XXX L'ABBÉ NICOLAS ALAIDON ET SON JOURNAL
Il les blâme assurément; il rend grâces à Dieu de ravoir retenu sur le bord de Tabîme où ils sont tombés; mais il ne les injurie pas. Il semble que le souci de sa propre conscience l'occupe trop pour qu'il ait le temps de se croire chargé de celle des autres. Cette douceur, indice de la paix intérieure, cette charité envers les égarés, et en même temps cette inébranlable persévérance dans la bonne voie, ne prouvent-elles pas la pureté de ses intentions et que, seul, l'amour de la vérité et du bien l'inspirait? Dans tout le récit de ses dures pérégrinations, aux heures les plus noires, il ne sait pas récriminer. Mais, dès que survient un événement plus heureux, même de minime importance, un repas un peu meilleur chez des hôtes compatissants, « un bon petit souper » généreusement offert, aux pauvres proscrits errants, dans quelque couvent de bonnes sœurs, sa reconnaissance n'a plus de limites, monte vers Dieu, s'épanouit en oraisons. Tout en admirant la vérité et la simplicité de ses bons sentiments, le lecteur eût préféré peut-être qu'il en atténuât l'expression, qu'il ne la prodiguât pas à tout propos : « Nous avions une espèce de dysenterie qui durait depuis plus d'un mois; il nous en guérit avec votre aide, ô mon Dieu. » Sa charité se répand en paroles aimables sur ceux qu'il rencontre : Tous sont : « ce bon curé, ce charitable prêtre, ce vénérable chanoine, cette femme respectable, ce doyen bienfaisant, ce monsieur bien honnête... » Il a, pour son usage, tout un vocabulaire spécial de bienveillance. Peut-être aurais-je pu, en publiant le texte, supprimer quel-
L'ABBÉ NICOLAS ALAIDON ET SON JOURNAL xxxi
ques invocations et quelques épithètes. Je ne m'y suis pas cru autorisé. Ce ne sont pas, sous la plume de l'abbé Alaidon, de vaines formules ni un style conventionnel; les élaguer, c'eût été ne pas le laisser lui-même. D'ailleurs, je suis convaincu que les moins candides de ses lecteurs, et peut-être suis-je un de ceux-là, les lui pardonneront, touchés de sa droiture, de sa sincérité, de sa grande bonté. C'est bien ainsi, d'ailleurs, que le juge l'impartial abbé Chatrian, dans son manuscrit que, plus d'une fois déjà, nous avons cité d'après l'abbé H.-J. Thiriet' :
« M. Alaidon avait l'esprit ferme et solide, un grand fonds de discernement et de bon sens, un cœur simple et droit, une franchise et une simplicité qui ne se démentaient jamais. Quoique sérieux et froid par caractère, il était assez affable en société. »
Nous pouvons même ajouter qu'il était parfois quelque peu enjoué et jovial, et dans des moments oii, comme le héros de Ch. Dickens, il avait du mérite à l'être.
Il était naïf aussi, d'une surprenante naïveté et son journal en offre maint exemple ; mais, en même temps, intelligent : pendant vingt-six ans il fut un sage administrateur de sa paroisse, construisant l'église, fondant une école que prirent pour modèle toutes celles du diocèse, attirant la foule au pied de la chaire et autour du confessionnal; d'un naturel bien équilibré; habile encore à se tirer