‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 60 sur 148 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DE COLOGNE A WARENDORF

(Été et automne de 1794).

DÉPART DE COLOGNE. = LE BAISER A LA PINCETTE. = LA VILLE DE DUSSELDORF PLEINE DE FRANÇAIS. = RHEINDERG. = MON CHER AMI LE CHANOINE DE VERCLY. =^ L'aBBAYE ; PROJET d'y PASSER l'hiver. = DÉPART A l'aPPROCHE DES FRANÇAIS. = ABBAYE DE BERNARDINS. = ENCORE LES FRANÇAIS, ENCORE LA FUITE. = MUNSTER ENCOMBRÉ d'ÉMIGRÉS ET DE PRÊTRES DÉPORTÉS. = LES FRERES VARIN. = DÉPART POUR WARENDORF.

ENFIN nous reçûmes des nouvelles de notre cher de Vercly ; il m'invitait à venir tout de suite, sans trop savoir encore oîi il me mettrait, parce que, voyant que je n'arrivais pas, il avait dispo.sé de la place qu'il m'avait d'abord trouvée, en faveur d'autres prêtres qui s'étaient présentés. Nous mîmes nos paquets à la diligence de Cologne à Rheinberg, qui était la ville oîi nous devions nous rendre, à l'adresse qui nous avait été donnée, et nous pensâmes à nous y rendre à pied mon compagnon et moi. Je lis mes adieux à mon

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cher président, que j'embrassai à la pincette, et le lendemain nous sortîmes de Cologne, pour venir passer le Rhin à une lieue de là, vis-à-vis une petite ville nommée Mulheim. Nous le passâmes sur un pont de bateaux semblable à celui de Cologne, et, de cette ville, nous vînmes à Dusseldorf.

C'est une ville fort agréable sur le Rhin, à sept lieues de Cologne, capitale du Bas-Palatinat, où nous ne fîmes que passer. Nous y vîmes quelques prêtres de notre connaissance qui nous exhortèrent à voir la galerie, c'est-à-dire les salles de tableaux qui y sont dans le palais du prince. Nous les vîmes en effet, mais nous n'étions pas assez connaisseurs pour en bien juger. Je trouvai cela magnifique et je fus fort content de ce spectacle.

En allant au palais je vis tant de Français, particulièrement sur la place, que je jugeai que cette ville, qui n'est pas bien grande, devait en être pleine. Comme il était encore bonne heure, nous prîmes le parti, le jour même de notre arrivée, d'aller coucher à deux ou trois lieues de là. Nous repassâmes donc le Rhin, continuâmes notr€ route, et arrivâmes le lendemain à Rheinberg.

Nous y cherchâmes d'abord l\l. le curé de

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Jouy-aux-Arches ', près de Metz, à qui on nous avait dit d'adresser nos paquets. Il les avait reçus et trouvait déjà le temps long de ne pas nous voir arriver.

Après nous avoir bien accueillis, il nous conduisit chez un ecclésiastique très charitable, qui recevait chez lui et se donnait mille peines pour placer nos confrères qui arrivaient de ces côtés-là, c'est à-dire des dernières villes des Pays-Bas autrichiens du côté de la Hollande. Cet ecclésiastique nous reçut avec une grande bonté, nous fit rafraîchir, manger chez lui, et même m'y donna une très belle et bonne chambre. Il nous dit que 31. de Yercly devait venir chez lui le lendemain et qu'il se réjouissait beaucoup de nous voir. C'est votre aimable Providence, ô mon Dieu, qui me suit et m'accompagne partout. Je vis en elîet arriver ce bon ami. Quelle fut sa joie, et quelle fut la mienne ! nous ne nous étions pas vus depuis

1. Nicolas Alandoux, curé de Jouy-aux-Arches, né à Melz le 18 janvier 1763, sur la paroisse Saint-Victor. 11 fut ordonné prêtre le 28 mars 1789 et nommé vicaire à Jouy le 29 avril suivant. L'abbé G. FoUiot, curé de cette paroisse depuis 1749, résigna la cure en sa faveur le 3 mai 1790. En 1793 il fut porté sur la liste des émigrés de la Moselle et ne rentra eu France qu'en 1802. Vicaire à Thionville, desservant de Relonfey (mai 1808), de Florange (novembre 1810), curé de Longuyon (10 novemlire 1814), de Briey (1" mars 1824); il mourut dans ce poste le 12 mai 1826. (Communication de M. l'abbé Dorvaux, directeur du séminaire de pliilosopliio à Metz.)

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mon départ de notre ville. Il me dit qu'il m'avait trouvé une maison pour me loger, à un bon quart d'heure de l'abbaye où il était, m'instruisit comment nous devions nous y prendre pour venir à cette abbaye, pour ne point embarrasser ni M. son oncle, ni lui, et me dit que nous pourrions y venir le lundi suivant. C'était le samedi qu'il nous parlait.

Fidèles à son avis, nous quittâmes Rheinberg, et nous vînmes à l'abbaye, comme voyageurs. Nous fîmes semblant d'ignorer qu'il y était avec M. son oncle. Nous demandâmes s'il y avait là des Français : on nous répondit que oui, et on alla les avertir. Ils vinrent aussitôt. Nous parûmes étonnés, et en même temps bien aises de les rencontrer. On nous apporta à rafraîchir. J'y trouvai la bière excellente. Mon cher de Vercly alla avertir M. l'abbé de la maison, et il nous fut accordé d'y souper. Pour le coucher, il y avait pourvu, et il nous conduisit à ce dessein dans une auberge à quelque distance de l'abbaye. Le lendemain nous y vînmes dire nos messes. Nous y déjeunâmes, et, après avoir bien causé avec l'oncle et le neveu, nous allâmes dîner dans une auberge voisine. Dans la soirée, ce bon M. de Vercly nous conduisit dans les maisons où il nous avait cherché des logements et la nourri-

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ture. On nous y reçut bien. Il y avait un prêtre dans celle où je fus introduit; ce qui me servit beaucoup parce qu'au moins je pouvais parler latin avec lui.

Deux jours après, je retournai à Rheinberg pour chercher mon paquet. Ce bon ecclésiastique chez lequel j'avais logé ne sachant pas que je l'étais, m'avait déjà trouvé une place, et il me dit que j'y aurais bien été. Je le remerciai de ses bontés, et, après avoir dîné chez lui, je revins à mon gîte. Je pris avec moi quelque chose de mon paquet, et on m'envoya le reste par une occasion.

J'étais éloigné de l'abbaye de vingt minutes. Il fallait cependant y aller dire la sainte messe; mais j'y allais avec beaucoup de plaisir. C'était dans la belle saison, et j'avais un chemin, champêtre à la vérité, mais charmant, presque toujours à couvert de la chaleur, sous des arbres qui sont en quantité dans ce pays. J'avais d'ailleurs l'agrément de voir tous les jours et l'oncle vénérable et son cher neveu. Souvent même je déjeunais avec eux, et, après les avoir vus le matin, ils venaient encore très souvent, après leur dîner, me prendre pour aller promener avec eux.

Déjà l'oncle et le neveu cherchaient les moyens de me faire loger à l'abbaye pour le temps de

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l'hiver, si nous l'avions passé là. Mais Dieu ne le permit pas. Nous apprîmes que les Français approchaient toujours. Nous entendions même le bruit des canons. Enfin on nous dit qu'ils n'étaient plus qu'à cinq ou six lieues de nous. Nous avions le Rhin à traverser pour nous mettre en sûreté. Nous craignions qu'en différant plus longtemps nous ne trouvassions plus de bateaux. M. le vénérable abbé se décida à partir et son neveu et moi suivîmes son avis. Le jour du départ fut fixé. M. l'abbé voulut bien que je l'accompagnasse. Ainsi, après avoir demeuré environ un mois dans ces bocages, je passai le Rhin ayant pour compagnons et l'oncle et le neveu. Quant à l'ancien compagnon, je fus obligé de le quitter parce que M. l'abbé ne voulait pas et ne pouvait pas mener plus de personnes avec lui.

Après le passage du Rhin, M. l'abbé accompagné de son neveu et de moi vint se rabattre dans une petite abbaye de dames bernardines, à deux lieues du Rhin, où nous ne restâmes que quatorze jours, parce que les Français, qui étaient déjà maîtres de la rive gauche du Rhin, se disposaient à passer ce fleuve en bombardant Dusseldorf. JMais, tout le temps que nous fûmes dans cette abbave, nous mani-ions avec

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Mme l'abbesse et ses religieuses, et nous étions fort bien. Tous les jours aussi nous voyions arriver jusqu'à vingt, trente prêtres français. Mme l'abbesse avait donné ordre qu'on les reçût tous; aussi on les recevait, on les nourrissait bien; on leur donnait les lits qu'on pouvait. Mais, comme il n'}^ en avait pas pour tout le monde, les autres couchaient sur la paille, et tous partaient contents.

Nous partîmes nous-mêmes à notre tour sur une mauvaise voiture et je dis à notre vénérable abbé : « Ah! quelle difîérence, monsieur l'abbé! — Il faut se faire à tout, mon cher, me réponditil. J'avais autrefois un bel équipage, le bon Dieu me l'a ôté! Eh bien! je l'en bénis. » Nous eûmes des voitures à peu près aussi mauvaises jusqu'à Munster, capitale de la Westphalie, où nous nous rendîmes par un assez mauvais temps. J'admirais mon vénérable abbé, exposé à la pluie et aux vents; il était toujours tranquille et même gai.

A Munster, qui est une belle ville et assez grande, il y avait tant de Français émigrés et de prêtres déportés, qu'on ne voyait point d'autres personnes '. Toutes les auberges étaient si pleines

1. En six ans, la ville de Munster avec une niervcilleuse charité logea, nourrit et vôtit plus de 2000 prêtres français. Cf. Loth, Histoire, p. COC.) Ceux-ci léinoignèrent leur recon-

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qu'on avait peine à trouver à se loger. A la suite de M. l'abbé, nous fûmes cependant reçus dans une fort bonne; j'y soupai avec la compagnie et beaucoup d'autres, mais cela coûta fort cher à M. l'abbé, qui ne permit pas que je payasse. Le lendemain, pour ne pas lui être à charge, je m'associai à d'autres prêtres qui mangeaient chez un boulanger et j'y mangeai tant que je restai dans cette ville. Mais j'allais toujours coucher dans la même chambre que le neveu de M. l'abbé qui était resté à l'auberge avec lui.

Il fallut encore là aller au bureau ecclésiastique pour avoir la permission de dire la sainte messe, et même pour pouvoir demeurer dans la ville. J'y allai donc avec mon cher de Vercly. Nous y vîmes beaucoup de personnes de notre connaissance. Quand mon tour vint, le Monsieur qui présidait au bureau me demanda si j'avais besoin d'argent, car on en donnait là à ceux qui en manquaient. Je lui répondis que je pouvais encore m'en passer. Après quoi, il me donna mes permissions. Je me retirais lorsque j'aperçus

naissance par des prières pour leurs bienfaiteurs : une messe quotidienne et, le jeudi, la récitation d'un office composé exprès. (Ibid., p. 61.3-620.) Les prêtres réfugiés à Warendorf témoignèrent leur reconnaissance de la même manière, aussi par un office, le même probablement, et des messes. (Voir plus loin, p. 123-124, et plus baut, p. ixxvii, s.)

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mon bon ami causer avec deux jeunes hommes que je ne connaissais pas'. Je m'approchai, et mon ami me dit : « Tenez, voilà des gens de notre pays. » Je conversai avec eux. Bientôt nous eûmes fait connaissance. Ils me prirent en affection et, comme ils étaient déjà placés l'un et l'autre, ils me dirent qu'ils allaient retourner, et qu'ils chercheraient à me placer moi-même dans l'endroit où ils étaient. Nouveau trait de votre aimable Providence, ô mon Dieu!

Ces deux aimables jeunes hommes, dont l'un prêtre ^ et l'autre laïque, étaient frères, natifs de Loisey, gros village dans le Barrois; ils tinrent fidèlement leur promesse. Ils cherchèrent, et Dieu permit qu'ils trouvassent. Aussitôt le laïque m'écrivit que je pouvais venir, qu'il avait trouvé mon affaire; mais qu'il ne fallait pas tarder de peur ou que les gens ne changeassent de senti-

i. A cet endroit du manuscrit, la main inconnue a écrit en marge : « Mrs. Varin ».

2. La mùme main inconnue a écrit en marge : « A présent vicaire général de Verdun depuis 1823 ». — De ces mots à présent vicaire général, il résulte que les notes marginales sont antérieures à l'année 1837, époque à laquelle M. Varin cessa d'être vicaire général; et des mots depuis 1823 on peut conclure qu'elles sont de quelque temps postérieures à l'année 1823. — 11 s'agit ici de Kemy Varin, né à Loisey le 10 octobre 1705; vicaire général de Verdun, de 1823 à 1837; nommé chanoine titulaire de la calliédrale de Verdun (S^ prébende), le 14 octobre 18.35; mort le 19 septembre 1850. (Voir Robinet, Ponillé, t. I, p. 126, 130.)

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ment, ou que d'autres arrivants ne gagnassent ce qu'il m'avait préparé.

Je fis part de ma trouvaille à notre vénérable abbé qui attendait d'un moment à l'autre qu'il pût partir par une diligence de Munster, pour aller dans une abbaye où il avait intention de se rendre. Il fut enchanté et m'exhorta à profiter de ce que m'offrait la Providence. Il me dit que son neveu viendrait avec moi jusque-là et qu'il le prendrait avec lui en passant. Le neveu, qui ne demandait pas mieux, s'y montra très disposé, et, le lendemain, après avoir été cinq jours à Munster, nous en partîmes et vînmes à Warendorf, lieu du domicile qui m'était offert.

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