DINAH
Installé tout seul sous ma paillotte, j'établis ma table et mon fauteuil, mes couvertures, ma caisse d'objets journaliers, mes livres, mes papiers, et j'allume ma pipe. Mon boy s'installe à l'avant; mes caisses sont entassées à l'abri ; les spahis occupent l'arrière avec leurs femmes et leurs enfants.
Bientôt le soleil commence à taper ; les femmes se rapprochent alors démon abri, en cherchent l'ombre, sans y pénétrer, et je leur permets de se mettre sous la case, après avoir fixé moi-même une limite.
Elles sont ravies, les moussos^ pittoresquement accoutrées de leurs plus beaux pagnes et boubous, la coiffure cachée sous un mouchoir clair, noué à la nuque, avec tous leurs bijoux aux mains, aux bras, au cou, aux oreilles, au nez, aux chevilles et aux doigts des pieds ; elles rient de leurs dents blanches et de leurs yeux noirs et brillants ; beaucoup ont les ongles et les dents teints de rouge au henné, les lèvres bleuies à l'antimoine. Elles me regardent
avec crainte, mais cela ne durera pas : avec quelques morceaux de sucre, distribués à propos, du pain, du biscuit, elles seront vite amadouées et distrairont souvent la monotonie du voyage
Le fleuve est large, mais très sinueux, éblouissant de soleil ; les rives sont uniformément dénudées. De temps à autre, quelques cases, vaguement devinées, émergeant à peine de la brousse, signalent un village.
Quand le soleil tombe , nous abordons près de Dinah, sur une grande grève oii sèchent des filets suspendus à des piquets. Quand les eaux sont hautes, le lit du fleuve s'élargit jusqu'aux maisons, à 500 mètres de là ; vers le nord, il atteint jusqu'à 7 kilomètres de chaque côté.
Je me rends de suite au village et le dougoutigui^ accouru à ma rencontre, me désigne une case vide que des femmes balaient vivement ; d'autres sont parties avec des calebasses, quérir de l'eau au fleuve.
Je m'installe et fais ma toilette pendant
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que Birama confectionne rapidement mon dîner ; sitôt prêt, il me le sert. Ma table est dressée devant ma case, en plein air; une douzaine de noirs sont accroupis, silencieux et discrets, autour de moi, le long du mur ; d'autres arrivent et s'assoient en tailleur après m'avoir salué..... Jamais je n'ai eu si imposante galerie pour assister à mes repas !...
— Birama, pourquoi les indigènes viennent-ils ainsi me regarder dîner? Ils n'ont jamais vu cela?
— Si, mais eux y a contents voir un blanc et y a venir beaucoup pour faire grand honneur à toi.
— Ah ! bien. Je ne demande pas mieux. Et je pontifie dignement en déchiquetant mes os de poulet.
^janvier. — Kamani.
Je compte que j'ai parcouru environ 1 SOOkilomètres depuis Dakar.
Mon chaland s'appelle la Sainte-Claire- Deville.
Q janvier. — Yamina.
Vers midi, nous atterrissons à ce grand village, marché important, place de guerre jadis sérieuse. Une belle mosquée se dresse au centre, surmontée d'une sorte de cône en terre, de 65 mètres de haut, hérissé de morceaux de bois, — le clocher du temple.
7 janvier. — Remanié.
Mon arrivée interrompt le tam-tam, car il fait clair de lune et la réjouissance continue tant que brille la lune. Devant moi, toutes les femmes s'enfuient comme des gazelles effarouchées.
^-^ janvier. — Ségou-Silwro.
Me voici dans une vraie ville, avec ses mosquées, son vaste marché, ses traitants, — l'ancienne capitale d'Ahmadou- Cheïko, le roi Toucouleur, dont l'empire s'étendait entre le Sénégal et le Niger. — Les habitations s'élèvent sur la rive droite du fleuve; alentour, la brousse est dénudée à deux lieues à la ronde, car tout le bois a servi aux constructions ; les bâtiments du poste sont coquettement disséminés dans la verdure et c'est là que je m'installe.
Oh 1 l'excellente nuit !... J'ai dormi comme un loir, dans un lit, avec des draps et une moustiquaire, sans souci des insectes, du soleil, ni de l'heure du départ.
Au matin, je fais ma toilette, constate que ma barbe croît de plus en plus,
endosse ma veste rouge et, comme c'est dimanche, me fais indiquer la route qui conduit à la résidence des Pères Blancs.
J'arrive bientôt à un enclos planté régulièrement et abondamment d'arbres verts, au feuillage très fin ; j'ouvre une barrière : au bout de l'allée s'élèvent deux grands bâtiments, l'école des garçons et l'école des filles ; un peu partout, des cases sont disséminées pour les Pères et les Sœurs.
Industrieux, actifs, complaisants, les Pères Blancs font de la colonisation pratique ; d'un côté, dans leurs potagers fameux, ils récoltent tous les produits locaux et font des études sur les cultures indigènes ; d'un autre côté, ils instruisent les enfants et leur apprennent, en même temps que la religion, notre langue, le calcul, la lecture, l'écriture, la géographie ; enfin, ils rachètent les captifs et en forment des villages de liberté. Ils font peu de propagande chez les adultes et fondent toutes leurs espérances sur les enfants qu'ils ins-
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truisent ; les parents les laissent faire, autant par intérêt que par esprit de fatalisme ; les marabouts indigènes cherchent seuls à enrayer leur influence et profitent surtout de la grande cérémonie de la circoncision, qui leur permet de catéchiser et influencer les enfants, pendant une quinzaine de jours.
Sous la conduite du Père Hacquart — un vieil Africain, qu'a rendu célèbre son voyage sur le Niger avec le lieutenant Hourst — je visite la colonie. Nous sommes interrompus par un son de cloche.
— Je vous quitte, me dit le Père, c'est la messe qui sonne. Voilà la chapelle. — et il me montre une simple case ronde, au fond du jardin.
J'y entre à sa suite : un autel très simple, surmonté d'une statue de la Vierge ; dans un coin, une plus petite de sainte Anne ; des draperies blanches, semées d'étoiles en papier doré, un tabernacle, un Christ, six grands flambeaux, un tapis, voilà tout.
Des Européens du poste : sous-officiers, employés, sont là; il ne manque que les officiers, mais on ne les attend pas, car ce serait inutile. Leur absence ne nous choque pas seulement, nous autres, mais les noirs, très observateurs et de jugement simple, s'en étonnent : ils ne s'expliquent pas comment des blancs dédaignent une religion pratiquée par certains d'entre eux; ce qui, surtout, les surprend, c'est qu'on puisse n'en avoir aucune ; ils sont frappés aussi de ne nous voir jamais manifester notre croyance religieuse par des signes, des prières, des objets de piété. Je porte des médailles religieuses, mon boy les appelle des grigris toubabs et trouve tout naturel que j'en porte, car il aies siens et les respecte comme je respecte les miens.
Le P. Hacquart officie ; les trois autres religieux sont là et l'un d'eux fait entrer les garçons de l'école, sages, propres, silencieux, graves dans leurs grands boubous blancs du dimanche ; ils s'agenouil-
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lent, puis se lèvent et chantent un cantique en français; deux servent la messe, costumés comme en France, mais pieds nus, naturellement. C'est bien drôle, ces petits négrillons en enfants de chœur ! On emmène l'école avant la fin de la messe.
On ne voit pas les sœurs, mais près de leur case, une vingtaine de vieilles femmes indigènes sont là, qui attendent pour se faire soigner, et de petites moussos endimanchées entrent à l'école.
La mission de Ségou est récente ; il faut du temps et de la peine pour que les efforts rendent un peu à ces travailleurs infatigables : c'est la lutte constante, physique et morale, sans grande compensation autre que la satisfaction du devoir accompli pour Dieu et pour la France !
Dans la journée, je fais la connaissance du docteur médecin-major de la marine.
Un sergent à qui je parlais de lui, m'avait dit : « Mon cher, le docteur a deux points sensibles : ses chevaux et son potager.
Vantez son potager, avisez ensuite ses chevaux, et il vous offrira du même coup des légumes pour votre popotte et un cheval pour vous promener. »
Je m'en vais donc frapper à sa porte, me présente, lui demande de la quinine pour le voyage, puis, nous causons :
— Joli poste, Ségou I
— Mais oui, il y a pire.
— Vous êtes même mieux qu'à Kita ou Bammako, car, même dans ce dernier poste, où le potager est fameux, je n'en ai vu un comme celui d'ici.
— Vous trouvez ? Eh ma foi ! c'est vrai. 11 est si bien situé !
— Il est énorme et tout y semble en culture.
— C'est un gros travail. Mais, venez donc le voir, si vous êtes libre.
— Avec plaisir.
Nous parcourons le potager, vraiment superbe. Il y a un hôpital à Ségou et le docteur a des ressources du Gouvernement,
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dont il use merveilleusement ; il m'expose ses difficultés pour obtenir ses asperges, quand j'avise deux chevaux broutant aux alentours.
— Tiens, de jolies bêtes!
— Oh ! vous trouvez ?
— Mais oui. Ils sont du pays ?
— Le bai vient des Maures, comme presque tous les bons chevaux du Soudaa ; je l'ai acheté du chef d'une caravane ; le gris est un cheval du Macina.
Je flatte les animaux et les examine : ils ont bonne mine, pas très grands, — i m. 50 à 1 m. 60, ce qui est une très bonne taille pour le pays, — bien faits, sans rien de saillant, ils ont le type arabe, mais commun, sans cette finesse et cette race qui donnent tant de charmes aux nerveuses montures de nos camarades d'Algérie.
— Ils sont bien, docteur, vos chevaux.
Ils ont l'air d'être excellents, robustes, doux.
— Oui, ce sont de bonnes montures. Voulez-YOus en essayer un tantôt? Nous ferons une promenade ensemble.
— Comment donc, avec grand plaisir !
Vers quatre heures, exact au rendez-vous,
je rejoins le docteur, et, ensemble, nous allons naturellement visiter le village, car alentour tout est dénudé et la brousse est loin.
Nous parcourons les rues sinueuses, étroites, entre les murs de pisé, dans lesquels une étroite porte s'ouvre de loin en loin.
Des places sont ménagées autour de grands arbres centenaires, — baobabs ou fromagers, dont l'ombre s'étend au loin. Quatre rues y aboutissent et souvent une mosquée s'y élève. Autour des troncs énormes, ronds et lisses comme celui d'un hêtre, ou curieusement aménagés en alcôves naturelles, des vieillards sont accroupis. Sordiment vêtus d'amples loques jadis blanches, coiffés d'un bonnet de
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même étoffe, un bâton sur les jambes, le menton près des genoux qu'enserrent leurs bras, les vieux birbes demeurent là des journées entières; celui-ci, un marabout, égrène son chapelet musulman à grains noirs en marmottant l'éternel : « Hali! Allah! »; celui-là fume sa pipe microscopique ; un autre se frotte les dents avec un bois vert, soigneusement choisi ; un autre encore sommeille béatement; pas un geste, peu de paroles; ils vivent, et c'est tout.
Ils doivent penser pourtant Tous ces
gens, ces antiques à barbe de singe, sont les anciens du pays, les autorités, le maire et les adjoints ; leurs conseils sont écoutés, leurs jugements sont sacrés.
Quand nous passons, les momies s'agitent et se dressent lentement pour nous adresser un grave « Annissagué ! w en portant la main ouverte sur leur tête qu'ils courbent. Tous nous saluent, même les femmes, qui en profitent pourmontrer leurs
beaux yeux noirs et leurs superbes dents blanches.
Sur une place qui s'étend jusqu'au fleuve s'élève le fameux tata d'Ahmadou : un grand rectangle ; des murs de vingt pieds de haut, fort épais, renforcés par un contrefort carré, formant colonne, plus élevé que le mur qu'il dépasse d'un mètre, en s'allongeant en pain de sucre ; au centre, une porte décorée, précédée de deux marches; — architecture simple, rustique, pittoresque cependant : c'est le palais d'un roi puissant avec qui nous eûmes maille à partir et qui sut conquérir et administrer un pays immense Je l'ai revu à l'Exposition de 1900, absolument copié ; depuis il a été détruit.
Nous rentrons par une route qui longe le fleuve et passons près des fours à briques, élevés récemment par le chef de poste.
Je quitte Ségou le lundi matin et traverse aussitôt le fleuve. Les chevaux passent en bac, un par un, dans de grands chalands plats, longs, larges d'un mètre ; ils y grimpentpéniblement, quelques-uns s'y refusent même absolument et suivent à la nage ; une fois dans la barque, la brave bête se cale sur ses quatre membres et ne bronche plus jusqu'au bout.
Nous allons à Sokolo et j'emmène des moutons sur pied, que Ton consommera en route. Je vais à cheval; mes spahis, mes porteurs, mon boy, le troupeau, suivent lentement avec femmes et enfants.
La grande route est sommaire : une trace de sentier la marque à peine et je dois prendre des guides dans les villages.
Nous marchons le matin; je pars dès quatre heures et atteins l'étape vers neuf
heures et demie Le dougoutigui arrive
aussitôt avec les anciens du village et me salue. Aidé de mon boy, Birama, comme interprète, je le salue à mon tour et l'invite à me fournir une case convenable, du mil et du sel pour mes hommes, du fourrage pour mes chevaux et, pour moi, du lait, des œufs et des poulets. Les denrées pour ma troupe, je les solde par un bon signé de moi ; ce bon sera remis par le chef au commandant du cercle, quand il ira payer l'impôt annuel, et celui-ci sera déduit d'autant; pour mes propres vivres, je les paie en argent : un sou l'œuf, dix sous la petite calebasse de lait de chèvre, cinq sous un poulet, gros comme un pigeon.
Birama m'accommode tout cela, ainsi que la viande de conserve que j'ai touchée à Ségou.
Je m'installe dansunecase ; on m'apporte de l'eau plein un canari, sorte de jatte en
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terre cuite, des nattes, un ter^pour me coucher; en peu de temps tout est arrangé, j'ouvre mes caisses, assujettis ma table pliante, me livre à d'abondantes et complètes ablutions, puis je déjeune, je fume ma pipe en buvant mon café, j'écris mes notes, ouvre un livre, tandis que mes spahis astiquent leurs armes, fument, causent, dorment, attendant le couscous que le chef de village leur fait préparer.
Midi arrive, — l'heure de la sieste. C'est alors le moment pénible de la journée : il fait chaud; dans ces cases de pisé, on cuit comme dans un four ; étendu sur le tara recouvert d'un plaid, on cherche en vain le sommeil, on transpire à grosses gouttes; les moustiques bruissent à vos oreilles, ne s'arrêtant de voler que pour piquer ; la case est mal close et, si elle ne laisse pas passer l'air, elle peut laisser filtrer un rayon de soleil : un seul, sur le front, pendant le sommeil, c'est l'insolation, souvent fatale ! Il faut donc avoir la tête couverte.
Les heures passent ainsi, lentes, accablantes Si Ton ne dort pas, il faut s'occuper. La lecture? certes ; mais des livres?... On dévore le peu qu'on a, on lit jusqu'à la dernière ligne des journaux, on relit ce qu'on sait par cœur. Je mets tout en œuvre pour atteindre ce but : tuer le temps pour qu'il ne m'épuise pas : j'écris, je dessine, je lis, je fume, je dors quand je puis, je fais des patiences avec des cartes que je fabrique moi-même.
Vers quatre heures, le soleil diminue d'inteasité; je sors me promener, parcours le village, ou vais à la chasse.
Quand la nuit tombe, je rentre et dîne en plein air, à la lueur de mon photophore. Les indigènes viennent s'accroupir le long des murs avoisinants et assistent au repas du toubab, autant par curiosité que par déférence ; ils ne parlent pas, font seulement galerie et m'honorent de leur intérêt. Après, je vais faire encore un tour avant de me coucher, puis m'étends
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près de ma case ; c'est le bon moment alors, quand on peut reposer un peu à la première fraîcheur, si le voisinage de quelque marais n'attire pas les moustiques.....
Le ciel est clair, resplendissant d'étoiles très brillantes, serrées, innombrables, se détachant nettement dans tout leur pur éclat ; la lune paraît et jette sur la tristesse du village son étrange clarté : les murs de terre s'illumiuent et tranchent vivement sur le noir des parties dans l'ombre; les arbres prennent des allures fantastiques ; le tam-tam accompagne, avec les claquements de mains cadencés, les danses des
indigènes Puis, vient le grand silence et
des bruits nouveaux frappent mes oreilles : des oiseaux, dans les branches, s'installent en piaillant ; les chiens, errant autour des cases, découvrent un os et le font craquer sous leurs dents ; des gamins barbotent dans la mare ; bien loin, dans la brousse, les hyènes en quête d'une charogne, commencent leur sabbat, avec leur rirerauque,
saccadé, impressionnant; le chacal aboie, hurle, en chassant le petit gibier ; parfois le lion rugit... Tout d'un coup, dans le voisinage, une voix d'homme se fait entendre, très forte, lançant au plus loin des lieux habités la prière sublime du Coran : debout sur le toit de la mosquée, le marabout invoque le dieu des musulmans : (( Allah I il Allah ! Allah ! Allah est
grand, Allah est tout-puissant! » Un
vague murmure flotte dans l'espace ; les hommes entendent la voix sainte et répètent l'invocation ; maintenant, tout dort en paix : Allah veille sur ses fidèles !... et les feux, autour desquels dorment les noirs, jettent leurs lueurs mobiles et rougeâtres sur les groupes sombres des corps étendus