CHAPITRE XIII
A WARENDORF
(Octobre 1794 — 6 février 1795).
WARENDORF E.\ WESTPHALIE. = SES DEUX CENTS PRÊTRES OU ÉMIGRÉS. = SES AGRÉMENTS. = GRANDE CHARITÉ DES HABI- TANTS. = ADIEU AU CHANOINE DE VERCLY ET A SON ONCLE. = LE CAFÉ. = HEUREUSES RENCONTRES DE CONFRÈRES. = LE SOUPER MYSTÉRIEUX. = LE RECEVEUR DU PRINCE-ÉVÈQUE DE MUNSTER. = LES PRÊTRES FRANÇAIS TÉMOIGNENT LEUR RECON- NAISSANCE. = SERMONS POUR LES ÉMIGRÉS. = LA GROSSE COMMERÇANTE DES PAYS-BAS. = JOURS HEUREUX. = NOUVEAU DÉPART AUX APPROCHES DE l'aRMÉE FRANÇAISE.
WARENDORF est Une petite ville de Wesphalie, à cinq lieues de Munster, qui contient entre quatre et cinq mille âmes, sans compter environ deux cents Français, tant prêtres qu'émigrés, qui s'y étaient réfugiés. Cette ville n'a rien absolument de remarquable. Elle ne laisse pas cependant d'avoir ses agréments. Elle a deux paroisses, un couvent de Récolleis, et il v avait encore trois Jésuites, dont deux exerçaient le saint ministère. L'autre, aveugle, ne pouvait plus rien. Les Rlî. PP. Récollets se sont très
bien montrés envers nous. Ils recevaient bien tous nos confrères qui passaient cbez eux et s'employèrent môme à en placer plusieurs. Les pères jésuites avaient la confiance des habitants. Par leurs sermons, ils les disposèrent très favorablement envers nous, en sorte que ces bonnes gens se disputèrent, pour ainsi diie. à qui logerait et nourrirait ceux des nôtres qui arrivèrent les premiers dans cette ville. A[. le curé de la grande paroisse en avait pris deux chez lui et il y avait au moins soixante et dix prêtres français qui avaient leurs repas tous les jours chez différents bourgeois.
Les choses en étaient là lorsque j'arrivai à AVarendorf. Il semblait que tout devait être épuisé. Point du tout; j'y trouvai encore une fort bonne part que la divine Providence, du moins pour quelque temps, m'avait réservée. Accompagné de mon cher de Vercly, j'allai remettre à M. le curé une lettre de recommandation que M. l'abbé, qui le connaissait, m'avait remise pour lui. Il nous reçut bien et nous dit qu'il aurait fait volontiers ce que 31. l'abbé lui demandait pour moi. si déjà il n'avait eu ces deux prêtres; et que, s'ils venaient à partir, il me prendrait chez lui.
Nous allâmes ensuite chercher nos messieurs
A WARENDORF 115
Varin. Ce sont ces deux jeunes hommes dont j'aA'ais fait la connaissance à Munster et qui s'étaient intéressés pour moi. Ils s'étaient donné tant de mouvements qu'ils m'avaient trouvé gratis un logement et trois habitants qui avaient consenti à me nourrir. Un boutonnier s'était engagé pour le dimanche et le lundi, un boulanger pour le mardi et le mercredi, enfin un commerçant en blé pour le jeudi, le vendredi et le samedi. Nous trouvâmes ces deux frères, et, aussitôt, ils me conduisirent chez le bourgeois qui voulait bien me loger. C'était un brandevinier. Je saluai ces bonnes gens; c'est tout ce que je pus faire. Mes compagnons firent le reste, et on me conduisit dans ma chambre.
Il fallut encore aller voir mes autres hôtes. Mon cher de Vercly, qui ne me quittait pas, voulut y venir avec moi, et jM. Varin, le laïque, nous y conduisit. Je fus fort bien reçu de tous. Ils consentirent de nouveau que je vinsse chez eux. Je m'exprimai comme je pus pour témoigner ma reconnaissance et priai mes compagnons de suppléer à ce que je ne pouvais dire, et ce fut alors particulièrement que je me rappelai ce que mon bon curé de Rambrouck m'avait prédit, que je me repentirais de n'avoir pas voulu apprendre l'allemand. Mon cher de Vercly fut
116 f.V PRÊTRE LORRAIX PE.\DA.\T LA RÉVOLUTION
très content de me voir ainsi arrangé. Il resta encore deux ou trois jours avec moi. Il mangea et coucha chez l'hôte qui me logeait et enfin me quitta pour aller en avant pour attendre M. son oncle, ou pour le rejoindre, s'il était déjà passé. Mais point du tout. M. l'abbé passa le lendemain dans la diligence. J'eus le plaisir de déjeuner avec lui chez ^[. le curé et ce fut la que je le vis pour la dernière fois.
J'avais commencé à aller manger chez mes nouveaux hôtes et il paraissait que c'était de bon cœur qu'ils me voyaient. Ils m'invitaient à venir prendre le café, les jours que je mangeais chez eux. J'v allai une fois ou deux, pour répondre à leur invitation. Mais, comme c'était vers les trois heures du soir qu'ils prenaient le café pour la seconde fois, et que cela me faisait perdre beaucoup de temps, je les remerciai et n'y allai plus. Quant au café du matin (c'est l'usage dans ce pays de le prendre deux fois), l'hôte qui me logeait me le donnait tous les jours. Or ce café se peut prendre en eiïet deux fois sans incommoder et sans beaucoup de dépense, parce que, du moins chez les gens ordinaires, c'est plutôt de la racine de chicorée que du café. Avec un petit morceau de sucre jaune qu'ils roulent dans leur bouche, ils prennent fort bien leurs cinq et six tasses de