‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 20 sur 37 · décembre. — Bammako · texte numérisé non relu

décembre. — Bammako

Dès Faube, il faut partir. De la montagne, au sommet de laquelle est située Khati, nous descendons une route assez raide ; un marigot coule auprès, en cascades bruyantes, en sinuosités pittoresques, à travers les roches, encombrées d'une végétation fantastique de palmiers, d'eucalyptus, de lianes qui s'étendent follement, les plus grosses étouffant les plus faibles, tout cela surchauffé, crevant de vie, atteignant des dimensions stupéfiantes, — un fouillis étrange et admirable de plantes immenses, superbes , amoncelées au hasard de la nature, s'incrustant entre des rochers, se cramponnant aux flancs lisses des murailles.

La marche est lente, coupée parfois d'in-

cidents : un mulet, entraîné par ^a charge, s'emballe avec sa voiture, part comme un trait, bouscule deux autres véhicules, arrive à un tournant, puis, ne pouvant retenir son élan, disparaît dans le ravin : un bruissement débranches cassées, une dégringolade de heurts dont le bruit s'éteint, le son vague d'une masse qui s'effondre mollement...

Tout à coup voici la plaine ; à nos pieds, dans la vallée, serpente un large ruban d'argent : le Niger. Nous le dévorons des yeux, le roi du Soudan, le fleuve noir gigantesque, qui sillonne le désert et s'y promène à l'aise, au large, fertilisant les contrées brûlées, maudites du ciel...

Bammako s'étend sur sa rive gauche, vaste cité, porte de la colonie, et, bientôt, nous atteignons l'entrée du poste : une avenue bordée d'arbres et de cases fraîchement bâties, alignées d'un bout à l'autre, de chaque côté.

Le camp des tirailleurs est à deux cents mètres de là, séparé de l'avenue des cases

BAMMAKO 65

par un terrain uni qui sert pour leurs exercices ; ils manœuvrent en ce moment même, sous le commandement des sergents indigènes : vêtus d'une blouse en toile bleue, serrée par le ceinturon et bordée de jaune, d'un pantalon indigène bleu, flottant, qui s'arrête au genou, chéchiaentête, pieds nus, le pas bien cadencé, ils ont l'air vif et nerveux de vrais soldats, faisant leur métier avec goût. Dans ces pays, d'ailleurs, la situation de soldat, de guerrier, est recherchée, et les gens libres, les nobles, en ont le monopole.

Les jours suivants, je parcours la ville. Chaque matin, je vais au marché, assez grand et très animé; je m'approvisionne de couvertures indigènes, dites de Ségou, les unes en coton blanc et bleu, à dessins originaux, très réguliers ; les autres blanches, tout unies, pouvant servir de burnous. J'achète aussi des hamacs et des boîtes pour nos vivres : de petites en cuir très épais, peinturlurées d'arabesques

rouges et de plus grandes en écorcefîne, fort jolies ; enfin, je me fais confectionner, par les menuisiers du poste, une table à pieds en X, pliants et démontables.

Le 15, on nous annonce l'arrivée d'un peloton de spahis de Khati qui part, lui

aussi, pour Timbouctou Très joli, ce

peloton de noirs, en casques blancs et vestes rouges ; les chevaux portent le tapis rouge, les burnous sont roulés derrière la selle, tous les hommes ont les hautes bottes noires plissées, les petits chevaux aux longues queues piaffent et caracolent.

Derrière les cavaliers vient le convoi : les porteurs de bagages, puis les femmes, les enfants, les captifs, une foule multicolore, bruyante, pittoresque. Des bœufs et des moutons sont poussés au milieu de la foule ; les femmes portent sur leur tête tout un échafaudage de calebasses, marmites, mortiers, pilons, cuillers, boubous, peaux de boucs, nattes, entassés dans un filet à grandes mailles; la moindre gamine

BAMMAKO 67

a sa charge. Des bœufs à bosse et des bourriquots plient sous le faix : leurs charges, disposées en deux poids égaux, et réunies par des cordes, sont simplement posées sur des coussins, en équilibre sur le dos des

animaux

Ce détachement nous quitta dès le lendemain.

1"/ décembre. — Sala.

Nous devions partir à deux heures du matin. A Fheure dite, nos conducteurs de mulets nous réveillent et nous appelons nos boys, qui couchent ordinairement à côté, mais rien ne répond. Nous allons dans la case : personne !

Nous filons donc sans eux et, chemin faisant, nous apprenons qu'on a rencontré ces messieurs dans la ville, pendant la nuit, fort gais, criant, chantant, ivres comme de vrais Polonais. L'un d'eux avait marié sa sœur : d'où bombance, feste et ris... Après avoir fait la noce jusqu'à Faube, on se coucha et, au réveil, les Toubabs étant partis, les joyeux vivants ne jugèrent pas sain d'aller les retrouver.

Dans la journée, je faisais la sieste dans

Page 1