SALA
-— Ecoute. Si tu fais bien mon service, je te garderai et te ramènerai.
— Moi y a bien vouloir.
— Allons, c'est entendu. Ton nom?
— Birama Sidibé.
— Bambara?
— Oui, de Khati.
— Eh bien, voilà notre caisse de popotte. Voilà un franc. Je vais dormir. Tu feras le dîner.
— Y a bon.
Et voilà comment j'engageai Birama à mon service. J'eus là un boy parfait, un serviteur infatigable, intelligent, dévoué, honnête, d'un caractère toujours égal, adroit de ses mains ; je parlerai souvent de lui.
Le boy est généralement un jeune homme non marié qui cherche à s'amasser un petit pécule pour devenir propriétaire dans son village. Il rend, comme domestique, des services constants et inappréciables, mais le principal talent qu'on
exige de lui est de savoir faire la cuisine. On le paye de 15 à 40 francs par mois, suivant ses talents et le grade de son patron ; il a un livret réglementaire qu'il achète 5 francs, il doit verser cette même somme chaque année et faire viser ce livret dans les postes où il sert.
lSdéce7nbre. — Toulimandio.
Village de pêcheurs. Là aussi, le Niger est dangereux et ses rapides engloutissent annuellement nombre d'imprudents qui aventurent leur pirogue dans le dédale des roches saillantes à fleur d'eau.
19 décembre-^ ja7ivie7^iS9S. — Koulikoro.
Ce poste, bien que peu considérable, a une importance très grande, car c'est la tête de ligne de la navigation du Niger : entre Koulikoro et Bammako, la circulation fluviale est en effet interdite, à cause des rapides.
Son capitaine est aussi le commandant de la flottille et un service régulier de courriers se fait entre ce point et Timbouctou ; de plus , le ravitaillement sur toute cette ligne est assuré par de grands chalands en aluminium, auxquels les voitures Lefèvre passent leurs charges. Un personnel de laptots (rameurs) est administré régulièrement et est échelonné, en relais, tout le long du fleuve; seuls, les gradés indigènes qui les commandent dirigent le bateau sans en bouger.
Nous nous installons dans les cases des passagers qu'on est en train de bâtir : vastes, hautes, reliées deux à deux par un large couloir couvert, elles sont très confortables. Près de nous, des noirs travaillent à en édifier de nouvelles, et un vaste chantier est établi sur les bords du fleuve, sous la direction de gradés blancs.
L'endroit est fort pittoresque : la montagne qui borde le fleuve s'arrête, ou du moins s'interrompt là, formant un énorme bloc très élevé, boisé, accidenté, qui va s'élevant de plus en plus, pour se terminer par une muraille presque droite. Le poste s'étend au pied de ce bloc : les bâtiments sont établis sur une sorte de marche très large, à dix mètres de hauteur, et, presque au sommet on élève un observatoire qui dominera la vallée à une grande distance.
Le plus curieux c'est, deux cents mètres avant la fin de la montagne, une fente gigantesque, une formidable brèche, qui
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coupe le bloc en deux : une végétation abondante y pousse, des broussailles inextricables, un fouillis de forêt vierge, fait d'arbres de toutes sortes, poussés pêlemêle, au hasard de la nature, dans le sol de la gorge, dans les anfractuosités du rocher, dans les moindres coins où il y a un peu de terre.
Aucun homme ne s'est jamais aventuré là, car c'est un repaire de serpents et, diton, de fauves; les singes, en tout cas, y foisonnent et sont les rois de ces lieux sauvages : au crépuscule, on voit, sur la crête, se détacher leurs silhouettes baroques; ils marchent en file indienne, dégringolent les roches, d'arbre en arbre, avec des bonds fantastiques ; parfois ils s'arrêtent et jettent des cris aigus qui se répercutent dans le ravin ; puis, la nuit, c'estun concert d'aboiements amplifiés encore par l'écho de la gorge.
J'ai pu louer un cheval du pays et, chaque matin, je fais une promenade avec ma
petite monture, qui est douce, vive, énergique, agréable et très sûre.
Je pêche aussi un peu et arrive à recueillir une modeste friture.
Seuls, les moustiques sont bien ennuyeux et souvent, quand ils m'empêchent de dormir, je couche dehors, étendu dans un fauteuil. Chaque soir, du reste, je reste longtemps près de ma case, surtout quand il y a lune : les cris des singes, les chants du tam-tam, le clapotis du fleuve, où les poissons font des bonds hors de l'eau, forment un concert original qui va bien avec le paysage; les rochers, la fente de la montagne, le poste, se détachent en silhouettes noires bordées d'un lumineux liseré que trace la lune cachée derrière l'épaisse muraille ; en bas, les toits pointus du village se hérissent au ras du sol; le fleuve occupe le reste du panorama, plus large, plus superbe dans la nuit, quand il sort de l'obscurité, où on perçoit à peine sa teinte pâle, pour entrer dans la partie
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éclairée par la lune, qu'il reflète en profondeur, qu'il multiplie dans chacune des rides que soulèvent la brise légère ou des poissons émergeant une seconde dans l'éclatante blancheur.
Comme, alors, on est loin de France !
Malgré notre situation de conquérants, de maîtres, on se sent si dépaysé, si intrus sur ce sol brûlé, où singes et habitants vivent presque en communauté 1
Le soir de Noël, nous avons été invités à dîner par les sous-officiers du poste.
A sept heures et demie, nous étions réunis autour de leurtable. Grand festival! on avait exécuté un des précieux pensionnaires à pelage de soie, que l'on entretient ici avec amour, caries spécimens de la race porcine sont rares au Soudan : ce fut donc un dîner de cochon et, comme de toutes les bonnes choses, quand on en prend, on n'en saurait trop prendre, le menu fut le suivant : soupe, — crêpes, — pieds de porc grillés, — côtelettes de cochon, —
boudin, — saucisses, — fromage de cochon,
— hure, — rôti de porc Le cochon
alternait avec le porc et le festin dura longtemps, avec une égale variété ; on finit par des beignets, un gâteau de riz, un flanc, une crème au chocolat et des confitures, luxe rare et coûteux.
Quelqu'un apporta du Champagne et, quand on le versa, chacun fut invité à servir sa chanson. Enfin, pour terminer, tous se levèrent et Ton chanta en chœur le refrain fameux de notre enfance : « 11 est né, le divin Enfant I » Les échos répétaient ces paroles, lancées à pleine voix; les singes de la montagne s'étaient tus, étonnés, et notre gai refrain se répercutait sur le fleuve, calme et majestueux, étincelant du reflet de la lune : une brise légère ridait ses flots, rafraîchissait la température lourde et emportait au loin Fécho du refrain, jusqu'en France peut-être, où, à la même heure, les voûtes illuminées de nos cathédrales tressaillaient du même chant d'allégresse
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Le 29, j'apprends qu'au lieu d'aller à
Timbouctou, comme primitivement j'en avais reçu Tordre, je suis envoyé aux gardes frontières du Sahel, escadron de spahis auxiliaires, dont les officiers comptent à Fétat-major et les sous-officiers à la suite de l'escadron régulier. Je suis navré, car les pelotons qui composent cette unité sont immobilisés sur la frontière des Maures et ont moins de chances de prendre part à de grandes colonnes.
Enfin, le 3 janvier, je reçois l'ordre de partir le lendemain matin.
4yû^nmer1898. — Dinah.
Le soleil se levait à peine quand nous avons quitté Koulikoro
Sur mon chaland, un grand bateau en aluminium, je suis seul avec mes spahis et leurs ménages. Le départ, cependant, ne manqua pas de péripéties, car il était difficile d'élucider le nombre des partants, tous ne voulant pas emmener leur famille entière, beaucoup se contentant d'une femme et des petits garçons, certains aussi devant en laisser à Ségou. Bref, ce ne fut pas sans peine que je parvins à éclaircir la situation.
Le chef laptot tient la barre, vingt hommes, répartis sur le bord du bateau, appuient leurs perches sur le fond du fleuve.