‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 62 sur 148 · A WARE^DORF UT · texte numérisé non relu

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ce café. Ils ont aussi dans ce pays deux sortes de pain : un pain très blanc et très bon, mais un pain noir si dur qu'il faut des espèces de tranchoirs pour le couper. Plusieurs ne peuvent manger de ce dernier, et il épouvante véritablement quand on le voit, tant il est noir. Cependant il a un g-oùt très savoureux. J'en mangeais avec plaisir, surtout avec du beurre qui est excellent en Westplialie. Ce pain est un pain de seigle; mes bons botes, craignant qu'il ne me fît mal, avaient soin de m'en donner du blanc, mais par petites tranches, comme c'est la coutume de le servir dans le pays.

Parmi les prêtres qui étaient à Warendorf, j'eus le plaisir d'y trouver MM. les curés de Bouvron ', de Lagney-, de Lay^ de Pagn3'-sur-

1. Remy, curé de Bouvron. Le premier acte de baptême qu'il ait signé comme curé de Bouvron est du samedi 5 janvier 1782. Le premier signé après l'exil est du 30 prairial an X (samedi 19 juin 1802)-, le dernier est du jeudi 30 juillet 1829. Il se retira à Lagney et c'est probablement là qu'il mourut (Communication de M. l'abbé Laurent, curé de Bouvron.)

2. Fran(;ois Clément fut curé de la paroisse de Lagney, où il était né, du mois de lévrier 1782 au mois de septembre 1791. 11 rentra à Nancy en 1797, et, après le concordat, fut nommé aumônier de l'bospice Saint-Julien à Nancy. 11 mourut à Nancy, le 20 février 1820, âgé de soixante-seize ans et fut inhumé à Lagney. Son légataire universel, M. de Gauvain, fonda, en 1827, dix « messes hautes » du Saint-Sacrement pour le repos de son âme.

3. Dominique Chaput, curé de Lay, né à Troussey en 1747; mort, en 1827, supérieur des sœurs de la doctrine chrétienne.

Meuse' et de Troussey-. J'y vis aussi un chanoine de Verdun et son neveu que j'avais déjà vus, au commencement de mon \'oyage de Rambrouck à Cologne, chez ce Monsieur curé si honnête qui nous avait retenus chez lui en passant. Je renouvelai connaissance avec tous ces Messieurs, et nous nous voyions fréquemment.

J'allai souper chez mon hôte environ pendant trois semaines. Mais ces voyages du soir commençaient à me devenir incommodes et ennuyeux, parce qu'il faisait nuit et qu'il fallait aller assez loin. Je pris donc le parti de ne plus sortir le soir et de prier l'hôte qui me logeait de me donner

1. AiigusUn Renard, né le 21 mai 1747; nommé, on 1775, curé de Pagny-sur-Meuse, par résignation de son oncle, Joseph Renard. Expulsé en 1791 pour avoir prêté serment avec restriction, il fut, le 21 janvier 1803, réintégré dans son ancienne paroisse. En décembre 1828, il se retira du ministère et mourut le :}1 décembre 1830. (Gillant, Ponillé, t. 111, p. 795-790.)

2. Charles Morel, né à Dar-le-Duc le 11 décembre 1749, fit ses études au collège de Bar-le-Duc. Ordonné prêtre le 18 septembre 1773, il fut aussitôt nommé vicaire ix Rcsson. En octobre 1773 il alla à Rosières-près-Naives, en qualité de vicaire résident. Le 9 décembre 1780 il obtint la cure de Troussey. Jicmplacé par un intrus (1791) pour avoir refusé de prêter le serment, il partagea les années qui suivirent entre le ministère secret et l'exil. 11 émigra successivement à Trêves, Liège, Warendorf eu Westphalie. Arrêté le 30 avril 1798 à Nancy, il parvint à s'échapper et se réfugia chez M. Mique, qui le garda jusqu'au Concordat. Le 24 mai 1802, il fil acte de soumission aux nouveaux évêques, prêta serment à la Constitution et fixa sa résidence à Nancy. Sa paroisse lui fui rendue en 1803 et il v mourut le 8 mars 1812. (E. l,\ax\^cno\.,les Ecdcsiasliqnes, p. 367, noie I; Cillant, PouiUé, t. III, p. 824.)

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tous les jours, en payant, une soupe au lait pour mon souper. Aj'ant pris ce parti, j'en fis part à mes hôtes et je les priai de m'excuscr si je ne venais plus souper chez eux. Ils me pressèrent de venir, me disant qu'ils me donneraient des lanternes, qu'ils me feraient même reconduire comme ils avaient fait en commmençant; mais je tins ferme, et les priai de trouver hon que je ne sortisse pas le soir, à cause de mes yeux et du mauvais temps dans lequel nous allions commencer à entrer; c'était au mois de novembre. Enfin ils consentirent, et je priai mon hôte de logement de me donner une soupe au lait, ce qu'il pouvait aisément faire, puisqu'il avait plusieurs vaches. Je convins avec lui, et il m'en fit donner un jour ou deux.

Le jour suivant, je vis entrer dans ma chambre qui donnait sur la rue, et dont la porte était auprès de la porte d'entrée, je vis, dis-je, entrer, entre six et sept heures du soir, une jeune fille avec un air riant, qui tenait à la main une serviette fort propre, dans laquelle on voyait bien qu'il y avait quelque chose, et qui paraissait avoir encore quelque chose dans son tablier, qui était retroussé. J'ouvris cette serviette, que cette petite déposa sur ma table, et j'y trouvai une soupe, une assiette de viande, du pain, du beurre. Elle

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tira de son tablier une bouteille de bière, et me fit entendre que toutcela était pour moi. Je tâchai de me faire comprendre de la petite par mon étonnement et par mes gestes, et de l'engager à témoigner ma reconnaissance à la })ersonne charitable qui avait tant de -bontés pour moi, sans que je la connusse et sans que j'eusse rien fait demander. Elle attendit que j'eusse soupe, et remporta sa bouteille, son écuelle et son assiette.

Je crus que cela ne recommencerait plus, mais je fus bien trompé. Le lendemain elle revint avec à peu près le même viatique; je dis à peu près, parce que la soupe était différente et la viande diversifiée. Pour lors j'appelai mon hôte et lui demandai, comme je pus, quelle était la personne charitable qui m'envoyait ainsi à souper. Il me répondit en allemand que c'était un grand Monsieur; mais je ne compris pas ce qu'il me disait. M. Varin, qui venait me voir très fréquemment, étant arrivé, je lui racontai mon aventure et le priai, comme il savait l'allemand, de vouloir bien s'expliquer avec mon hôte, afin de savoir de qui me venait cette charité. Il le fit et m'apprit que c'était un des magistrats de la ville qui était fort riche.

Je différai encore quelques jours d'aller lui rendre ma visite. Mais je me mis ce jour-là à lui

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écrire une lettre, non en allemand puisque je ne le savais pas, non en français parce que j'ignorais s'il le comprenait; mais je lui écrivis en latin, m'imaginant qu'un grand Monsieur l'avait appris. Dans cette lettre, je le remerciai de la charité qu'il exerçait envers moi, surtout sans lui avoir fait rien demander, et même sans me connaître. Je le priais ensuite de vouloir bien ne point m'envoyer de viande, parce que je n'avais pas l'usage d'en manger le soir; mais que s'il voulait la remplacer par quelque chose, je le priais de me prêter une lampe, parce que mon dessein était d'user de l'huile qui était plus favorable à mes yeux que la chandelle. Je donnai cette lettre à la petite fille le soir et je vis bien le lendemain que ma lettre avait fait son effet, car. je ne trouvai plus de viande, mais à la place la petite m'apporta une belle lampe toute neuve, et tira de sa ^oche une bouteille d'huile que ce bon Monsieur m'envoyait. Mon Dieu ! que vous êtes donc bon ! que votre divine providence est donc attentive à mes besoins, et même souple à mes volontés !

Oh ! pour le coup , me dis-je , il faut que j'aille témoigner ma reconnaissance à ce Monsieur.

Mon hôte avait un petit garçon d'une douzaine d'années. Je l'appelai le lendemain dans la matinée

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et je lui (lis, en écorchant quelques mots d'allemand : « Viens avec moi chez le grand Monsieur ». Il me comprit pourtant, alla parler à son père et revint avec son bonnet. Le père le suivait et lui enseignait et la rue et la maison. Nous sortîmes donc de la maison, et cet enfant me conduisit fort bien. Après avoir sonné, je lui fis signe de s'en retourner. On vint, on m'introduisit dans une belle chambre et on alla avertir ce Monsieur qui était dans son bureau. C'était le receveur du Prince- Evêque de Munster qui avait surtout alors beaucoup d'occupations. Il arriva. Je vis un Monsieur très honnête, d'une physionomie pleine de bonté. Je lui parlai latin et le remerciai de tout ce qu'il daignait faire pour moi. Il s'excusa beaucoup du peu qu'il faisait, me dit qu'il était veuf, qu'il avait une grosse famille, qu'il voudrait bien pouvoir faire davantage, que si j'avais des besoins, je ne les lui cachasse pas, qu'il ferait tout son possible pour y pourvoir, et plusieurs autres choses, on ne peut pas plus honnêtes. Il m'invita même à souper, mais je le remerciai pour cette fois, et lui tirai ma révérence.

Il m'envoya mon petit souper à l'ordinaire, et il a toujours continué pendant tout le temps que j'ai été à Warendorf ; la petite fille avait bien soin de regarder la bouteille d'huile et, quand elle était

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vide, elle la prenait, que je lui dise ou que je ne lui dise pas, et le lendemain elle me la rapportait pleine. Et, comme c'était le temps d'hiver, ce Monsieur m'envoyait encore de quoi chauffer en partie mon fourneau. Il me fit inviter encore une fois à souper. J'y allai pour lors, pour ne pas lui manquer; mais je le priai instamment de vouloir bien permettre que je n'y vinsse plus; d'autant plus que j'aurais pu par là offusquer mes autres hôtes aux soupers desquels j'avais renoncé. De temps en temps il permettait à trois de ses enfants de venir me voir. Ils s'amusaient dans ma chambre pendant mon souper, et s'en retournaient après, avec la petite qui m'apportait ce souper.

Pénétrés des bienfaits que nous recevions dans cette ville, nous pensâmes à témoigner notre reconnaissance à nos bienfaiteurs. Nous nous assemblâmes donc, nous tous prêtres qui étions dans le même cas, et nous décidâmes que, de l'agrément de M. le curé de la grande paroisse où nous disions la sainte messe au nombre d'au moins cinquante, nous chanterions une messe solennelle tous les mercredis pour nos bienfaiteurs, avec exposition du Très-Saint Sacrement et bénédiction, et qu'avant cette messe nous réciterions les petites heures d'un office composé exprès

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pour les bienfaiteurs' par mon ami M. le supérieur de Saint-Claude ^ Nous décidâmes aussi que tous les jours, à neuf heures, il y aurait une messe basse pour nos bienfaiteurs, célébrée par nous, chacun à son tour. Ce projet fut si agréable à M. le curé qu'il l'agréa sur-le-champ, demanda lui-même les permissions nécessaires, l'annonça à sa paroisse qui en fut très édifiée et très satisfaite. Nous commençâmes lorsque les permissions furent arrivées, et nous continuâmes exactement, du moins tout le temps que je restai dans cette ville.

Outre environ cent prêtres que nous étions, il y avait, comme je l'ai déjà observé, au moins autant d'émigrés, qui, n'entendant pas l'allemand, étaient privés d'instruction. Nous proposâmes à M. le curé un autre projet que nous avions aussi formé, qui était de faire dans son église une instruction française chaque quinze jours, et de faire approuver quelques-uns d'entre nous pour entendre les confessions. Ce second projet lui

1 . OJ'ficuiin a clero gallicano cxule rccilandum pro populis qui cuin liospitio reccpcrant, aliint, vesliunt, nulritmt. Les hymnes sont l'icuvro de Jcaii-Bapliste Maigret, curé d'Agincourt. Ghatrian a copié cet office dans son Journal ecclésiai^lique de IVaiicy, année 1796 (ancien manuscrit 186 du grand séminaire de Nancy. — A. Vacant, la bibliothèque du grand séminaire de IVancy, p. 86; et plus iiaut, p. xx.wi, s.).

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