‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 15 sur 148 · Cahier de la sœur Gabrielle · texte numérisé non relu

Cahier de la sœur Gabrielle

XXVI L'ABBÉ MCOLAS ALAIDON ET SON JOiRNAL

dence, la ruse même toujours en éveil, et, en même temps, le courage, l'audace nécessaires pour apporter, avec les sacrements, les consolations de la religion et Dieu lui-même aux âmes qui en vivaient, n'était-ce pas une noble lutte qui mettait en jeu toutes les ressources de la volonté, de Tintelligence et du cœur? Et, en môme temps, dans la brume d'un avenir plus ou moins éloigné, toujours incertain mais à tout moment possible, l'auréole du martyre, suprême récompense des sacrifices, des souffrances, du don de soi-même si entier que la crainte de la mort n'existe plus. C'était encore une belle vie, plus belle, pour ces grandes âmes de prêtre, que les années de leur ministère paroissial paisiblement écoulées dans le calme du presbytère rustique et de son jardin fleuri; nous ne pouvons appeler malheureux ceux qui la vécurent. Et combien dont les noms sont inconnus! Que de maisons subsistent dans les campagnes où Ton sait, traditionnellement, la cachette du prêtre! Que dé lieux perdus où on montre encore la bâtisse misérable, la grange, vers laquelle, au temps de la Terreur, se dirigeaient, silencieuses dans la nuit, pour assister aux saints mystères, les populations qui refusaient la messe de l'intrus!

Nous sommes arrivés à la fin du mois d'août de l'année 1792. Les lois précédemment votées contre le clergé furent aggravées par celle du 26 août :

« Tous les prêtres assujettis au serment de 1791 et qui ne l'ont pas prêté, ou qui, l'ayant prêté, l'auront

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rétracté, doivent sortir dans les huit jours de leur département, et, dans les quinze jours, du territoire français.

« Ils sont tenus de se présenter devant leur municipalité et de déclarer dans quel pays ils veulent se retirer; ils reçoivent alors un secours de route et un passeport indiquant le délai dans lequel ils doivent être sortis du royaume.

« Les pénalités sont : la déportation à la Guyane pour ceux qui n'auront pas fait la déclaration et dix ans de détention pour ceux qui auront dépassé les délais.

« Les ecclésiastiques non obligés au serment, depuis les prêtres jusqu'aux clercs et frères lais, sans distinction, seront soumis à la loi du 26 août s'ils ont causé quelque trouble ou si leur expulsion est demandée par six citoyens résidant dans le même département. »

L'abbé Alaidon ne voulut pas demander son passeport et laissa s'écouler les délais prescrits. Il avait l'intention de ne pas s'éloigner, d'exercer en secret le ministère. Il céda cependant â de sages conseils. Mais, par le fait même que les délais prévus par la loi étaient expirés, il se trouvait passible d'une peine de dix années de détention. Il s'enfuit donc secrètement le 21 septembre 1792. Le matin, de très bonne heure, « le cœur bien gros », il traversa sa paroisse, caché dans le fond d'une voiture. Le soir même, il couchait dans un village occupé par les troupes prussiennes. Parti sans passeport et sans déclaration, sa situation légale était non pas d'un prêtre déporté mais d'un émigré'.

1. D'ailleurs la loi du 29 vendémiaire an II (20 octobre 1793) porta la peine de mort exécutoire dans les vingt-quatre heures contre tout ecclésiastique rentrant en France.

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C'est maintenanl seulement que commence la vie douloureuse de l'abbé Alaidon. Rien ne lui reste de son passé. Après avoir dirigé pendant vingt-six ans (176û-1791) sa paroisse, dont il a construit l'église, il faut l'abandonner. Désormais, il devra lutter non plus pour les âmes de ses chers paroissiens, mais pour sa propre vie matérielle, pour le pain de chaque jour. Il faut, pour bien comprendre l'amertume de la vie, avoir subi ces changements radicaux; il faut avoir vu s'écrouler brusquement des institutions que l'on croyait devoir vivre toujours, ou, tout au moins, plus longtemps que soi, auxquelles on était attaché comme le lierre à l'arbre, et avoir, avec elles, perdu toute confiance dans la durée des choses, tout sentiment de sécurité.

Je ne raconterai pas ici les voyages de l'abbé Alaidon. Dans son journal, lui-même en fait le récit. Le plus souvent, pendant toutes les saisons, sous des cieux divers, à pied et sac au dos, il erre de ville en ville, dans le duché de Luxembourg, en deçà du Rhin, en Westphalie, dans le Palatinat, en Saxe, dans la Pologne, en Bavière, en Bohême, en Suisse. Ce n'est pas l'inconstance des goûts changeants qui le promène ainsi de pays en pays. Installé dans une ville, il y a trouvé des amis improvisés, des leçons de français, des secours et, mieux que cela, un gagne-pain. Soudain on signale l'approche des armées françaises; parfois le bruit

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lointain du canon confirme la nouvelle. Et de nouveau, prêtres et émigrés, de s'enfuir à la hâte. Il faut reprendre le sac et les courses de misère sur les routes, dans l'incertitude du prochain repas, du gîte où, la nuit venue, on pourra coucher. Ils partent par groupes de trois ou quatre, suivant les rencontres, les affinités, la naissance dans le même diocèse. Mais, chemin faisant, ils rejoignent des confrères âgés, malades, incertains de la route; comment les abandonner? Et la troupe va toujours grossissant; et, le soir, les voilà vingt, trente et plus à la porte d'une petite auberge; heureux s'ils obtiennent un peu de soupe, un morceau de pain, quelques pommes de terre; de la paille pour dormir. Parfois, tous ensemble vivent dans une petite chambre, y mangent, y font même leur cuisine. Le soir on étend la litière et la couverture est faite.

Les autorités locales leur disputaient encore cette misérable existence, alarmées, non sans raison, par cette invasion imprévue; les passeports étaient soigneusement visés et difficilement on pouvait s'en procurer. La permission de séjour était limitée à deux ou trois jours après lesquels, à pied, sous le soleil ardent, les pluies ou la neige, il fallait repartir avec les mêmes angoisses.

Pendant huit ans l'abbé Alaidon mena cette vie errante. Il la raconte avec grande simplicité, sans plaintes et sans fiel. Dans tout son journal on ne relève contre ses persécuteurs aucune parole violente. Chose plus rare encore, envers ses confrères qui ont prêté le serment, il use de la même douceur.

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