Mgr de Juigné
saient à procurer des secours à ceux qui en manquaient. Il y avait aussi au moins deux mille émigrés, en sorte qu'on ne voyait pour ainsi dire que des Français, ce qui apportait beaucoup d'argent à Constance, oîi tout n'était pas à bon marché. Le nombre néanmoins augmenta encore de beaucoup lorsque les Français s'emparèrent de la Suisse. Alors la plupart de ceux qui avaient habité cette république refluèrent sur Constance. C'est alors que j'y vis arriver M. le doyen de la cathédrale', M. son frère le grand archidiacre', MM. de la Roche Ennor^ Lacour*,
1. Claude-François Pagel de Ventoux. Originaire de Metz, il s'appelait tout simplement Pagel, comme son frère (Voir la note suivante). Ayant acheté la seigneurie de Ventoux il en prit le nom. Ordonné prêtre à Toul, il fut nommé vicaire général le 25 octobre 1767, doyen de la cathédrale le 15 février 1768, chanoine de la cathédrale le 9 août 1770. 11 menait grand train, ayant quatre domestiques et un équipage. Il habitait rue Pierrellardie.
2. Dominique-René Pagel, frère du précédent. Chanoine de la cathédrale depuis le 20 janvier 1742, il avait été nommé grand archidiacre le 28 décembre 1787 et n'était entré en charge que le 12 décembre 1788. Il demeurait rue Michatel, chez le colonel de Sainte-Croix, son oncle.
3. Joseph-Charles-Jean-Baptisto de La Roche Ennor, chanoine de la' cathédrale de Toul depuis l'année 1761. Il avait une très belle maison de campagne au pied du mont Saint-Michel, près de la loge des gardes. Il s'est distingué surtout par son assiduité au chœur et sa piété.
4. Jean-Etienne Lacour, né à Toul. Cliauoine de la cathédrale depuis le 17 août 1731. Prédicateur très estimé il avait prêché des stations, avec un très grand succès, à Paris, Beauvais, Soissons, Strasbourg, Besançon, Lyon. Il parla devant Louis XV.
PallasS Sirejean-, M. le théologal, M. PichetS M. Raulin% de Saint-Dié, M. le curé de Remire-
II était charitable au point de donner aux pauvres jusqu'à ses culottes.
1. Bernardin Pallas, dit le dévot ou le jeune pour le distinguer de son cousin Adrien Pallas, le saint, et de son frère le diable, tous les deux, comme lui, chanoines de la cathédrale. Officier dans un régiment de dragons, il avait refusé un duel et quitté l'armée. Ordonné prêtre à ïoul, il fut, grâce à son cousin le saint, nommé chanoine de la cathédrale même avant son ordination. II exerçait avec un grand zèle toutes les fonctions du ministère et, pendant longtemps, fut chapelain de la congrégation des hommes à la chapelle Saint-Yaast. Au rétablissement du culte il rentra dans sa maison et se fit une vie paisible en dirigeant une petite maîtrise d'enfants de chœur qu'il avait fondée. Très lié avec M. de Vercly il ne se lassait pas, comme lui, de se montrer généreux pour l'église paroissiale. 11 fonda une bourse au séminaire et mourut en 1820 ou 1822 (voir aussi plus^haut, p. viii.)
2. Charles-Louis Sirejean, né à Nancy, chanoine de la cathédrale le 30 avril 1770. Rentré à Toul avant la fin de la Révolution, il vécut caché dans une maison de campagne fictivement vendue à son domestique. Le culte rétabli il fut simple prêtre habitué; fidèle aux offices paroissiaux, « vivant au traiteur >> et employant tout ce qu'il pouvait économiser à doter la cathédrale. H mourut en 1820.
3. Claude-Martin Daulnoy, prêtre du diocèse de Toul; en possession de la prébende théologale depuis le 21 décembre 178.^. Prédicateur très suivi, très pieux, très charitable quoique pauvre.
4. Jean Pichet, né à Courdeuil (Dordogne) le 12 novembre 1730. Prieur commendataire de Saint-Jacques-du-Mont à Sionne, agent de l'abbé de Saint-Evre et membre du bureau ecclésiastique de Toul. Après un long séjour en Suisse, il en fut chassé et se réfugia à Augsbourg. En 1802, il prêta serment de soumission aux nouveaux évêques et de fidélité à la Constitution et choisit Toul comme domicile. Il mourut le i) avril 1814 simple prêtre habitué de la paroisse Saint-Gengoult, à l'âge de quatrevingt-trois ans. (Mangonot, les Ecclt'siasliqucs, p. 118, n. 3.)
5. Chanoine de la cathédrale de Sainl-Dié. Se consacrait aux soeurs de la Providence, fondées par l'abbé .Moyc. (Voir Marchai, Vie de M. Moye, passim.)
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mont', M. Thiébaut^ chanoine de cette ville, etc. Je tâchai de rendre des petits services à tous ces Messieurs pour les logements, pour les permissions, etc. Ah! j'oubliais M. Vautrin, chanoine de Saint-Gengoult\ qui est mort à Constance, aussi bien que le Père Raguet, dominicain, et M. Gaillol'% vicaire de la cathédrale, qui vint avec M. Vautrin et qui avait beaucoup de soin de lui dans sa maladie. Il en vint tant d'autres qu'ils ne purent trouver à loger, et furent obligés de chercher ailleurs.
On craignit à Constance que tant de prêtres rassemblés ne perdissent leur temps et que tant
1. L'abbé Rémy. Voir Didelot, Remiremont-les-Saints, p. 31 i.
2. Jean-François Thiébaut. Né à Rouvre-Ia-Chétive en 1748. Ordonné prêtre en septembre 1771, vicaire commensal à Blenod, curé d'Andilly en mars 1776, chanoine chapelain des dames de Remiremont en 1778. Il résigna sa cure à son jeune frère Claude en mai 1779. Il fut plus tard receveur des grandes aumônes du chapitre. En 1793 il habitait Toul. Émigrant en Suisse avec quelques confrères, ils furent arrêtés au mois de mai et accusés d'avoir voulu éluder les lois des 21 et 2.3 avril qui substituaient au bannissement la déportation à la Guyane. Après deux mois de détention ils furent remis en liberté, leur bonne foi ayant été démontrée devant le tribunal, et l'abbé Thiébaut gagna la Suisse. Au rétablissement du culte il fut nommé succursaliste à Saint- Etienne près Remiremont. (Mangenot, p. 211-216 et note 1 de la p. 211.)
3. Né à Toul; fils d'un avocat au bailliage. Mort à Constance, dans l'exil.
4. Né à Toul; fils d'un cordonnier. Il habitait rue du Salvateur. Vicaire du chœur ou chanoine de Saint-Gérard, musicien du chapitre. Il avait une belle voix et passait pour un artiste distingué. En 1784 il était titulaire de la chapelle Saint-Gengoult, à la cathédrale de Toul.
d'émigrés n'oubliassent leur religion. On pria quelques prêtres de bonne volonté de faire tous les jours des conférences sur l'écriture sainte, sur l'histoire sainte, sur la théologie, et on en pria d'autres de faire des sermons pour les dimanches. On y faisait même des catéchismes pour disposer les enfants émigrés à la confirmation et à la première communion. En conséquence il y avait sermon tous les dimanches dans l'église des RR. PP. cordeliers qui, quoique grande, était cependant remplie. Il y avait dans la même église conférence ecclésiastique tous les jours, et, trois fois par semaine, catéchisme dans la maison de Monseigneur l'archevêque de Paris.
Comme de temps à autre il y avait des malades, et que nous avons eu même plusieurs morts à Constance, M. Leriche, sous la protection de Monseigneur l'archevêque, trouva moyen d'établir une infirmerie où on recevait et soignait les prêtres malades et même les émigrés qui y allaient; en sorte que nous avions là tous les secours spirituels, et les corporels pendant la maladie. Ces derniers cependant n'étaient pas gratis, à moins qu'on n'eût rien, car la charité ne manquait pas. Elle, était poussée jusqu'au point d'avoir nommé des prêtres dans chaque quartier de la ville pour informer des malades qui y seraient.
afin qu'on pût les visiter, les soulager, les veiller même dans les cas de nécessité, s'ils ne pouvaient ou s'ils ne voulaient pas aller à l'infirmerie.
J'ai été indisposé deux fois à Constance et une fois j'ai été à cette infirmerie. J'ai été très parfaitement content et très édifié de la charité qu'exerçaient MM. les infirmiers, qui étaient des prêtres vénérables qui s'étaient consacrés à cette bonne œuvre.
Maisoîi trouvions-nous pour payer les dépenses que nous faisions? Dans le soin de la Providence. Elle procurait des messes à tout ce grand nombre de prêtres, et, quand les honoraires manquaient, elle envoyait d'autres ressources. J'avais mon bon supérieur qui m'envoyait des messes, non seulement pour moi, mais aussi pour plusieurs confrères auxquels je les distribuais; et cette ressource ne m'a pas encore manqué jusqu'à présent. M. Pichet, quelque temps après qu'il fut arrivé, commença aussi à me donner douze livres de France, moyennant quoi j'ai pu aisément me tirer d'affaire. Ce M. Pichet ne s'est pas contenté de nie donner à moi, mais il donnait et donne encore à plusieurs autres, ce qui le rend d'autant plus reconimandable qu'il ne se donne à lui même que le strict nécessaire, et qu'il fait tout cela en secret. Il est d'ailleurs très pieux, exact à dire la
messe tous les jours, fréquente les églises, assiste aux solennités, en un mot est fort édifiant.
Après avoir parlé de ce qui se faisait à Constance, il ne me reste plus qu'à en donner une petite description.
Constance est située sur le lac qui porte son nom. Ce lac à, dit-on, dix-huit lieues de long, sur deux, trois quelquefois quatre de large. Le Rhin se jette dans ce lac et en sort à une des portes de Constance, et sépare cette ville de la Souabe. Elle touche tellement à la Suisse qu'auprès de deux portes de la ville il y a des guérites où il y a, lorsqu'il est nécessaire, des sentinelles suisses. Du côté de ces deux portes aussi bien que du côté de la Souabe, les environs sont fort beaux et riants pendant l'été. Elle a d'un côté une abbaye de chanoines réguliers qui est située dans la Suisse ou la Turcovie, qui est alliée de la Suisse. Cette abbaye est très considérable et a une petite église fort jolie. Ce sont des chanoines réguliers, à peu près comme les nôtres, qui l'habitent. De l'autre côté de la ville est une grosse abbaye de Bénédictins qui ont une belle maison, mais une pauvre petite église. Ces deux églises servent de paroiss.es aux habitants qui sont hors de la ville.
Il y a beaucoup de vignes aux environs, mais le vin pourrait être meilleur si on le faisait bien.
On a sur une hauteur, à une petite demi-lieue de la ville, un pèlerinage assez fréquenté des habitants de la ville. C'est une chapelle dédiée à la Sainte Vierge, qu'on appelle Lorette, parce que, dit-on, elle est bâtie sur le modèle de Lorette. De là on découvre une grande partie du lac, et on voit au moins à vingt ou trente lieues. Surtout on y découvre les montagnes de Suisse et du Tyrol qui sont toujours couvertes de neige, excepté peut-être au mois d'août. Il y a aussi, à une petite lieue de Constance, un couvent de religieuses qui est seul au milieu des bois, et on appelle ce couvent Sainte-Catherine.
Pour la ville, on dit qu'autrefois elle était fort grande, mais à présent elle n'est pas considérable. Elle est plus longue que large, peu peuplée, car on n'y compte pas six mille âmes. Elle n'a rien de bien remarquable. Il 5^ a un évêque qui est prince. Il ne demeure point à Constance, mais à Meersbourg, au delà du lac, oîi est aussi le séminaire. Il y a une cathédrale qui n'est pas grande, mais qui est bien proportionnée, saine, dans laquelle il y a plusieurs chapelles fermées de grands grillages et bien décorées.
Il y a un évêque suffragant qui réside à Constance. M. le doyen du chapitre porte une croix pectorale à peu près semblable à celle des
évêques et officie en mitre et en crosse. MM. les chanoines sont habillés en violet et en été et en hiver, et ont aussi des croix. Il y a en outre deux chapitres, dont l'un est Saint-Etienne, qui ont une belle église. L'autre est Saint-Jean dont l'église est petite. Les uns et les autres portent au chœur le rochet et le camail noir doublé de rouge, orné de boutons rouges, et ils portent une petite croix sur leur habit. Il y a aussi deux autres petites paroisses dont l'une est Saint-Paul, dans la ville, et l'autre Saint-Josse, dans le faubourg. Un couvent d'Augustins, un de Cordeliers, un de Capucins, une petite maison de Dominicains et une petite maison de Dominicaines qui tiennent des écoles.
J'ai vu dans cette ville, près de la porte du lac, une grande salle que l'on dit être la salle du concile qui s'est tenu dans cette ville. Elle sert à présent à plusieurs marchands qui viennent aux foires. J'y ai vu le buste de Jean Huss sur le devant d'une maison où on prétend qu'il avait consacré tous les pains qui étaient sur la boutique. J'ai vu, à une demi-lieue de la ville, les tours dans lesquelles on dit qu'il fut enfermé. Il y a enfin à Constance de beaux moulins sur le Rhin. J'ai entendu dire à bien des personnes qu'ils n'en avaient jamais vu de si beaux. Pour
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ce qui est du reste, il n'y a rien de beau à Constance : vieille ville, vieilles rues et irrégulières, mauvais pavé et sale, mauvaise eau, fréquents brouillards, air assez mauvais pendant l'été. Cependant j'y ai resté environ dix-huit mois, quoique je ne m'y plusse pas. Au bout de ce temps, il a fallu en sortir \
1. Ce qui arriva, comme nous le verrons, le vendredi 15 février 1799.