CHAPITRE XI
(Été de 1794).
LES RELIQUES DES TROIS ROIS. = LE RHIN. = CINQ DANS UNE CHAMBRE d'auberge. = HEUREUSE RENCONTRE DU PRÉSIDENT POPOL. := ENCOMBREMENT DE PRÊTRES FRANÇAIS. = LA GUILLO- TINE ET l'oncle MARTYR. = LE PONT DE BATEAUX.
COLOGNE est une très grande ville; il faut une heure pour aller d'un bout à l'autre. Il y a dans cette ville une quantité prodigieuse d'églises, et il y en a de fort belles. L'église métropolitaine, ou cathédrale, est fort vaste; elle aurait été immense si elle avait été achevée. Les reliques des trois rois y reposent; j'ai vu la chapelle où on les conserve, mais je n'y ai pas vu ces précieuses reliques qui avaient déjà été transportées ailleurs, par crainte des Français. Cette ville est située sur le Rhin que je me réjouissais de voir depuis longtemps, et que je me figurais si grand que je m'imaginais que d'un bord je ne pourrais pas voir la rive opposée. Aussi, quand je le vis
la première fois, je ris un beau fleuve sans doute, je n'en avais pas encore vu de si large, mais je dis : « N'est-ce que cela? » Je me figurais bien autre chose.
Arrivés à Cologne, nous cherchâmes d'abord des prêtres de la connaissance de mon compagnon, et dont il avait l'adresse. Nous parvînmes à les trouver. Ils étaient déjà trois dans une chambre, et il y avait encore un lit. Nous fîmes demander à l'hôte qui les logeait s'il voulait nous recevoir dans la même chambre, et nous céder pour nous deux ce lit qui était vacant. Il y consentit, au prix de quatre sols chacun par nuit. On nous parla ensuite d'une auberge où beaucoup de prêtres français étaient nourris à bon marché. Nous convînmes d'y aller avec ces Messieurs, mais nous vivions mal là. Il y avait tant de presse qu'il fallait, pour ainsi dire, se disputer, s'emparer en arrivant d'une place, quand on en trouvait, ensuite aller tendre son écuelle, son assiette pour avoir à manger, ce qui ne m'accommoda pas longtemps. Pour le soir, nous faisions ensemble une collation dans notre chambre. Telle fut notre vie.
Cependant j'entendais parler d'un Monsieur qui se donnait beaucoup de peine pour rendre service aux prêtres qui arrivaient en cette ville.
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OÙ il y en avait déjà un grand nombre. On nommait ce Monsieur M. le Président. J'aurais bien désiré, mais je n'osais, aller importuner un président. Je m'informai qui il était, si on pouvait le trouver, et à quelle heure, où il logeait. On me satisfit tellement sur toutes ces questions que je reconnus que M. le Président était mon cher ami PopoP. « Ah! je m'en vais le voir, dis-je. à l'instant. Comment, c'est lui! Oh! mon Dieu! que vous êtes attentif à mes besoins! » Je battis la ville pour trouver son logement. J'y parvins enfin, mais je ne le trouvai pas; il était sorti pour le service de quelque confrère. Je priai qu'on lui dit qu'un prêtre de sa ville était venu pour le voir. Je sortis et, avec mon compagnon que j'avais avec moi, nous allâmes chercher le bureau auquel il fallait se présenter pour avoir la permission de dire la sainte messe, permission qu'on n'accordait qu'à ceux qui avaient quelqu'un qui les connût, et qui pût répondre d'eux. Nous y
1. François-Léopold Voinicr, né à Velaine-sous-Amance. II fut le troisième et dernier supérieur du collèpe-séminaire de Saint- Claude, à Toul. Parti pour la Bavière avec M. Hébert, chanoine de la cathédrale, il rentra à Toul après Fructidor et fut recueilli par M. Balthazard Madelin, niarciiand d'étoffes, qui l'avait fait ramener de Bitche par un nommé Poirot, dit le Cagneux. Après le Concordai il fut nommé curé de Slarliache et mourut en 1812. C'est lui qui composa l'office que récitaient les prêtres fran(,ais pour leurs bienfaiteurs (Voir plus loin, p. 123-124, et plus haut,
p. XXXVI-XLl).
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trouvâmes plusieurs prêtres qui venaient pour la même raison que nous et nous attendîmes notre tour.
Il y avait dans ce bureau un vénérable curé de notre diocèse qui me reconnut et qui aurait été déjà ma caution. Mais dans ce moment je vis arriver mon président qui me distingua bientôt. Il courut à moi et moi à lui. Nous nous embrassâmes là, devant tout le monde, et de bien bon cœur. « Ah ! qu'est-ce que vous venez faire ici? me dit-il; en vérité, vous avez bon nez; vous arrivez quand les autres s'en vont. Messieurs, ajouta-t-il en parlant aux Messieurs du bureau, en voici un, prenez garde à lui. » Ces Messieurs, qui le connaissaient, se mirent à rire, et nous rîmes beaucoup avec eux.
« Ali ! çà, me dit-il, je m'en vais vous faire expédier votre permission ; mais il faut aussi vous faire approuver, parce que vous en aurez besoin. — Je le veux bien, lui répondis-je, si vous pensez que cela m'est nécessaire. » Il me fit expédier l'un et l'autre aussitôt, et ensuite il me conduisit chez lui, où il me raconta comme il était bien, et dans une famille très honnête. Il me parla de ses occupations, surtout de celles que lui donnaient les prêtres français depuis longtemps, me demanda si j'avais besoin de quelque chose, et m'offrit
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tout ce qu'il avait, et tout ce qu'il pouvait. «Vous ne demeurerez pas ici longtemps, me dit-il; Antoine, un de nos bons amis qui était à quinze lieues de là dans une abbaye de Bernardines, avec Monsieur son oncle, abbé lui-même', m'a écrit qu'il vous avait trouvé une place. »
Il faut remarquer que dès Kambrouck j'étais en relations avec ce bon Antoine, autrement M. de Vercly, chanoine de Verdun; que je l'avais prévenu que j'étais disposé à aller le joindre, et qu'il m'attendait. « Je m'en vais lui mander que vous êtes arrivé, ajouta mon cher président ou supérieur de Saint-Claude ; nous verrons sa réponse ; en attendant, vous viendrez me voir tous les jours, et vous pourrez aller dire la messe dans l'église de Carmélites, où il y a grand concours, et avoir souvent des honoraires. »
C'était précisément là qu'était sacristain ce prêtre pour lequel M. le curé de Rambrouck m'avait donné une lettre de recommandation. Je la lui rendis. En conséquence il me reçut bien, m'offrit à rafraîchir, et me dit que, tant qu'il pourrait, il me préférerait aux autres prêtres. J'allai donc avec confiance dire la messe dans
1. Le clianoine Chaulan de Vercly, (voir p. 27, note 1) et son oncle, abbé de Morimoul, portant le même aom. (Non Revue eccl. du Metz, août, l'Jll.)
cette église les premiers jours. Mais il me fallait faire au moins une demi-lieue pour 3^^ aller. Il y avait d'ailleurs à peu près une cinquantaine de prêtres qui célébraient dans cette église dont plusieurs me paraissaient être dans le besoin. Enfin, il fallait encore souvent attendre. Toutes ces raisons me déterminèrent à discontinuer, et à aller célébrer à la cathédrale dont j'étais beaucoup plus près, où j'étais libre pour le moment où je voulais célébrer, et où j'étais fort proprement.
J'allais tous les jours chez mon président, plutôt deux fois qu'une, puisque nous disions le bréviaire ensemble. Un jour il reçut une lettre d'un de ses amis qui lui annonçait que deux frères de notre ville, que nous connaissions beaucoup l'un et l'autre, avaient été guillotinés. Nous gémîmes et plaignîmes amèrement leur famille. « Je ne sais, ajoutai-je, ce qu'est devenu mon oncle*. On m'a dit qu'il était rentré, et je crains bien qu'il n'ait eu le même sort. — Vous l'avez deviné, me dit-il; il l'a été à Mirecourt avec M. Mangin, chapelain de Ma^éville^ Et, puisqu'il faut tout vous dire, votre église est renversée ^ »
1. L'abbé llosselaiige. Mêmes références qu'à la note suivante.
2. Voir plus haut, p. 29, note 2 (E. Mangenot, les Ecclésiastiques, p. 60-74).
3. C'était une erreur. L'église Saint-Pierre avait été vendue comme bien national, et elle était encore debout en 1802, mise
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Je ne sais si ce fut apathie, mais je ne fus ému ni de l'une, ni de l'autre nouvelle. Pour la première, je pensai que Dieu avait voulu récompenser la grande piété de mon vénérable oncle par la couronne du martyre, et je me sentis plus porté à chanter le Te Deuni qu'un De Profundis, et j'ai toujours continue dans ces sentiments. Quant à la seconde nouvelle, les paroles du saint homme Job me revinrent à l'esprit : Le Seigneur me l'avait donnée, il me l'a ôtée, que son saint nom soit béni! J'ai appris cependant depuis que cette église, qui était une œuvre de la Providence, subsistait encore. Au reste, que la volonté de Dieu soit faite!
Je demeurai à Cologne pendant trois semaines environ, et j'y eus la consolation d'y entendre prêcher trois fois le fameux père Beauregard '
par son propriétaire à la disposition du culte. Elle existe encore aujourd'hui et sert de p-range. (Mme François, Études, p. 70. Voir plus haut, p. xlvi-xlvii).
1. Le P. Beauregard, ancien Jésuite, prédicateur renommé et très couru, né à Pont-à-Mousson en 1731. lîéfugié en Angleterre, il prêcha des retraites aux prêtres français exilés qu'ilcontrista par la dureté de ses jugements sur le clergé français. C'était un tort, car ces prédications étaient publiques et s'adressaient à des prêtres qui, pour rester fidèles à leur foi, avaient alfronté la mort et l'exil a\ec la pauvreté et toutes les misères, et qui avaient besoin, pour être secourus, de l'estime du peuple qui leur accordait l'hospitalilé. Après avoir, dans l'exil, exercé le ministère avec zèle, le P. Beauregard se retira à Groningen, chez la princesse de Hohenlohe, et y mourut en 1S04, à l'îige de soixante-treize ans. (J. Loth, VAbbé Baston,t. II, p. G7etsuiv.)
dans l'église des Rli. PP. Jésuites qui, quoique fort grande, était absolument pleine, jusque dans les tribunes qui sont autour de cette église. J'eus même une fois le plaisir de causer quelques instants sur le port, où il me dit qu'il avait bien manqué d'avoir le même sort que le père Lenfant ù Paris', qu'il était sur le point de partir avec la famille du prince de Hohenlohe, chez lequel il était très grandement. Il est à présent en JKussie.
Nous allions presque tous les jours sur le port où nous voyions quantité de grands bateaux de transport de Prusse, de Hollande, de beaucoup d'autres pays. Nous voyions aussi passer le Rhin pour aller dans le Palatinat, la Westphalie, etc. Mon compagnon me proposa un jour de le passer pour aller nous promener de l'autre côté. Je l'acceptai. Nous nous mîmes sur le pont de bateaux avec tous les autres, et nous passâmes le Rhin dans l'espace de six minutes et demie. Quelque
1. Le P. Lenfant, ancien Jésuite, prédicateur célèbre, confesseur du roi. Prisonnier avec beaucoup d'autres, dans Ja chapelle de l'Abbaye (vSaint-Germain, à Paris), il monte, avec l'abbé de Chapt-Ûaslif^nac, dans la tribune de cette chapelle. De là, les deux prêtres annoncent à leurs compagnons de captivité qu'on va tous les mettre à mort et qu'ils vont leur donner l'absolution. « Une demi-heure après, a écrit un des témoins, ces deux prêtres furent appelés et nous entendîmes leurs derniers cris. » (Loth, VAbbé Baston, t. II, p. 412-413; Abbé Pisani, l'Éylise de Paris, t. I, p. 209.)
temps après nous le repassâmes dans le même espace de temps.
Ce pont de bateaux est une très belle invention : c'est une grande salle ronde, à jour de tous côtés, tenue bien fermement sur deux gros bateaux, garnie de bancs tout autour et de treillis servant de dossiers, surmontée d'un dôme, dans toute son étendue, très bien orné et porté sur plusieurs colonnes; en sorte que l'on est là à couvert. Il y a dans cette salle assez de place et pour les personnes, et pour des animaux, et pour des voitures. Ce pont tient à une chaîne soutenue de distance en distance par des petites nacelles au nombre de quatre ou cinq, et, quelque distance après la dernière, est une ancre au fond de l'eau, immobile, et qui rend ce pont aussi ferme et aussi solide qu'un autre pont. Dans la traversée ce pont décrit à peu près un quart de cercle, et jamais ni plus ni moins.