère.

DE LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE. — Ce ne Serait pas assez de César, de Chariemagne ei de Louis XIV pour fonder un despotisme absolu en France, dans l'état oi'i elle est — Il n'y a plus dans notre OFgaoaisation toute âém>cratique et républicaine, depuis 1793, qu'une forme (fdi convienne : c'est une république avec une aristocratie d'intelligence et de richesse élégante. Le temps en refera une autre.

Les Français ^nt satisfaits à peu de frais, un peu de familiarité dans les manières leur semble de l'égalité. .

DES ŒUVRES D* ARGUMENTATION ET d'iNSPIRA-

TioN. — La faiblesse des œuvres de discussion, sur quelque sujet que ce soit, vient de ce qu'elles s'adressent à la logique, et que, la raison humaine étant sans base et toujours flottante, tous les plus grands écrivains sont | tombés dans d'effroyables contradictions. Mais les œuvTes d'imagination, qui ne parlent qu'au cœur par le sentiment, ont une étemelle vie et n'ont pas besoin d'une synthèse immuable pour vivre.

Aristote, Abélard, Saint-Bernard, Descartes, Leibnitz, Kant et tous les philosophes se renversent les uns par les autres et les uns sur les autres. Mais Homère, Virgile, Horace, Shakspeare^ Molière, la Fontaine, Calderon, Lope de Véga se soutiennent mutuellement et vivent dans une étemelle jeunesse pleine de grâces renaissantes et d'une fraîcheur toujours renouvelée.

DE Mt)LiÈRE. — Il me semble que Molière a eu quelque envie de tourner indirectement en ridicule l'exagération de l'honneur des maris espagnols de Calderon dans

sa comédie du Cocu imaginaire ; comme Calderon fait invoquer Thonneur à tout propos par don Gutiere, le médecin de son honneur, Sganarelle dit :

Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine, M'aura, d'un vilain coup, transpercé la bedaine, Que par la viHe ira le bruit de mon trépas, Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ?

SUR VOLTAIRE. — Voltairc avait celle faculté double et si rare de la méditation et de Timprovisalion dans la conversation.

En général, les auteurs fuient le monde, dont ils craignent le contact, parce qu'ils ont peur de paraître, en conversation, inférieurs à l'idée que leurs écrits ont donnée d'eux.

Celte coqtietteriej assez légitime, celte frayeur de détruire leur idéal est la première cause de leur sauvagerie.

La seconde est la crainte du contact avec la médiocrité familière et indiscrète.

POEME A FAIRE. — l'aNNÉE DE PAIX 1699. — CC

fut la seule année oh le monde n'eut aucune guerre.

ALFRED DE VIONY

LE SERMENT POLITIQUE. — QuestioD à traiter. — De rimpiété du serment politique. De la nécessité de l'abolir dans les États démocratiques, où un homme peut voir dans sa vie cinq dynasties. Le serment Tavilit ou' le chasse. Dans les deux cas, la nation est privée d'une lumière.

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