janvier. — Sokolo
Aprèshuitjours de marche, me Yoilàenfin à Sokolo.
Hier, à trois kilomètres d'ici, je suivais le sentier qui constitue la grand'route, épiant dans le lointain quelque silhouette de village annonçant le but du voyage ; le terrain devenait rocailleux, dur aux sabots non ferrés de ma monture ; soudain, une vaste plaine m'apparaît en contre-bas, toute dénudée, sans arbres ; au milieu, Sokolo se détache, avec la masse basse de ses cases pointues et les bâtiments du poste, fort coquets de loin, tout en pisé, à vérandas soutenues par des colonnades.
Mais, tout à coup, que vois-je? D'un bout à l'autre de l'immense plaine, un superbe
fleuve se déroule, argenté, miroitant^ coulant à pleins bords
J'appelle mon boy et l'interroge :
— C'est Sokolo?
— Oui.
— Et à gauche, le poste ?
— Oui.
— Et un grand marigot, n'est-ce pas?
L'homme rit et me regarde :
— Y a grand marigot, mais toi y a pas voir parce que y a pas d'eau.
— Comment ! ce n'est pas de l'eau que je vois là-bas ?
— Non. Toi y as pas connaître, c'est le soleil qui y a trompé.
Il conte la chose aux spahis qui me suivent et s'amusent de ma déconvenue. Le fleuve? Pur mirage I...
Je reste deux jours à Sokolo où je suis fort bien reçu à la table des sous-officiers de marine.
Dans les lettres que j'envoie à ma famille, je n'insiste pas sur mon séjour. De fait,
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j'étais peu brillant et eus là un de mes plus violents accès de fièvre.
A mon réveil, après avoir fait la grasse matinée, je me sens mal à Taise, ne puis déjeuner, suis désorienté toute la journée et, le soir, je quitte la table sans pouvoir manger. Je me couche et dors. Au bout de deux heures, je me réveille, la tête me tourne, je suis en nage, j'ai l'estomac à Fenvers ; j'ai juste le temps de sortir de ma
case pour le soulager Alors, commence
une vie de polichinelle : j'ai la tête en feu, des cauchemars me torturent; je vais m'étendre dehors, par terre, puis rentre et m'allonge sur le sol de ma case, couvert de dalles; je remplis une calebasse d'eau et m'inonde la tête, la poitrine, le corps. Je finis par m'endormir, les pieds dans l'eau, une serviette mouillée sur la tête
Le lendemain matin, j'avais une mine effrayante. Le chef du poste, un lieutenantde marine, m'administra un ipéca, puis du sulfate de magnésie ; le soir, j'étais très affaibli.
20 janvier. — Si^r la route de Goumboic.
Ce soir, je couche dans la brousse, loin de tout village, près d'une mare à sec.
Deux chameaux nous ont suivis, portant de l'eau dans des peaux de boucs ; ces peaux étaient, hélas! mal désinfectées et leur contenu avait une odeur repoussante : mal m'en a pris de n'avoir rien eu dans mon bidon î
Le camp est fort pittoresque : les hommes sommeillent autour de leurs feux, qui écartent bêtes et moustiques ; les chameaux, la jambe gauche repliée et assujettie par une corde, ne peuvent ainsi marcher qu'à trois pattes et finissent par se coucher dans le voisinage ; moi-même, étendu dans mon hamac que j'ai fixé entre deux branches, je m'endors au milieu des hyènes, des chacals et des mille bruits confus du désert...
21 janmer. — Boudiguiriré.
Près du village, s'élève le poste que commande un sergent, avec une douzaine de tirailleurs sous ses ordres. Le petit tata, entouré d'un mur d'un mètre, est, de plus, ceint d'une épaisse haie d'épines qui forme un rempart sérieux de trois bons mètres de largeur; au milieu, une grande case s'élève sur une légère esplanade ; des écuries Tavoisinent, le long des murs d'enceinte crénelés ; en face, sont bâtis les logements pour les tirailleurs, avec deux chambres pour les passagers. Tout est en ordre, propre, net, militairement tenu.
Près de la porte, au bout d'un mât, flotte le drapeau tricolore. De loin, quand je l'aperçois, j'ai une bonne émotion : le drapeau de France ! . . . Tl faut les voir ainsi,
les trois couleurs, au fond du désert, pour sentir cette secousse qui remue le cœur et fait monter aux lèvres ces mots : ce La Patrie, la France ! Famille ! foyer ! armée ! dévouement ! devoir et espoir ! »
Le sergent est ravi de voir figure humaine et française ; il vit là tout seul et se trouve heureux : il est chez lui, maître absolu, jouit d'un certain confort, est indépendant, a de nombreuses occupations ; il sert de lien entre Sokolo et Goumbou, fait la police des villages voisins, surveille la frontière, afin que les caravanes venant du nord ne se défilent pas sans passer chez lui ; puis il est percepteur et a toute une comptabilité à tenir. Quand arrive une caravane, il l'examine, contrôle les déclarations qui lui sont faites sur les denrées importées, perçoit l'impôt, en emmagasine le montant, l'inscrit, signe le reçu et surveille néanmoins la caravane qui souvent se sépare, se disperse dans la brousse pour passer la frontière
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et ne laisser voir qu'une partie de ses marchandises.
Les tirailleurs font l'exercice et leur service régulièrement. Je les vois manœuvrer comme de bons troupiers : la chéchia sur l'oreille, vêtus de guinée bleue, — une blouse, une culotte flottante tombant aux genoux, jambes et pieds nus, ils sont bien bâtis, alertes, fanatiques, et leurs armes sont d'une propreté méticuleuse.
Td janvier-ii février. — Goumbou.
Je crois enfin être arrivé à destination. Comme Sokolo, Goumbou est un chef-lieu de cercle et il y réside un peloton de spahis réguliers, commandé par un maréchal des logis ; celui-ci attend avec impatience l'arrivée prochaine d'un peloton de gardes frontières, qui doit venir le remplacer.
Je mange avec mon nouveau camarade que le don d'une bouteille d'absinthe a momentanément rendu gracieux. Il me présente ses hommes qui manœuvrent vraiment bien, et méritent les compliments que j'adresse à leur chef.
Cette troupe, d'ailleurs, quitte Goumbou, huit jours plus tard, et je reste seul, attendant mon peloton de gardes.
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Pour me distraire, je monte les deux étalons du poste que Ton m'a confiés.
Dans tous les postes où il y a de la cavalerie, on réserve ainsi deux chevaux pour la remonte, choisis parmi les plus beaux, et tous les indigènes peuvent faire couvrir leurs juments par eux, à moins qu'ils n'en amènent qui soient d'âge, de condition ou de modèle trop inférieurs.
Les étalons de Goumbou sont deux belles bêtes d'origine maure : un gris presque blanc et un bai-brun ; les noirs en ont peur, car on les monte peu et ils ont plus d'ardeur que les autres. J'ai un vrai plaisir à les promener.
Un jour, le lieutenant chef du poste me fait appeler et me donne Tordre d'aller faire une tournée dans les campements maures des environs : un berger du village a essuyé, paraît-il, un coup de fusil d'un nomade.
Je pars à l'aube, avec une dizaine de tirailleurs; nous visitons six campe-
ÎIO JOUBNAL D'UN SPAHI AU SOUDAN
ments et rapportons deux fusils à pierre.
Les Maures, quand la saison des pluies est finie, viennent faire paître leurs troupeaux dans le Soudan, les sables du Sahara absorbant vite l'eau des pluies ; ils paient un droit de pacage, s'installent au milieu de la brousse et dressent leurs tentes. Celles-ci, en toile brune, sont basses, en forme de toit et relevées d'un côté par deux piquets ; autour, ils établissent une naie d'épines qui forme un grand cercle, autant pour enclore le troupeau la nuit que pour se garder des bêtes féroces.
Les hommes travaillent le cuir, le tannent, le colorent en rouge, jaune, vert, et l'illustrent de dessins, souvent pittoresques ; les femmes s'occupent du ménage.
Ces Maures, de race blanche, ne ressemblent pas du tout aux indigènes du Soudan, ni comme type, ni comme caractère, ni comme mœurs. De taille plutôt petite, ils ont les traits réguliers, de
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beaux yeux, le nez droit ou aquilin, le profil très pur, la chevelure noire, abondante et longue, qu'ils portent rejetée en arrière, tombant jusqu'au milieu du cou. Les femmes, toujours enveloppées dans leurs voiles bleus, la tête couverte, sont souvent fort jolies.
Ce qui m'a le plus frappé chez ces gens-là, c'est leur marche : avec leurs haillons et leur saleté, ils rendraient des points à de plus civilisés par leur grâce, leur souplesse, leur élégance quand ils passent. Le bâton sur le cou, tenu par les deux mains aux extrémités, ils s'avancent d'un pas régulier et soutenu, la tête haute, le regard droit et fier, la bouche dédaigneuse, beaux comme des dieux et crasseux comme des mendiants.
Les femmes ne marchent pas, ne portent pas de fardeaux, et sont abritées sous de larges tentes que portent des bœufs à bosse. Plus que partout ailleurs, en Afrique, elles sont du reste estimées chez les Maures.
Je rentre de ma tournée fort content d'avoir approché ces indigènes que je vois tout le temps. Entre le poste et le village, en effet, s'étend un vaste espace, près des puits, et, constamment, leurs caravanes y séjournent, car c'est l'époque où ils quittent le Sahara et se répandent dans le Soudan pour y trafiquer de barres de sel, de moutons, de gomme, qu'ils échangent contre du mil et de la guinée. Ces éternels nomades sont rusés, tenaces, infatigables, commerçants dans l'âme, curieux, entreprenants et rapaces. Ils vivent de peu, sont sordidement vêtus, mais ne changeraient pas leurs guenilles et leur vie errante, aventureuse, lucrative et libre, pour beaucoup d'autres.