‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 46 sur 148 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

(Octobre 1792).

HOSPITALITÉ CHEZ UN CHANOINE DE LONGUYON. = LA MONTRE. = ENCORE LES CONVOIS DE l'aRMÉE. = VAINS EFFORTS POUR EN SORTIR. = PERTE DE NOS BAGAGES. = DÉPART POUR ESCH DANS LE DUCHÉ DE LUXEMBOURG. = COUCHER SUR LA PAILLE DANS LE « SCHTOUFF ». := LE BON CURÉ DE RAMBROUCK. = ARRIVÉE A ESCH.

ON nous parla d'un bon chanoine chez lequel on nous conseilla d'aller. Nous eûmes bien de la peine à trouver sa maison, parce qu'il était presque nuit. Enfin on nous la montra et je sonnai à la porte. Ce fut le frère de ce chanoine qui y vint; c'était un chevalier de Saint-l.ouis, fort honnête. Je le saluai, et lui dis qu'on nous avait indiqué la maison de M. son frère, nous faisant espérer qu'il aurait la charité de nous donner à coucher; que nous ne demandions que le couvert pour pouvoir nous reposer. « Messheurs, nous dit-il, je suis bien fâché, mais cela n'est pas possible. Mon frère a déjà chez lui trente

maîtres, leurs domestiques, leurs chevaux, leurs équipages : voyez (nous montrant une grande cour remplie de voitures) cela n'est pas possible. — Mais donnez-nous seulement un petit coin sur votre grenier, ou permettez-nous de coucher sous une de ces voitures. — Cela n'est pas possible, messieurs. — Eh bien! monsieur, il faut donc passer la nuit dans la rue, car nous ne trouvons personne qui veuille nous recevoir. » Le bon Dieu le toucha alors. « Eh bien! messieurs, nous ditil, tenez, voilà du feu dans cette chambre devant vous; si vous voulez, allez-y. »

Nous le remerciâmes beaucoup de sa charité, et nous vînmes dans la chambre qu'il nous avait montrée. Il y avait là plusieurs domestiques des seigneurs étrangers qui étaient logés dans cette maison et qui fumaient leurs pipes. D'abord, cette odeur me fit mal. Comme j'étais harassé et plein de boue, je voulus m'approcher du feu pour un peu me ressuyer; mais à peine eus-je senti le chaud que je me trouvai faible. Je m'éloignai et je tombai en faiblesse. Mon compagnon accourut à moi; on m'apporta un peu de vinaigre et je revins à moi. M. le chevalier avait fait apporter de la bière et du pain, mais je ne pus point en goûter.

Il me prit un certain besoin naturel et je sortis

pour y satisfaire. Dieu permit que dans les lieux communs je trouvasse une montre qu'on y avait oubliée. Cette trouvaille contribua un peu à nous procurer de nouveaux soulagements et une grande consolation. Je me saisis de la montre et j'allai à la cuisine où je dis au domestique que je voudrais parler au maître de la maison et que j'avais quelque chose à lui remettre. Ce domestique me dit que son maître était avec un archevêque et autres grands seigneurs, qu'il n'était pas possible de lui parler, mais que je pouvais lui confier ce que j'avais à lui remettre et qu'il lui porterait. « Eh bien! lui dis-je, tenez, voilà une montre que je viens de trouver; je ne sais à qui elle appartient; portez-la à votre maître afin qu'il la remette à celui qui l'a perdue. » Il fit cette commission aussitôt.

Je retournai me rejnettre un peu éloigné de notre feu et, quelque temps après, nous vîmes arriver ce brave chanoine suivi d'un domestique qui nous apportait à souper et une bouteille de bon vin. Ce Monsieur nous demanda mille pardons de ne nous avoir pas encore vus. Il nous raconta qu'il n'avait pu jusqu'alors quitter la compagnie qu'il avait chez lui. Il nous témoigna combien il était fâché de nous voir si mal. « Je m'en vais tâcher au moins de vous faire faire un

lit autant bon que je pourrai; dites-moi, continua-t-il, avez-YOus besoin de quelques chose? — Non, monsieur, lui dimes-nous, nous sommes très contents et très reconnaissants de votre charité. iVous vous prions de ne pas vous gêner pour nous; nous savons tous vos embarras, so3"ez donc tranquille sur notre compte. » Après avoir causé avec nous environ une demi-heure, il se retira, nous souhaita une bonne nuit et envoya ensuite faire notre lit dans la chambre à feu qui était voisine. Je ne mangeai presque pas du souper qu'il avait fait apporter, mais le vin que je prisme fit grand bien, me réchauffa, et j'eus une bonne nuit.

Le lendemain, vers les six heures du matin, j'allai à la cuisine où je trouvai la servante. « Je vous prie, lui dis-je, de remercier votre Monsieur de notre part. — Oh! me dit-elle, notre Monsieur a été si fâché de vous sentir comme vous étiez, qu'il n'en a pas dormi toute la nuit. — Ah ! dites-lui bien que nous avons bien reposé, qu'encore une fois nous sommes bien contents, mais surtout très sensibles à la peine que sa charité lui a fait ressentir. — Voulez-vous déjeuner, me ditelle? — Non, lui répondis-je, je vous suis bien obligé. — Eh bien! du moins prenez un morceau de pain. » Me souvenant de la veille : « Je le

veux bien, lui dis-je; donnez-en encore pour mon compagnon, » Elle me donna donc deux morceaux de bon pain, et nous partîmes, munis de ce viatique.

Mais c'était la misère pour sortir de ce lieu. Tous les bagages étaient déjà en route. Ne pouvant passer sur la chaussée, nous fûmes obligés de prendre un détour, mais enfin nous nous retrouvâmes de nouveau au milieu de toute la bagarre.

Alors je dis à mes compagnons de voyage (nous nous étions réunis au nombre de six ou sept) : « Vous vo3^ez, messieurs, que nous sommes fort mal en accompagnant toujours l'armée ; tachons de nous en séparer et entrons le plus tôt possible sur les terres de l'empire. » On goûta ma proposition, et, après environ une lieue de marche, nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans un village ; nous y mangeâmes une partie de notre pain; ensuite nous fîmes chercher quelqu'un qui nous conduisit par des traverses où nous voulions aller. Il se présenta un jeune garçon auquel on nous dit que nous pouvions nous fier; il nous conduisit bien en effet. Lorsque nous fûmes sur les terres d'em})ire, nous payâmes notre guide et nous le renvoyâmes; nous vînmes coucher dans un gros village, à une lieue environ à côté de

Longwy. où nous passâmes le dimanche et le lundi matin. Je me rappelle que ce village s'appelle Saint-Léger. Nous y logeâmes dans une auberge; mais M. le curé, très honnête, nous donna un fort bon dîner le dimanche.

Le lundi, nous en partîmes pour venir à Arlon; nous croyions que l'arniéc avait déjà passé cette ville. Point du tout, nous retombâmes encore au milieu d'elle et ce fut nouvelle misère pour trouver à loger et à manger. L'embarras même devint plus grand, parce que c'est là que nous commençâmes à nous trouver parmi les peuples qui parlent allemand. Ne sachant trop que devenir, je proposai d'aller voirie Père gardien des Capucins, de le prier de nous recevoir'chez lui, ou, s'il ne pouvait pas, de nous adresser à quelque personne de sa connaissance. Le Père gardien ne put nous recevoir. Sa maison était si pleine qu'à peine pouvait-il loger ses religieux; mais il nous fit conduire chez une veuve, brave femme, mais qui avait trop de monde chez elle. Quand elle nous vit arriver au nombre de sept, elle étendit de grands bras, voulant nous montrer par là qu'elle ne pouvait ni nous loger, ni nous donner à manger. Cependant elle nous donna à dîner, mais très mincement.

Après le dîner, voyant bien que nous ne pour-

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rions pas vivre tous dans cette maison, nous nous séparâmes. Je voulus cependant y rester avec mon compagnon, mais nous y fumes fort mal, n'ayant, pour ainsi dire, qu'un peu de pain et un lit qui n'était pas mollet, car nous fûmes obligés de coucher sur le plancher deux nuits de suite. Nous voyant si mal, nous allâmes parler au Père prieur des Carmes et lui demander s'il pourrait nous indiquer quelque village oîi nous pourrions nous retirer et vivre à bon compte. Il nous dit qu'il n'en connaissait pas aux environs, mais que si nous voulions aller à une petite ville à sept lieues environ de là, nommée Esch-sur-la- Sure S nous pourrions y trouver quelques ressources. Il nous indiqua même un certain particulier auquel il nous dit que nous pouvions nous adresser. Nous le remerciâmes et prîmes congé de lui.

Mais, avant de nous décider à aller àEsch, nous voulûmes faire une tentative dans un village plus voisin et d'Arlon et de Longwy, chez M. le curé qui, nous avait dit son neveu, pourrait bien nous prendre en pension. J'y allai assez volontiers; mais j'aurais, ce semble, été fâché que ce bon curé nous acceptât lorsque je vis et sa maison et

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