‹ Journal d'un prêtre Lorrain, pendant la Révolution (1791-1799);Chapitre 91 sur 148 · Au (•ommencenicnt de septembre · texte numérisé non relu

Au (•ommencenicnt de septembre

tenir, me dit : « Demeurez ici, je vous conduirai chez un de mes amis, en attendant que je puisse vous placer ».

Je restai chez ce vénérable doyen trois ou quatre jours. Lorsque M. Gobert partit, je lui donnai une petite lettre pour remettre à M. de Bioche, pour lui apprendre ce qui me regardait, lui annonçant que je ne pourrais pas retourner chez lui, faute de permission; le remerciant et le priant de vouloir bien conserver mon paquet, jusqu à ce que j'aurais trouvé une place, et une occasion.

Enfin M. le doyen fît chercher une voiture qui vint à l'heure fixée. Il m'y fît monter avec lui et me conduisit à deux bonnes lieues de Posen, chez M. le curé d'un village nommé Choinisa*. Ce vénérable curé, que M. le doyen avait prévenu, nous reçut comme un véritable ami. Il commença à me donner le nom de frère et consentit que je demeurasse chez lui, du moins jusqu'à ce qu'on m'aurait trouvé une place. M. le doyen s'en retourna donc et me laissa là. Je demeurai environ trois semaines chez ce charitable confrère, bien logé, bien nourri, et ayant sans

1. Choiiiice=-Ghojnica. Église du xvi° siècle, bàlie par André Przestawski, doyen de la cathédrale de Posen et seigneur de ce village.

cesse à remercier mon bon curé de ses attentions à mon égard.

Une dame, qui était dans" l'étendue de cette paroisse, m'ayant vu chez M. le curé, témoigna qu'elle pourrait bien me prendre, m'envoya même deux chemises qui me furent très utiles, puisque je n'avais pas mon paquet. Elle parla de son projet à son mari, mais il ne consentit pas. Ainsi je restai chez mon cher curé. Un seigneur de l'endroit m'envoj'^a un jour chercher par un domestique que je suivis. Etant arrivé chez lui, il me demanda si je voulais y rester, que mon occupation serait d'apprendre un peu de géographie à ses enfants. Je lui répondis qu'étant déjà âgé je ne pouvais guère me charger d'instruire des enfants qui ne sympathisaient pas beaucoup avec les vieilles gens. Il fit instance et dit qu'il me donnerait le logis, la ^lourriture, et trente ducats. Je craignais toujours de m'engager; d'un autre côté je craignais d'être à charge à mon vénérable curé. Je pris donc le parti d'accepter. Ce seigneur me dit qu'il allait en une de ses campagnes où étaient son épouse et ses enfants, et qu'il m'enverrait sa voiture pour venir le rejoindre. Il partit. J'attends huit, dix jours; point de nouvelles. Enfin cependant sa dame vint, avec une jeune demoiselle d'environ huit à neuf

ans. J'allai lui rendre visite et lui demandai si son mari lui avait parlé de ce qu'il m'avait proposé. Elle me répondit que oui, qu'elle y consentait elle-même très volontiers, qu'elle allait me faire préparer une chambre et que je pourrais venir l'occuper quand elle serait prête. « Eh bien! madame, lui dis-je, en attendant j'irai chercher mon paquet ». Elle y consentit; me donna de l'argent et une voiture pour mon voyage.

M. Gobert, ayant appris que j'étais dans ce village, était venu me rejoindre et notre bon curé l'avait reçu aussi chez lui. Je lui proposai de venir avec moi, parce qu'il avait laissé son sac à Kosten où il n'avait pas pu obtenir la permission de demeurer. Nous partîmes donc ensemble, et la voiture nous conduisit à Posen où nous couchâmes. M. le doyen de Posen nous procura une autre voiture le lendemain, qui nous mena à Champin pour le dîner, et, après dîner, nous fîmes environ deux lieues à pied pour voir M. le curé de Chaleines', qui était dans le château du prince Jablonowski, neveu de Stasnislas, roi

1. L'abbé Connesson (voir p. 143, note 1). M. Gillant dit que M. Connesson était un prêtre de grand mérite et que, réfugié en Russie où il a été bien accueilli, il s'est fait un nom dans la haute société. En 1814, il retrouva des amis dans l'armée des alliés et, par suite, il rendit de grands services à ses paroissiens de Châtaines. (Gillant, Fouillé, t. III, p. 604, note 3.)

de Pologne, dans un village nommé Ratsatt'. Il fut charmé de nous voir, d autant plus qu'il ne savait ce que nous étions devenus. Nous lui donnâmes des nouvelles de son bon ami M. le curé de Champougny-, que nous avions découvert. Lui nous fît part de sa bonne fortune, nous fît ensuite annoncer au prince qui nous fît inviter à rester chez lui et à manger à sa table. Nous attendîmes donc l'heure du souper, et, quand il fut temps, M. Connesson nous présenta à lui.

Ce bon prince, qui était fort âgé, nous reçut avec une grande bonté, et, comme on lui dit que j'étais de Commercy, il me fît beaucoup de questions sur ce que Stanislas y avait fait, et à Nancy et à Lunéville où il avait demeuré dans sa jeunesse. Je lui dis tout ce que j'en savais. Ensuite il revint sur notre sort, nous plaignit amèrement, jusqu'à répandre des larmes, tâcha de nous consoler, n'oublia rien pour nous bien traiter, nous engagea à demeurer plusieurs jours chez lui; et, quand il fut temps de nous retirer : « Ah çà! nous nous reverrons demain, » nous dit-il. Nous fumes enchantés de cette réception; nous félicitâmes

1. Village de Ratzatt = Racat. Belle résidence du prince Jablonowski, appartenant aujourd'hui à un prince allemand. L'église a été transformée en temple protestant.

Page 1