CHAPITRE I
(16 janvier — 24 juillet 1791).
REFUS DE PRÊTER LE SERMENT. =: DÉFECTIONS. = LE MAIRE ET LE CURÉ. = LE CURÉ ET LES PAROISSIENS. = LES ADIEUX.
IL y avait vingt-six ans et plus que j'exerçais le saint ministère dans la paroisse d'un des faubourgs d'une ville épiscopale de France *, lorsque le fameux décret de prêter le serment de soutenir la constitution dite civile du clergé, faite par l'Assemblée Nationale, me fut signifié aussi bien qu'à tous les évêques et cures du royaume'.
1. La paroisse Saint-Pierre, à Saint-Mansuy, faubourg de Toul.
2. Dans le département de la Meurtlie, la prestation du serment fut fi.xée au dimanche 24 janvier 1791. Signification en avait été faite la semaine précédente aux prêtres fonctionnaires publics.
Mais Dieu m'avait déjà prévenu. Je sentais en moi-même une certaine répugnance très forte de le prêter.
Ne voulant pas cependant m'en rapporter à mes propres lumières, je cherchais à savoir ce que faisaient et disaient les évêques à ce sujet; j'écrivais à mes voisins; je m'informais près de mes amis et de mes confrères sur ce qu'ils en pensaient et quelles étaient leurs dispositions. Les uns étaient pour, les autres étaient contre. Je me sentais toujours intérieurement du parti des derniers et cela alla si loin que, grâces à A'ous, 6 mon Dieu, je dis en moi-même : « Oui. quand je verrais tous ceux de cette ville le prêter, je ne le prêterais pas, quoi qu'il pût m'arriver ». Ayant même entendu dire qu'un de mes amis était un peu disposé à le prêter, je lui écrivis jusqu'à deux lettres latines, et sa réponse, qui me rassura, me combla de consolation, aussi bien que l'héroïsme qu'il fît paraître alors et avec lequel il s'est toujours montré depuis.
J'allai trouver un autre confrère qui était vraiment disposé à le prêter. Je lui dis ce que je pus; mais son parti était pris. Bien loin de se rendre, il tâcha de m'attirer à lui, me disant que je serais dépouillé et que je deviendrais misérable. Dieu me soutint et je lui i-épondis que la divine Pro-
vidence ne m'avait jamais manqué et que j'avais la douce confiance qu'elle pourvoierait à mes besoins; qu'au reste, lorsque j'aurais faim, je viendrais lui demander du pain et que j'espérais qu'il ne m'en refuserait pas. Sur quoi nous nous quittâmes et il suivit le parti qu'il avait pris.
Le maire de la municipalité de la ville * qui était aussi la nôtre, m'envoya plusieurs fois un émissaire pour me sonder, pour m'exciter, avec promesse de me faire avoir une des paroisses de nptre ville. Je le fis remercier de ses offres et lui fis dire que ma conscience ne me permettait pas de les accepter.
Cependant le temps auquel il fallait se déclarer approchait. Je convins avec un de mes amis du jour et de l'heure auxquels nous irions à la municipalité. Je me rendis exactement au moment fixé, mais mon ami, retenu par des raisons indispensables, ne put s'y trouver. A sa place je trouvai un certain monsieur de la même maison que mon ami, et je crus qu'il pensait comme lui et qu'il avait été envoyé pour m'accompagner à la municipalité.
Après avoir causé quelque temps avec lui, voyant que mon ami n'arrivait pas, je lui proposai
1. C'était P.-L. Bicqiiillcy. Mlii maire de Toul au mois de février 1790, il demeura en fonctions jusqu'à l'élection de son successeur, Dominique Jacob, qui eut lieu le dimanche 13 novembre 1791, (Cf. A. Denis, Toul, p. 188, 225.)
de nous faire annoncer à la municipalité. Il y consentit. On nous annonça donc et aussitôt on nous fit entrer; on nous fit beaucoup d'accueil; plusieurs des municipaux nous saluèrent très honnêtement.
M. le Maire se leva de son siège, et, avec un visage gai et content, nous dit : « Vous venez, messieurs, faire votre déclaration ; soyez les bienvenus. Monsieur N..., voulez-vous bien conduire ces messieurs dans la chambre où vous savez qu'on reçoit les déclarations. — Monsieur, lui dis-je, avant d'aller dans cette chambre, voulezvous bien me permettre de vous faire une ou deux questions? — Volontiers, me répondit-il. — En faisant ma déclaration, pourrai-je y mettre telle explication et telle restriction que je jugerai à propos? — Non, monsieur, me dit-il, la loi le défend*. — Du moins, continuai-je, quand vous viendrez dans ma paroisse recevoir mon serment, me sera-t-il permis d'y mettre telle réserve que ma conscience exigera? — Non, monsieur. — Eh bien! repris-je, daignez, monsieur, me souffrir un instant et entendre ici ma résolution. Je sais, et vous ne l'ignorez pas, monsieur, que c'est
1. Un décret du 4 janvier 1791 exigeait la prestation pure et simple du serment, sans préambule, restriction ou explication, sous peine de nullité.
aux évêqaes qu'il appartient de décider en matière de foi, de régler ce qui concerne le gouvernement et la discipline de l'Eglise. Ainsi, quand je verrai tous les évêques de France unis au Saint-Siège prêter ce serment et m'apprendre par leur exemple et par leurs paroles que je puis sûrement le prêter, je le ferai volontiers; mais, jusqu'à ce moment, trouvez bon que je le diffère. »
Cela dit, je les saluai, et me retirai, croyant que celui qui était entré avec moi me suivrait. Mais non, sans dire mot, il fut conduit dans la fatale chambre des déclarations, comme une pauvre brebis à la boucherie. C'est vous, mon Dieu, qui m'avez tiré de ce pas dangereux et qui m'avez fait une grâce que vous n'avez point accordée à mon malheureux compagnon.
Je continuai à exercer mes fonctions pastorales assez paisiblement jusqu'au septième dimanche après la Pentecôte de cette année*, parce que celui qu'on avait d'abord voulu forcer à devenir évêque intrus-, ayant disputé pendant longtemps