DIO
OÙ, seul à seul, on dépouille fiévreusement
le courrier béni Le déjeuner peut brûler,
on ne s'en soucie guère!
J'ai, pour ma part, un gros paquet de lettres. Je vole aux écritures connues, familières. On me conte par le menu les histoires de la maison, de la famille, de la ville : tout m'intéresse passionnément; c'est déjà si loin ! Je vois, entre les lignes, la tristesse des miens , l'angoisse des parents qui savent un de leurs enfants loin du nid, en un pays de maladies et d'aventures, sous un climat brutal et meurtrier, — et pour longtemps.
Dans ces encouragements, ces souhaits et ces espoirs, cette confiance en l'avenir et en Dieu, il y a des larmes de crainte horrible. Dans le sourire que m'arrachent ces souvenirs de chez moi, j'ai des pleurs de tristesse, en songeant à la peine de ceux que j'ai laissés là-bas. Souvent, durant mon séjour ici, je reverrai ce foyer béni, ces parents, ces sœurs, tout ce petitmonde.
qui est la moitié de la vie et dont on ne sent vraiment le charme, la valeur vraie, que quand on vogue au loin : comme on redoute le moindre accident qui peut survenir à ceux qu'on aime, comme on se sent uni de cœur, comme on met au-dessus de tout cette personnification absalue du dévouement, de l'amour parfait et désintéressé : « La Famille ! » Quand ces sentiments sont de plus encadrés et soutenus par la Religion, ils revêtent alors une forme encore plus belle, plus suave, pluspuissante. Il semble qu'on trouve là une garantie de bonheur, une sauvegarde pour les siens, car Dieu qui est l'Amour même, doit aider ceux qui aiment et la Famille est une des
plus belles incarnations de l'Amour
La lettre lue, on la relit, on la médite ; le courrier de France est ]e souverain médicament des maladies ordinaires qui naissent de l'anémie. Rien de tel pour remonter le moral, dont le bon état est ici une condition essentielle de la santé.
12 décembre. — Khati.
Le soleil commence à sortir de la brume, en un globe rougeâtre ; il devient rapidement étincelant, encore Yoilé par un rideau de brouillard qui se dissipe graduellement ; tout d'un coup, quelques rayons percent le Yoile maintenant doré et l'astre du jour apparaît dans tout son éclat, déjà haut dans le ciel au-dessus de l'horizon
Vite, nous coiffons nos casques blancs ; ces brillants rayons, c'est le danger de chaque jour : un seul tue son homme et les noirs seuls le reçoivent impunément sur leur tête rasée qu'un pigment spécial préserve de l'insolation.
De bonne heure, nous arrivons à Khati.
Après avoir traversé le village indigène, nous gravissons la colline; le camp des
spahis est à mi-côte, l'hôpital et la demeure du commandant de région sont au sommet.
Dans la journée, on nous habille, caria portion centrale, les magasins, sont ici et, à Dakar, on ne nous avait donné qu'un casque^ un bourgeron et un treillis, — rien de plus.
Maintenant nous touchons l'équipement complet. Nous faisons vivement coudre des galons d'or sur nos vareuses rouges, dont le collet est brodé du croissant étoile. Une joie d'enfant, cet uniforme: chéchia à gland bleu, vareuse à boutons dorés, burnous à distinctive blanche, ceinture de flanelle, tout cela rouge, et la culotte bleue...
Nous voilà spahis de pied en cape !
Le soir, on nous donne nos destinations et, tandis que mes camarades sont envoyés à Siguiri ou restent à Khati, je reçois avec joie l'ordre de gagner Timbouctou.