‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 16 sur 37 · novembre. — Kayes · texte numérisé non relu

novembre. — Kayes

Sitôt arrivés, on nous conduit chez M°^® Laroumet, Tunique restaurant de la ville. Il fait très chaud, nous sommes vannés et c'est avec une vraie joie que nous trouvons des sièges, de l'ombre, de la fraîcheur et delà glace Installés sous une

véranda, nous faisons honneur aux vivres et aux boissons fraîches qu'on nous apporte ; un respectable morceau de saucisson ne subsiste pas cinq minutes à notre voracité

La ville s'étend le long du fleuve, sur la rive gauche. La gare, les postes et télégraphes, la douane, le cercle militaire, des chantiers, bureaux et entrepôts forment le noyau de la cité ; la place du marché est dans le voisinage, servant de centre à

toutes les maisons de commerce ; le village indigène s'étend vers l'ouest. Cette portion principale est la plus basse et la plus malsaine.

A deux kilomètres de là, sur une éminence, en dehors de la région insalubre, s'élèvent : le Gouvernement, le Génie et l'Hôpital. Pour s'y rendre on longe des cases indigènes et des marais comblés, anciens foyers d'infection, à peine assainis maintenant.

Bientôt on nous annonce que nous sommes logés aux cases Espitalier, situées à deux ou trois kilomètres du centre, du côté de l'Hôpital, près de la voie ferrée, — grandes salles élevées sur pilotis, à cloisons légères, à armature métallique, à véranda circulaire, avec un toit en tôle gondolée que recouvrent d'épaisses nattes de paille. Une grande route y conduit, mais on s'y rend et on en revient plus vite par les lorrys, — wagonnets-plates-formes, munis de bancs et d'un abri, pouvant

transporter quatre personnes, poussés par des noirs vigoureux, entraînés, bien payés, qui courent à toute vitesse ; quand le lorry arrive à une descente, les conducteurs sautent sur le marchepied et le laissent dévaler, un frein sérieux pouvant intervenir...

Tout cela n'a rien de très séduisant ni de très pittoresque. Les maisons sont basses et unies, sauf deux ou trois bâtiments officiels et administratifs ; elles sont uniformément blanches, avec des baies étroites et des toits peu inclinés.

Chez les traitants, nous complétons nos approvisionnements et je fais notamment emplette de quelque vaisselle émaillée : gril, casseroles, plats, gobelets, poêles à frire, louche, assiettes ; nous achetons aussi beaucoup de sucre et de bougies, du tabac, des allumettes, — celles-ci allemandes ou suédoises ; plus tard en effet, dans la brousse, dans les postes lointains, il sera difficile de renouveler sapopotte...

Les premiers jours, nous continuons de prendre nos repas chez M°"^ Laroumet, mais, apprenant que notre halte se prolongera, nous renonçons à ce trop luxueux ordinaire : nous toucherons nos rations réglementaires et ferons faire notre repas

par un boy, comme les marsouins On

invite donc la patronne à nous présenter l'addition. Ah ! mes amis ! quel nez nous faisons ! Rien qu'au début, 8 fr. 75 de saucisson ! et tout à l'avenant 1... Très gracieusement d'ailleurs, la mère Laroumet nous explique que nous sommes loin de France et que le transport des denrées coûte fort cher. N'importe, on voit que le sel est un produit indigène, car la note s'en ressent!... Nous alignons donc les beaux louis de France et jurons en chœur de ne plus remettre les pieds dans la maison. La patronne nous offre le Champagne, mais nous n'en sommes que plus énergiques dans notre serment.

Deux jours plus tard, l'un de nous

entrant, — par hasard ! — se trouve nez à nez avec un ami qui déguste une grenadine glacée ; le lendemain, je pénètre en catimini dans la salle et je m'y trouve avec deux autres camarades... si bien que nous y revînmes souvent, attirés par la glace, la fraîcheur, le confortable... Et puis, M°^® Laroumet était si aimable!... Il faut bien soutenir les compatriotes exilés !...

Le marché est encore ce qui m'intéresse le plus vivement et j'y viens plusieurs fois.

Sous des hangars primitifs, très bas, faits de planches soutenues par des perches, les marchands sont entassés, accroupis près de leurs marchandises ; hommes, femmes, enfants, grouillent dans la poussière ; les clients se promènent au milieu, dans le dédale de tous les produits indigènes : riz, maïs, indigo, piment, sel, poivre, herbes pour le couscous, kola, verroteries, anneaux en cuivre, coton, allumettes, savon indigène en boules, étoffes, harnais, sou-

liers, bottes, sandales, calebasses, sorgho, arachides, niébés, haricots rouges, ignames, gombo, gingembre, farine de nété, oseille, graines et beurre de karité, amandes de palme, tomates, tabac indigène en feuilles ou en poudre, morceaux d'iris, patates, ansonifîes (petites pommes de terre sucrées) , manioc, gomme, bonnets, chapeaux, sacs, hamacs, ferraille, gargoulettes, pots à tabac... Comme on le voit, tout s'y vend.

Les maisons de commerce des blancs vendent aussi des objets pour les indigènes, mais seulement ceux qu'ils importent d'Europe.

La plupart de ces maisons européennes sont belges, allemandes ou anglaises, très peu sont françaises, et ceux qui dirigent ces dernières se plaignent que le gouvernement ne les soutient pas et les tracasse plus que leurs concurrents étrangers. Il faut dire que nos nationaux qui s'aventurent ici ne le font généralement qu'en

désespoir de cause, comme dernière ressource, et ne sont pas l'élite du commerce de notre pays; de plus, ils s'acclimatent difficilement, ont peu de persévérance, des ambitions exagérées ; ils recherchent trop leur confort, n'aiment pas à courir après la fortune et s'étonnent qu'elle ne vienne pas les trouver sous leur moustiquaire ; généralement les premiers frais de l'instalation absorbent une bonne partie des fonds disponibles.

22 novembre. — De Kayes à Diouleba.

Nous partons de Kayes à six heures du matin, parle chemin de fer, — court trajet d'ailleurs, une centaine de kilomètres, car cette ligne qui doit rejoindre le Niger à Bammako ne dépasse point encore Diouleba. — Nous regardons curieusement le pays, le vrai Soudan, cette fois : quelques éminences, puis la brousse et son éternelle monotonie, coupée de quelques baobabs géants, ou de rares villages entourés de rizières.

Les anciennes étapes de la voie de terre sont devenues les stations. A Kaffa, Diamou, Galongo, s'élèvent des gares, bien bâties, sur des armatures métalliques; de larges vérandas, formées par le prolongement du toit, abritent les murs et les

DE KAYES A DIOULEBA 39

portes des appartements; les habitations sont au premier, le rez-de-chaussée est réservé aux bureaux et aux magasins ; des réservoirs d'eau pour la locomotive sont remplis par des corvées de porteurs et porteuses, qui transportent Feau du ruisseau voisin dans des calebasses posées sur leur tête.

23 novembre. — Oualia.

Débarqués hier au soir du chemin de fer, à Diouleba, nous allons suivre maintenant la ligne des convois, et chaque jour la vie sera la même : on part à deux heures du matin et il faut atteindre l'étape avant huit heures, instant où le soleil commence à chauffer.

Il fait froid, on commence à jouir de

la fraîcheur de la nuit, les moustiques s'engourdissent, et nous aussi ; c'est alors que retentit la corne du chef de convoi. Debout ! Vite, on allume le photophore, on roule les couvertures, le boy fait chauffer le café, puis on gagne rapidement la voiture Lefèvre, où l'on s'empile à quatre, secoués, les coudes meurtris par les chocs contre les barres d'appui.

OUALIA 44

Ces voitures, si rudes qu'elles soient, rendent pourtant de précieux services : tout en fer^ elles sont démontables et le coffre, isolé, est étanche, tient l'eau et peut servir de bateau pour deux hommes. Elles sont traînées par de vigoureux mulets, expédiés d'Algérie, — animaux d'un tempérament et d'une force incroyables, dangereux même, car lorsque l'un d'eux se défend, quatre hommes ne sauraient lui résister; parfois aussi, à des descentes, ou pris de peur, certains s'emballent, partent à toute vitesse dans la brousse, et s'ils reviennent sur le convoi, il y a des chocs effroyables et souvent des accidents graves.

En cet équipage, lentement, nous cheminons dans la nuit. En tête, marche le chef du convoi, un sous-officier d'artillerie qui, détaché aux conducteurs, est indemnisé spécialement, fait toujours le même trajet, a toute autorité et tient ses ordres directement de son capitaine et du

gouverneur. Des conducteurs isolés marchent devant lui et le long du convoi, munis de torches faites de paille tordue, dont une voiture est chargée chaque jour. Les officiers seuls sont montés sur des

mulets On fait une halte horaire de dix

minutes.

Vers huit heures, on atteint le gîte, puis on déjeune, et après, c'est la sieste. Oh ! ces siestes en route, sans moustiquaire, dans ces cases étouffantes, où Ton ose à peine rester tête nue, de peur qu'un rayon de soleil ne se glisse par le toit de paille !

Le soleil couché, nous dînons, puis on reste dehors, à fumer, aspirant avec délices les premières bouffées de fraîcheur de la nuit. On s'éternise en d'interminables causeries, tout en prenant le thé. C'est le bon moment de la journée I

24 novembre. — Billy.

Arrivés au confluent du Bakoy et du Ba- Oulé, nous jouissons d'un splendide spectacle : à l'endroit même où les deux rivières se rencontrent, un barrage naturel de roches noires s'élève ; ce rempart formidable, qu'un seul des cours d'eau ne saurait franchir, est enlevé d'assaut par les deux réunis.

La masse liquide arrive, étincelante, calme, profonde, puissante comme une armée qui forme bloc pour l'attaque. Le choc est terrible, varié, splendide : ici, des arêtes déchirent la nappe unie, qui s'envole en une énorme gerbe pulvérisée et retombe en pluie sur les dalles formant entablement ; là, des géants de pierre opposent leur inertie : les eaux les frappent, les

contournent, s'accumulent entre eux et passent serrées, en jets puissants qui s'abattent en cascades, dix pieds plus bas, avec un bruit de tonnerre. Ailleurs, elles dévalent presque librement, en chutes limpides, transparentes, nuancées de toutes les couleurs du prisme, rebondissant de rochers en rochers, jusqu'au lit inférieur du fleuve, désormais unique, qui s'enfuit, torrentueux, avec de grands remous écumeux, et ne reprendra que bien loin un cours normal, agité de rapides dangereux Ces chocs, ces bouillonnements, cette lutte perpétuelle des deux éléments, font un tel vacarme qu'on l'entend à quinze kilomètres à la ronde.

25 novembre. — Kababoumida.

Je suis réveillé, au milieu de la sieste, par un bruit singulier : une nuée de sauterelles assombrit le ciel ; elles s'accrochent

TOUKOTO 45

partout, leurs bruissements d'ailes assourdissent, mais, heureusement, elles ne s'abattent pas : les femmes et les enfants poussent des cris, heurtent calebasses et marmites, les noirs agitent des bâtons, hurlent aussi, — et les criquets finissent par s'éloigner en un gros nuage rougeâtre : le village est sauvé.

26 novembre. — Toukoto.

Nous franchissons le Bakoy, afin de camper sur l'autre rive. La rivière a cent mètres de large, ses rives boisées sont pittoresques, le lit est assez profond et la traversée du convoi se fait à l'aide d'un grand bac à traille : on y entasse une vingtaine de voitures chargées et deux ou trois voyages suffisent ; au retour, on transborde un second convoi arrivé à la même heure, de l'autre côté, en sens inverse.

Pour charger les voitures, le travail est

aisé : on les retient sur la pente douce de la berge et cela va tout seul, mais , pour les monter sur l'autre rive, c'est plus laborieux : le sol est boueux, argileux, les roues, larges de douze centimètres, enfoncent, collent, et les conducteurs ont fort à faire, d'autant que, généralement, le noir, si bon marcheur, si souple, a les bras peu vigoureux. Heureusement, le griot est là : il chante, crie, hurle, agite sa guitare à une corde, dont le grincement uniforme accompagne ses chants; il danse, saute, se donne autant de mal que ceux qui hissent les voitures : c'est la mouche du coche, mais indispensable aux noirs qui ne travaillent bien qu'ainsi accompagnés en musique. Un autre opère de même sur l'autre rive et joue d'un instrument original, — noix de coco vidée, fixée à un manche, sur laquelle il frappe comme sur un tambourin, avec accompagnement de deux plaques de zinc qui y sont fixées et se heurtent à la manière de cymbales. — Pour augmenter encore le bruit.

TOUKOTO 47

un élève souffle dans une flûte à un trou, et un autre cogne violemment sur un petit balafou, sur lequel est tendu un parchemin. Avec un pareil orchestre, nos travailleurs ne sentent pas la fatigue.

Le griot est un être à part, de même race que ceux au milieu desquels il vit, mais de caste spéciale : griots, nobles, hommes libres, marabouts, forgerons, dioulas (commerçants ambulants), captifs, forment en eff'et autant de classes distinctes.

Le griot est ordinairement homme libre, souvent de basse extraction, mais d'intelligenceet de culture supérieuresàlamoyenne, doué d'une bonne mémoire, rusé, spirituel, industrieux, dédaigneux du travail manuel. C'est un troubadour : il sait les traditions des peuples et des familles, connaît tous les chants de tam-tam, improvise des mélodies tristes, gaies, louangeuses, guerrières ou idylliques suivant les circonstances ; les airs varient peu et les strophes, commencées sur une note continue, très aiguë, s'achèvent sur

un ton très bas. Les femmes accompagnent en battant des mains en cadence, et les musiciens répètent indéfiniment le même motif. Pour l'instant, notre griot excite ses compatriotes à tirer ferme, en leur contant la gloire de leurs aïeux et les charmes de la patrie.

27 novembre. — Kobahoulinda.

Je suis un peu souffrant et je vais me baigner dans le marigot, où je gagne une bonne migraine.

28 novembre. — Goniokory.

Comme chaque jour, nous atteignons le gîte vers huit heures. Les cases élevées pour les passagers sont brûlées sur toute la ligne, à la suite de la dernière épidémie de fièvre jaune qu'on a pu enrayer par des mesures énergiques; nous cherchons donc des logements dans le village, puis, une fois installés, nos boys apprêtent le repas- Partout nous trouvons des denrées, ce qui est une précieuse ressource : des œufs, du lait, des poulets — 5 sous la pièce — et, quand il y en a, du dolo, boisson de mil fermenté, qui tient le milieu entre le cidre et la bière et coûte deux sous le litre ; nous n'avons en effet qu'un quart de litre de vin par repas : c est peu. En outre, nous touchons des rations de viande, car le chef de

convoi fait tuer, tous les jours, des moutons : un troupeau est confié à chaque village d'étape et, quand on réquisitionne des vivres, on remet au chef un bon, daté, signé, détaillé et la valeur de ce qu'il a fourni est déduite du montant de l'impôt annuel du pays.

Avant le déjeuner, le docteur nous a fait tous venir à sa case, et chaque blanc a dû absorber vingt-cinq centigrammes de quinine en solution ; nous avons bu ensuite un doigt de vin pour faire passer le mauvais goût, mais je suis écœuré et cette quinine me donne des nausées; ce n'est que dans le café sans sucre qu'elle est buvable.

29 novembre. — Volohy.

En me réveillant, ce matin, je constate que la pèlerine, dans laquelle je m'enveloppe la nuit, est dévorée par les rats qui

BANDIOUGOULA 51

en ont déchiqueté tout un côté... Je me souviens en effet avoir senti, dans le sommeil, des tiraillements et avoir ramené énergiquement mes couvertures qui s'en allaient.

30 novembre. — Bandiougoula.

J'ai la fièvre, décidément... Depuis plusieurs jours, je suis vanné, sans forces, sans courage, bilieux, maussade, écœuré de tout ; je ne fume plus, le vin me dégoûte, je ne puis sentir la viande, l'appétit est parti... Aucune souffrance pourtant : il me semble que c'est un état normal, définitif, et qu'il en sera toujours ainsi; je ne me crois pas malade et marche quand même, mais les pas me coûtent, j'ai du mal à quitter mon fauteuil et mes nuits sont mauvaises : je les passe à m'inonder la tête, et j'ai des cauchemars fatigants.

Vers le soir, le docteur vient nous voir, et nous demande comment ça va : je réponds, sans bouger de mon fauteuil, que ça va bien, mais que j'ai l'estomac un peu détraqué

— Bah ! me dit-il, ce n'est rien. Vous avez encore le bon sang de France dans les veines... Venez me parler demain matin, en arrivant à Kita.

Page 1