‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 58 sur 148 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DE RAMBROUGK A GOLOGxNE

(Été de 1794).

CURÉS CHARITABLES. = LE PÈRE THÉODORE. = JOURS MOINS BONS. = ARRIVÉE A COLOGNE.

LE jour fixé pour le départ, je pris congé de mon curé charitable, vers les cinq heures du soir. Je le remerciai de toutes ses bontés. Il me donna une lettre de recommandation pour un ami qu'il avait à Cologne, appela son neveu pour porter mon sac qu'il ne permit point que j'endossasse chez lui, et vint me conduire. En chemin faisant, il compatissait beaucoup à mon sort. Il me dit qu'il n'avait pas envie de A^oyager comme nous; que si les Français venaient il ne quitterait point sa paroisse. « Vous avez raison, lui dis-je, vous ne pouvez pas la quitter tandis qu'ils ne vous en chasseront pas, et je serais encore dans la mienne, s'ils ne nous en avaient pas chassés. » Je l'embrassai ensuite et, en me

quittant, il ajouta : « Vous n'avez pas voulu apprendre l'allemand, mais vous vous en repentirez ».

Il ordonna à son neveu d'avancer toujours avec mon sac et se retira. Je suivis ce jeune homme tout doucement en disant mon bréviaire, et, quand je l'eus fini, je pris mon sac sur mes épaules, remerciai le neveu et j'arrivai au rendez-vous, qui était la maison du curé chez qui était ce confrère langrois avec qui je devais partir le lendemain matin.

Ce curé, qui m'avait déjà reçu plusieurs fois, me reçut encore cette dernière. Je soupai et couchai chez lui. Le lendemain matin, notre troisième arriva. Je dis la sainte messe et, après avoir déjeuné, nous partîmes. Le temps menaçait; nous fûmes déjà mouillés après une heure de marche et, malgré l'itinéraire qu'on nous avait donné, nous commençâmes à nous égarer, ce qui est fort aisé, non seulement dans ce pays-là, mais encore dans toute l'Allemagne, lorsqu'il n'}'- a point de chaussée.

Nous nous remîmes cependant et nous commencions déjà à être fatigués et à sentir un besoin de prendre quelque nourriture. Nous trouvâmes notre premier village. Je dis à mes deux compagnons : « Restez un peu en arrière; je m'en vais

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entrer chez M. le curé et je le prierai de m'indiquer une auberge. » Je trouvai un vénérable vieillard qui avait déjà dîné. Aussitôt qu'il me vit, il me fit mettre mon sac à bas. Je fis instance pour le tenir et le priai de m'indiquer une auberge. « C'est ici, votre auberge, me dit-il. posez votre sac; vous n'aurez pas grand'chose, mais nous ferons comme nous pourrons. — Mais, monsieur, je ne suis pas seul, lui dis-je; j'ai deux compagnons de voyage. — Où sont-ils? répliqua-t-il. — Les voilà qui passent. — Appelez-les. » J'ouvris la fenêtre, et fis signe aux deux confrères de venir. Ils vinrent et furent également bien reçus. Ce vénérable vieillard nous donna un bon dîner, et nous pressait surtout de boire du bon vin, qui est une chose bien rare dans ce pays-là, car la boisson ordinaire, et là, et dans toute l'Allemagne, et Saxe et Pologne, et Bohême, est la bière. Nous nous contînmes pourtant et, après avoir bien demandé notre route, nous remerciâmes notre vénérable hôte et nous continuâmes notre chemin. « Vous avez bonne main, me dirent mes nouveaux compagnons, ainsi vous voudrez bien continuer. — Vous en pouvez faire autant que moi, messieurs; sous la conduite de la Providence on ne manque jamais; ce sera chacun à notre tour si vous voulez bien. »

Nous allâmes coucher quelques lieues plus loin

et nous fîmes peu de dépense, parce que nous avions bien dîné. Nous nous remîmes à piélonner le lendemain, et la divine Providence vint encore à notre secours. Nous arrivâmes chez un curé qui nous parut très bienfaisant. 11 nous reçut et nous dit qu'il avait chez lui un capucin qui avait demeuré à Toul. Je désirais beaucoup voir ce père qu'on alla chercher et qui vint aussitôt. C'était un nommé père Théodore, qui sauta à mon col dès qu'il me vit. Il parla à M. le curé, et aussitôt on nous fît asseoir; et on apporta à rafraîchir. C'était après dîner. Ce bon curé nous faisait de grandes instances; il écoutait nos aventures en pleurant. Le père Théodore, de son côté, nous comblait de caresses. Nous ne pouvions plus nous tirer de là. Cependant nous voulûmes aller plus loin. Alors notre bon père Théodore nous dit : « Eh bien! je vais vous conduire chez un curé, et vous y serez très bien venus ».

Il ne voulut pas permettre que je portasse mon sac et le chargea sur ses épaules. J'embrassai ce brave curé qui avait les larmes aux yeux. Nous fûmes même obligés de le consoler en lui racontant tout ce que la Providence faisait pour nous et il nous laissa partir. Nous avions deux lieues à faire pour arriver à notre gîte. Le père Théodore nous conduisit jusque-là, toujours portant mon

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sac, ce qui me soulagea beaucoup. Enfin nous arrivâmes. M. le curé était en campagne et ne devait rentrer que bien tard ou le lendemain. Mon père Théodore, qui était ami de la maison, nous recommanda bien à la fille, et d'ailleurs nous trouvâmes là un jeune homme de notre diocèse, nommé Pierrot, que M. le curé tenait gratis. Il était si bien dans cette maison que, sur sa recommandation et sur celle du père Théodore, on nous donna un aussi beau souper que si le maître y avait été. Notre bon père capucin voulut retourner chez son curé. Il nous embrassa donc, et s'en alla.

A sa place, ce jeune homme fut aux petits soins pour nous. Il nous raconta comment il était dans cette maison, et nous fit espérer que non seule-

' ment son curé nous verrait avec plaisir, mais qu'il ne nous laisserait pas partir le lendemain. Après souper il nous mena dans des chambres fort propres où nous eûmes de très bons lits. Je crois

,que c'est le curé de campagne que j'aie vu le mieux logé et le plus proprement arrangé. Il revint lorsque nous étions déjà couchés, en sorte que nous ne le vîmes que le lendemain. Nous dîmes même nos messes auparavant, et en revenant nous le trouvâmes.

C'était un homme plein de bonté, de politesse.

d'honnêteté, tout cœur. Ce qui ajouta encore à notre agrément, c'est qu'il parlait français. Dès qu'il nous vit, il nous salua très honnêtement. « Je suis charmé de vous voir, messieurs, nous ditil. Ah! çà, il faut déjeuner. » Nous répondîmes, nous lui fîmes un petit compliment et nous dîmes que nous acceptions son déjeuner pour prendre des forces pour partir. « Partir, messieurs, répliqua-t-il; oh! vous ne partirez pas aujourd'hui, s'il vous plaît. Je veux causer avec vous; restez même ici deux ou trois jours pour vous reposer, et ensuite vous continuerez votre route. » Nous le remerciâmes de ses bontés et lui dîmes que, pour avoir l'honneur d'être avec lui, nous resterions ce jour-là. Il en parut très content, nous fit préparer un dîner et souper excellents et chercha tout ce qui pouvait nous récréer. Nous étions émerveillés de trouver tant de charité dans des personnes que nous ne connaissions pas, mais c'était vous, ô mon Dieu, qui les disposiez ainsi à notre égard et qui adoucissiez les peines de notre exil et charmiez les fatigues de notre voyage ; aussi cela nous encourageait.

Le lendemain nous partîmes pleins de courage, après avoir remercié notre hôte si honnête. Nous croyions que cela allait continuer, mais il plut à Dieu de nous priver de pareille rencontre jusqu'cà

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Cologne. Nous n'avions encore fait environ qu'une douzaine de lieues, et il nous en restait encore vingt-quatre pour y arriver. N'importe, nous nous remîmes en chemin; mes compagnons étaient toujours plus contents et bien vigoureux, mais, petit à petit, noire force diminua.

Je ne sais par quelle pusillanimité nous n'osâmes plus aller chez Messieurs les curés, en sorte que nous en fûmes réduits à notre petit ordinaire. Nous vînmes cependant dans une abbaye, pour demander à y dire la messe. D'abord on nous fit attendre longtemps, puis on vint nous dire qu'il était trop tard. Le père confesseur de cette abbaye de religieuses me mit en main un petit écu, et je lui dis : « Ce n'est pas là, monsieur, ce que nous demandons, » mais il persista et je reçus cette charité que je partageai avec mes compagnons.

De là, nous arrivâmes dans une petite ville nommée Prym *. Nous y trouvâmes plusieurs confrères, dont les uns y demeuraient et les autres cherchaient à s'y fixer. Nous aurions été assez d'avis de nous y arrêter aussi, mais on nous dit qu'il y avait peu de ressources et que plus on serait, moins il y en aurait. Nous quittâmes donc

1. Sans doute Prum, ville de la Prusse Rhénane, sur la Prùin, affluent de la Sure.

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notre dessein, et nous avançâmes vers une autre petite ville dont j'ai oublié le nom. Nous tombâmes là dans une auberge tenue par de braves gens, et le curé de la paroisse était bon; mais il ne paraissait pas trop être son maître. Il nous fit politesse et nous donna même à manger de bon cœur; mais il nous parut que nous l'aurions gêné.

Mes compagnons ne voulaient pas aller plus loin; il y en eut même un qui, n'ayant pas beaucoup, voyant que sa petite bourse diminuait tous les jours, d'ailleurs fatigué et rendu, voulut nous quitter, et retourner sur ses pas. Ne pouvant le déterminer à nous suivre, nous le reconduisîmes, lui souhaitant toute sorte de prospérités et nous revînmes dans notre petite ville où nous demeurâmes trois jours pour nous reposer et voir si nous pourrions nous loger quelque part. L'aubergiste nous aurait bien tenu à un louis par mois, mais c'était une auberge. D'ailleurs, ce lieu n'était pas agréable, et je n'y voyais pas grande ressource. « Allons, dis-je au compagnon qui me restait, voyez si vous voulez pousser plus loin; pour moi, j'y suis décidé. » Il fit quelque difficulté; cependant il se rendit et, le lendemain, ayant pris un guide pour quelque temps, nous partîmes et nous vînmes dans une autre ville,

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mais plus grande et plus agréable que celle que nous avions quittée.

Il y avait là un voiturier qui allait à Cologne toutes les semaines; nous le A'imes, et nous fîmes prix avec lui pour nous y conduire, ou du moins nos paquets. Nous attendîmes le jour de son départ et nous l'accompagnâmes. Il y avait quinze lieues de là à Cologne, mais nous allâmes bon train et nous y arrivâmes bientôt. Nous étions avec le voiturier aux portes de la ville, ce qui fit sans doute qu'on nous laissa entrer sans nous rien demander, et même sans nous rien dire.

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