‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 25 sur 37 · février. — De Goumbou à Yélimané · texte numérisé non relu

février. — De Goumbou à Yélimané

Le 11, je quitte Goumbou, affaibli par la fièvre, épuisé par les fatigues du voyage; j'ai une mine de déterré, bien que je fasse mon service et marche normalement. Le commandant du poste, je le sus plus tard, juge prudent de me rapprocher de Kayes, au cas où je tomberais gravement malade. Tous, ainsi, nous eûmes, au début, une période momentanée de fort dépérissement plus ou moins violent, plus ou moins tôt.

Le 19, je passe à Nioro et y suis pris de violents vomissements. Je repars cependant le lendemain et atteins Yélimané le Tl février.

27 février 1898-6 janvier 1899.

— Yélimané.

J'ai atteint, enfin, mon poste définitif, où je vais avoir une situation, un commandement.

Yélimané, au nord du Kaarta, une des régions les plus riches du Soudan, est situé au confluent du Kolombiné et du Tarakolé, au pied d'une chaîne de montagnes qui sépare ces deux rivières. Les logements européens ont été construits sur une éminence, avec des matériaux envoyés de Kayes ; le génie a élevé à grands frais deux bâtiments à charpente métallique : dans l'un logent les officiers, dans Fautre les sous-officiers ; chacun est formé de trois pièces à portes élevées, faites comme des contrevents; les toits, couverts de tuiles

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rouges, avancent et forment vérandas. Des hangars ont été bâtis pour les chevaux et de nombreuses cases en pisé, entourant l'immense cour, servent de magasins : un mur d'un mètre enclôt le tout. Cela a coûté des sommes fantastiques et le but n'a pas été atteint : les logements sont peu pratiques, mal défendus, les écuries insignifiantes et ce poste destiné à devenir un centre militaire important sera diminué au contraire et occupé par un demi-peloton à peine.

Autour, s'étendent les dépendances : tout près, le camp des spahis : une cinquantaine de huttes alignées et encloses; plus loin, vers le nord, les baraquements des bergers et l'enclos du troupeau; puis, vers l'est, le quartier des employés, le village de liberté où sont établis les captifs libérés ; enfin, à deux kilomètres, le bourg indigène proprement dit.

Un an presque se passera dans le cadre de ce petit pays perdu aux confins du

Sahel, un an d'une existence paisible, sans grands incidents, coupée seulement parfois de randonnées dans le désert

Dès que l'aube point à l'horizon, le

réveil sonne Le trompette est un des plus

beaux noirs d'ici : de haute stature, vigoureux, redouté pour sa force dont il use volontiers, les yeux très brillants, les dents étincelantes, il sonne fort bien et sa gaie fanfare nous rappelle nos quartiers de France.

En un instant, tout le monde est debout ; les blancs s'ablutionnent largement, les spahis se hâtent vers les écuries, et, vingt minutes plus tard, les chevaux sellés s'alignent dans la cour.

— A cheval î Par quatre, marche !

Les pelotons, à douze files, rompent

régulièrement et sortent, trompette en tête, tandis que le factionnaire rend les honneurs.

C'est un curieux spectacle, quand on y assiste pour la première fois. Le magasin d'habillement n'est point riche et Ton garde la belle tenue pour la parade ou les marches : vestes rouges, casques, bottes, éperons, brides, selles neuves sont soigneusement rangés ; pour l'exercice, on use les vieilles selles arabes ou françaises, on ne prend que le bridon et les hommes portent de simples vêtements de toile bleue ou blanche, la chéchia et la ceinture rouges. Encore tout cela est-il usé, rapiécé, élimé, déchiré.

La température est clémente et le nègre se soucie peu du vêtement : il a les pieds nus, ce qu'il préfère de beaucoup aux bottes lourdes et rudes. Sa chéchia et sa ceinture rouges suffisent à son prestige. N'a-t-il pas d'ailleurs le grand sabre, sous le quartier, serré par la cuisse, maintenu par deux courroies, à chaque bout?

Mes cavaliers marchent fièrement ; le

piteux de leur tenue ne choque que moi, nouveau venu.

On gagne un carré disposé à trois cents mètres du poste :

— Relevez les étriers !

Tout comme en France, mes spahis font du travail à distance indéterminée : doublés, voltes, demi-voltes, changements de main, arrêts, départs aux trois allures.

Les nouveaux, les « bleus », n'ont pas encore bien trouvé leur assiette et vacillent sur la selle, mais ils ont déjà monté à cheval, car on ne les engagerait pas sans cela. D'ailleurs, souples comme des singes, ils se raccrochent à la selle, versent à droite, penchent à gauche, tombent rarement et attrapent vite l'équilibre nécessaire.

En France, l'instruction débute par la série des assouplissements. Ici, point : à quoi bon? Du premier coup, les noirs sautent en croupe, en selle, debout, assis, à cheval ! On évite les mouvements de ma-

nège trop compliqués ; le but à atteindre est de leur faire conduire leurs montures à l'allure et dans la direction nécessaires et manier leurs armes aisément. Ils y arrivent vite.

Un instant de repos, puis, ralliement.

La troupe formée, on fait l'école de peloton. C'est un plaisir alors de voir les petits chevaux galoper, bien alignés, et tous ces beaux gaillards bien assis, la tête haute, nerveux comme nos bons troupiers.

Le travail terminé, nous passons à l'abreuvoir, puis ramenons les chevaux au quartier, et, pour rentrer, on met sabre à la main, car le poste de police rend les honneurs.

Aussitôt après, les hommes partent, à pied, couper l'herbe dans la brousse et, quand chacun est revenu avec une grosse botte, on fait le pansage, puis la théorie, dans l'écurie : je leur apprends le nom français de leurs armes, de leurs vêtements, de leurs harnachements, de tout ce qui nous

entoure ; je rentre ensuite chez moi et vais déjeuner.

Le soir, appel et pansage à trois heures et demie. A cinq heures, classes à pied, — celles-ci réglées comme en France ; nous avons des mannequins pour l'emploi du sabre et mes gaillards les pourfendent à toute volée.

Une fois par semaine, on va au tir et des théories sont faites avec un chevalet; les noirs, du reste, tirent bien et les vieux spahis sont d'une véritable adresse.

Yoilà ma vie de sous-officier. Entre temps, je suis également chargé de l'école : une douzaine de gamins, fils d'habitants du village, viennent trois fois la semaine au poste, pour qu'on leur apprenne le français. Cette école a été presque négligée jusqu'ici, mais, cependant, cela m'amuse beaucoup : je nomme à mes élèves les choses qui sont sous leurs yeux, je leur répète certaines phrases usuelles, je les fais compter. Certains apprennent vite et, entre tous, un petit

Bamba, aux yeux pétillants d'esprit, est remarquablement intelligent : il bouscule ses camarades quand ils ne savent pas et souffle à tous le mot oublié.

Je fis trop peu de temps cette classe pour pousser loin mes disciples, mais jamais je n'aurais pu avoir d'élèves plus attentifs et plus disciplinés.

Pour achever de peindre cette vie de poste, il me reste encore à dire un mot des animaux, car la ménagerie tient une large place dans notre existence journalière.

Voici d'abord les deux singes, Tam-tam et sa douce moitié Bou-bou, insupportables, bruyants, méchants, lâches, sales, — à part cela, les plus drôles golos du monde. Attachés par une chaîne aux poteaux en fer de la véranda, ils passent leur temps à grimper sur le toit et à se laisser glisser en bas. Qu'un indigène passe. Tamtam glisse à terre, s'assied, se cherche les puces, puis, quand le noir est à portée, d'un bond, il saute sur lui, mord son mollet

et, comme un éclair, regrimpe sur son toit, d'où il nargue le public.

Souvent les deux époux ont des querelles de ménage et s'administrent de sévères calottes. Parfois aussi. Tam-tam se sent le cœur tendre et couvre Bou-bou de ses caresses, la pouillant, lui caressant le nez, jetant un mauvais regard de défi à qui approche; puis soudain, l'humeur change, et il administre à la pauvre Bou-bou une volée de gifles à tour de bras, en la retenant par sa chaîne.

Ces vilains singes ne craignent que nous, les blancs. Au moindre geste, il nous font le salut militaire; si le geste est menaçant, ils se sauvent en hurlant. Une de leurs victimes favorites est an pauvre chien qui a nom Sofa et, sans cesse, ils lui tirent la queue ou lui jettent du sable dans les yeux ; lui, en revanche, terrorise les canards qui pataugent dans la cour et aboie après le sanglier quand celui-ci lui tourne le dos.

Ce sanglier, Eugène, de son nom, aime

les facéties et certain soir fit brusquement irruption chez moi : j'avais tendu un rideau de guinée en laissant la porte ouverte, la brute passa au travers, comme un clown dans un cerceau de papier, bouscula mon canari plein d'eau et se rua sur mon mobilier. J'avais, heureusement, une trique sous la main et j'accompagnai la sortie de l'intrus d'une bastonnade bien nourrie...

Entre tous, Fanimal qui m'intéresse le plus est la lionne Warba.

Prise toute jeune, apprivoisée, on a du l'enchaîner quand elle a grandi; parfois pourtant, elle s'échappe et, seuls, le capitaine et un vieux maréchal de logis rengagé peuvent la rattraper. Elle est jolie et déjà forte ; quand elle s'étire, en bâillant, elle allonge son long corps souple, rond, fauve, comme un serpent, et ouvre une mâchoire énorme, munie de crocs puissants.

Le soir, souvent, je l'entends, tout près de ma case, se promener dans son enceinte.

Quand vient la nuit, elle rugit : bruit

profond, énorme, caverneux, effrayant, mais splendide ; on dirait que cela vient de sous terre. Dans la brousse, au loin, quelque lion répond et le dialogue commence ; la femelle s'énerve à mesure que le mâle se rapproche : ses appels deviennent plus répétés, plus vifs, plus stridents... A cette heure, avec ce bruit, pas un noir ne quitterait sa case pour tout For du monde...

4u contact des bêtes, on gagne la sympathie réciproque ; bien m'en prit d'avoir acquis celle de Warba. Une nuit, je fus réveillé par un bruit insolite, un frôlement lourd qui me fît sursauter : deux étincelles brillaient dans l'obscurité, un souffle puissant s'exhalait près de moi... C'était la lionne, subrepticement entrée dans mon domicile. Elle s'arrêta et je vis ses prunelles de feu, qui perçaient l'obscurité comme deux étoiles ardentes. Je m'assis sur mon lit et lui parlai :

— Eh! bonsoir, Warba!... si vous alliez dormir j'en serais fort aise.

Elle ne répondit rien, dédaigneuse des vaines paroles ; j'avais une boîte de tisons à portée : j'en allumai un. La lueur brutale la fit cligner des yeux et, majestueusement, elle sortit de ma chambre... Immédiatement, pour plus de sûreté, je courus fermer ma porte ; la noble bête aurait pu, par hasard, se sentir en appétit!

Nous avons encore des autruches, des guépards, un porc-épic, qui, toute la nuit, rôde dans les cases, cherchant pâture et transportant des os qu'il ronge dans les coins.

Pour ma part, un noir me vendit une ravissante petite gazelle que je choyai avec amour. Elle avait sa couverture dans ma chambre et je l'avais vite apprivoisée ; mais le porc-épic, égoïste et sensuel, découvrit le bon gîte. Une nuit, j'entends un vacarme effrayant et une course affolée de ma gazelle : le porc-épic avait simplement chassé la petite bête de son lit et s'y prélassait en pelote; je pris un bâton pour le chasser,

mais le malotru dressa ses mille dards et marcha sur moi; j'étais pieds nus, je dus sauter sur mon tara, d'où je bastonnai sans pitié l'hôte malappris, qui finit par battre en retraite. Celui-ci devint d'ailleurs si insupportable qu'on finit par le tuer et le manger : c'est un mets fin et recherché que je recommande aux amateurs.

... Ainsi les jours passent, calmes et monotones; j'en aurai fini lorsque j'aurai dit que la chasse est notre grande distraction. Après les classes à pied, vers cinq heures et demie, ou le matin, quand nous sommes libres, nous gagnons la brousse et les marigots voisins. La perdrix et la pintade abondent; comme tout le gibier ici, elles volent peu, trottent à terre fort vite et se branchent. L'outarde, le canard, le lièvre sont de beaux coups de fusil ; le sanglier et le coba, sorte de chevreuil à longues cornes droites, sont nombreux. On chasse sans chien et souvent on revient bredouille.

Dans ces postes lointains, en dehors de quelques rares expéditions, la vie, d'ordinaire, passe calme et identique, telle que je l'ai dépeinte; à peine, parfois, de menus incidents, des promenades, des rencontres imprévues viennent-elles égayer un peu cette monotonie.

Le capitaine P... qui nous commande est un bon officier, d'abord agréable avec sa barbe noire en pointe, son nez aquilin, ses yeux très vifs, sa voix pleine et harmonieuse; plutôt petit, taillé en force, d'une souplesse et d'une vigueur remarquables, c'est un excellent cavalier, qui a laissé une certaine réputation sur les hippodromes de France.

Le chef de poste doit pouvoir remplir des fonctions multiples : commandant d'une unité militaire, administrateur du pays avoisinant, il est à la fois officier militaire et civil ; il doit ensuite être vétérinaire et médecin, soigner bêtes et gens, car qui dit toiibab dit toutoubib, médecin, et les indigènes lui amènent leurs malades, — mais seulement quand la science et les grigris des marabouts ont été employés en vain ; souvent, enfin, il lui faut rendre la justice, car les noirs le prennent pour arbitre de leurs différends particuliers et il est utile aussi de mettre un peu d'ordre dans leurs disputes tumultueuses.

Un soir ainsi, comme je rentrais de la chasse, je vois les spahis qui quittent en courant leur camp, dans la direction de la brousse.

Je me hâte du même côté et trouve mon maréchal des logis chef revenant vers le poste avec deux spahis qu'il mène au capitaine, en les admonestant vertement : ces

hommes s'étaient pris de querelle au sujet de leurs épouses, la dispute s'était envenimée, ils avaient décidé de vider leur différend par un duel à la carabine et on était arrivé juste à temps pour empêcher l'affaire de se liquider; les femmes, déjà, avaient prévenu les coupables qui avaient fait disparaître leurs armes; bientôt, du reste, on retrouva celles-ci dans les taillis, encore chargées. Le capitaine jugea comme feu Salomon.

il fit apporter une bonne corde et invita un des délinquants à en servir quinze coups à son camarade ; le spahi obéit, mais discrètement, ménageant sa victime afin d'être ménagé de même ; les quinze coups administrés, les rôles furent intervertis, mais le second, ayant encore les reins cuisants et aucune appréhension d'échange futur, y alla carrément et ne sut aucun gré à son rival de sa magnanimité intéressée. On les mit ensuite tous deux à la barre, dans la même prison, mais à distance l'un de l'autre ; après s'être longuement et verte-

ment invectives, les ennemis se calmèrent et, le lendemain, se réveillèrent réconciliés. Parfois, dans cette existence paisible, une alerte se produit, — alerte sérieuse ou fumisterie, comme ce jour où, finissant de déjeuner, nous entendîmes sonner les quatre appels. Nous bondissons dehors ; le lieutenant accourt tout effaré.

— Vite, un peloton à cheval î Lautour, vous garderez le poste avec le vôtre.

— Qu'y a-t-il donc? demandons-nous.

— Les Maures ont enlevé le troupeau. Il faut les rattraper vivement.

Les spahis s'arment, sellent leurs chevaux à la hâte et, dès que quelques-uns sont prêts, le lieutenant, qui ne tient pas en place, les rassemble et part au grand galop ; le reste, bientôt, suit à toute vitesse. D'aucuns culbutent, d'autres ont des chevaux qui rétivent, les derniers s'égarent dans toutes les directions : c'est une débandade impossible... Où vont-ils, sans vivres, sans ordres, sans but?

J'installe des sentinelles et, muni de ma lorgnette, surveille les environs.

Vers 5 heures du soir, le peloton rentre : les chevaux sont harassés, les spahis éreintés, les blancs furieux, le lieutenant est dans une colère bleue.

On me raconte l'aventure. Partis comme une trombe, les hommes et leur chef ont marché vers le désert, sur les indications du berger qui disait avoir vu les Maures emmenant le troupeau. Sans découvrir aucune trace, on galopa longtemps ; après une bonne randonnée, on fit halte, le lieutenant menaça le berger épouvanté de terribles représailles et finit par lui arracher qu'il n'était pas bien sûr d'avoir vu les Maures et même qu'il s'était endormi un peu. On rentra et on retrouva le troupeau, ramené par un habitant qui l'avait rencontré errant, disséminé dans la brousse aux alentours du pacage habituel !

En supposant même que les Maures eussent enlevé réellement le troupeau, on

aurait pu les rejoindre tranquillement, car des moutons ne marchent pas à vingt kilomètres à l'heure î . . .

Ces alertes sont rares et, d'ordinaire, les journées ne sont guère troublées. Dans les moments de liberté, en dehors de la chasse qui reste ma grosse distraction, je fais quelques promenades, à pied ou à cheval.

Un matin, je traversais un terrain vague et dénudé quand, tout à coup. Samba Balla, mon sous-officier noir, qui marchait derrière moi, accourt :

— Maréchal loge, faut pas marcher là.

— Pourquoi donc?

— Toi y as marché sur le cimetière bounioul.

— Où çà? On ne voit rien.

— Justement, tu vois des cailloux :

c'est pour que les hyènes ne viennent pas, la nuit, déterrer les morts.

— Très bien, je vais passer ailleurs.

— Oui. les hommes d'Yélimané croiraient que tu veux les contrarier.

C'était, en effet, le cimetière indigène. La plupart des noirs enterrent leurs morts dans leurs cases, ce qui cause une odeur effroyable et des épidémies sérieuses, surtout quand les mares ou les puits avoisinent le village. Ici, des ordres et un contrôle sévères leur ont fait perdre un peu cet usage ; ils recouvrent alors le cadavre de pierres, et le monceau croît avec la dignité du défunt ou sa sainteté.

Près du poste, il y a également le cimetière des blancs, un enclos de 60 mètres sur 30, entouré d'une solide palissade de grosses branches : une dizaine de tombes y sont établies, certaines recouvertes d'un monument carré d'un mètre de haut, d'autres, d'une simple croix qui porle inscrits le nom et l'âge du disparu, avec la date du décès.. . J'aime à m'arrêter près de ces tombes et faire une courte prière pour les infortunés qui n'ont pas revu la Patrie, — victimes des fièvres, de l'insolation, de l'anémie.

Quelquefois, je pousse plus loin et circule dans les environs ; un de mes buts favoris est le Tarakolé, dont le confluent avec le Kolombiné est tout près, entre les villages de Yélimané et de Dionkolané.

Les trois quarts de l'année, la rivière est presque à sec, mais, s'il survient une tornade, le cours devient immédiatement impétueux, la profondeur atteint plus de quatre mètres et le passage est dangereux ; les noirs qui ne savent pas nager traversent en se soutenant sur deux calebasses, une sous chaque bras, et il arrive ainsi de fréquents accidents : des bouniouls qui n'ont pas eu la patience d'attendre que le niveau de l'eau se soit abaissé, ce qui demande à peine quelques heures, se noient très facilement.

Un gué se trouve au sud de Yélimané, sur la route de Tambakara, dans un site particulièrement intéressant. A cet endroit, le lit du marigot est barré par des rochers qui le traversent d'une rive à l'autre, for-

mant des sortes de marches en saillie, surplombant un enfoncement brusque assez profond ; dans la saison des pluies, l'eau dépasse d'environ vingt centimètres la plate-forme supérieure, mais les piétons qui connaissent les lieux passent malgré le courant, mouillés jusqu'au mollet, et les chevaux eux-mêmes suivent ordinairement ce même chemin.

A la cascade ainsi formée et qui tombe avec assez de violence en bouillonnant, les gens du pays viennent alors pêcher, en nombre ; les hommes, munis de grands filets triangulaires fixés à deux perches en V, se placent à trente mètres, les femmes et les enfants se mettent tout contre, tenant, sous la chute même, leurs pagnes agencés en poches : le goujon, qui vient du Sénégal, cherche à remonter le courant, se butte au barrage, fait des bonds désespérés pour le franchir et retombe dans les tabliers et les filets ; parfois, ces petits poissons arrivent en masses telles que l'eau étincelle

des lueurs de leurs écailles argentées. En moins d'une heure, la moindre pêcheuse remplit sa calebasse.

Pour moi, le grand plaisir est de me baigner dans le marigot : je m'installe sous la cascade et prends ainsi une douche de premier ordre.

Souventaussi, dans ces tournées, il m'arrive de traverser le village de liberté qui s'élève non loin de Yélimané. Ces villages, qui sont créés près de chaque poste, sont formés des captifs libérés par nous. Au bout de trois mois, ils sont libres ; on leur remet un certificat de liberté et ils peuvent s'en aller, mais le font rarement, n'ayant aucune ressource. Ils demeurent là, au milieu de leurs congénères, ayant généralement pour chef l'interprète du poste, exempts de tout impôt, ayant des terrains qu'on leur concède à cultiver. Leur seule redevance consiste à fournir nos corvées et ce sont les femmes qui transportent, chaque jour, du puits à nos cases, l'eau

nécessaire : au nombre d'une vingtaine, sous la direction d'un spahi de service, elles viennent remplir abreuvoir et canaris à filtre, avec des calebasses qu'elles tiennent posées sur leur tête.

Ces gens, anciens captifs, ne tirent guère parti de leur situation ; peu laborieux, habitués à travailler sous le commandement, ils n'ont ni entrain ni initiative et regrettent souvent leur situation subalterne, où, au moins, ils avaient la vie assurée par le maître et souvent fort peu de labeur.

Dans nos troupes, on écarte soigneusement tout individu qui est ou a été captif, non qu'on craigne qu'il ne soit mauvais soldat, au contraire, mais parce que, de sa condition, résultent des conséquences fort graves. Le maître a sur son captif un pouvoir sans réserve et, qu'il Fait eu par achat ou par guerre, l'homme devient sa chose absolue : il peut le tuer, le vendre, le laisser mourir de faim, le libérer et agir de même

pour la femme et les enfants ; pour ces derniers, toutefois, il a une considération spéciale et ne vendra jamais un garçon né chez lui ; souvent même il se l'attachera spécialement, l'intéressera à ses affaires, en fera son homme de confiance.

Or, si un captif s'engage dans nos rangs, bien que, de ce fait, il soit administrativement libre, ses anciens liens subsistent, à moins qu'il ne se rachète pécuniairement. Le maître peut se faire remettre sa solde et, s'il se trouve enrégimenté avec lui, il en va de même ; souvent, ainsi, on a vu des noirs faire engager de leurs captifs avec eux, en les faisant passer pour hommes libres : ces derniers peuvent obtenir des galons, devenir sous-officiers et toujours, quand même, ils demeurent entièrement soumis à leur seigneur, sous les ordres duquel ils retournent quand ils ont fini leur engagement.

Mon boy avait son père dans cette situation et c'est pour amasser de quoi le racheter qu'il s'était mis à mon service.

Birama-Sidibé était du reste un fort bon domestique : âgé de dix-sept ans environ, solidement bâti, travailleur adroit, vigoureux, dévoué, il me fut infiniment précieux. Pendant les marches, il accompagnait les porteurs; arrivé à l'étape, il ouvrait aussitôt les caisses, allumait le feu, mettait l'eau à bouillir, plumait un poulet, pour le faire sauter à la casserole, préparait en même temps ma case, installait ma table, mon fauteuil pliant, mon tub, mes bibelots, me donnait de l'eau, et je l'ai vu souvent, après trente kilomètres, trouver moyen de m'apporter l'omelette avant que j'aie fini ma toilette... Le déjeuner terminé, il préparait le pot-au-feu, se débarbouillait et se couchait près du foyer.

En station, il était excellent valet de chambre : il raccommodait et lavait mes eff'ets, rangeait et nettoyait ma case ; il savait mes manies, connaissait toutes mes aff'aires. Quand la bile me travaillait, il se mettait à rire et me disait :

— Maréchal loge, toi y as pas bon, ce matin, y as gagné fièvre.

Je l'envoyais promener, mais, le soir, quand la fièvre était venue, il me couvrait de couvertures, m'apportait du thé, une calebasse d'eau, et veillait près de moi avec une patience constante.

Dieu sait si l'humeur est détestable dans ces moments-là I Birama ne bronchait pas et quand, l'accès terminé, il me voyait revenu à de meilleurs sentiments, il était heureux :

— Toi y as bonnes manières, maintenant. Moi y a faire sinoro.

Et il allait dormir du sommeil du juste.

Un jour, Birama m'apprit que son père était mort; néanmoins, il continua à économiser.

Trois mois passèrent. Un matin il entra dans ma case.

— Donne-moi mes caliss (argent).

— Si tu veux, ils sont à toi, les voici. Pourquoi veux-tu ton argent ?

— Moi y a gagné mousso (femme) .

— Bah 1 tu Yas te marier ?

— Oui; y a trouvé jolie mousso et son père y a bien vouloir.

— Bonne chance. A quand la noce?

— Oh ! bientôt !

Trois jours après, Birama revint me parler de ses affaires. Jamais il ne m'avait demandé de lui avancer un sou sur ses gages.

— Veux-tu me donner vingt francs en avance ?

— Diable! Je veux bien, car jamais tu ne m'as rien demandé... Les voici. Que vas- tu en faire ?

— Le père de la mousso veut.

— Ah!

Peu de temps après, même cérémonie, à l'instigation de la future belle-mère. Alors je fis la morale à mon boy.

— Vois-tu, Birama, ces gens-là se moquent de toi. Ils te demanderont encore plus et je ne te donnerai pas. Sais-tu ce qu'il faut faire ?

— Non.

— Tu vas avoir une femme qu'il faudra nourrir, puis des « petits » qui te donneront du souci. Si je suis envoyé ailleurs, te seras ennuyé de laisser ta femme seule, ou de l'emmener. Garde donc au contraire ton argent, envoie promener mousso, père et mère, et achète un cheval qui te portera en route. Tu pourras toujours le revendre et tu gagneras peut-être dessus.

— Toi y as dit bonnes choses ; toi y as gagné bonnes raisons.

Il fit ainsi et reprit son argent. Alors, on lui offrit la mousso pour moitié prix ; il ne voulut pas en démordre et, peu de temps après, il arriva, monté sur un petit cheval qu'il venait d'acheter comptant, fort bon marché, à un indigène à court d'argent.

Il me remercia de nouveau de mes bons conseils, appréciant tous les avantages que procure une monture, auprès des inconvénients du mariage...

Quand je fus rappelé en France, il me donna une preuve de fidélité rare. Je rencontrai à Kita un de mes camarades qui se rendait à Ségou ; connaissant Birama, il me demanda de le lui céder et, sur mon consentement, lui fit des offres fort avantageuses. Birama accepta, mais à la condition sine qua non qu'il ne me quitterait que sur le bateau ; il refusa tout autre arrangement, me suivit jusqu'à Kayes, et là, malgré mes instances et bien que je lui offrisse de le payer de suite, voulut rester jusqu'au dernier moment ; il ne me fit ses adieux qu'après avoir chargé tous mes bagages à bord et m'avoir vu installé dans ma cabine.

Je lui envoyai plus tard, de France, un grand couteau en corne, et j'ai su depuis qu'il en eut grand plaisir.

ni

De toutes les courses que je fis de Yélimané, l'excursion de Toya reste un des plus séduisants souvenirs de mon séjour dans le Sahel.

Un jour, le capitaine me dit :

— Demain nous irons à Toya avec la moitié des spahis. Prenez de préférence les chevaux les plus maigres.

J'accueille l'ordre avec joie, car on m'a parlé de ce site comme d'un lieu de délices. Toya est une des nombreuses crevasses qui se succèdent du nord au sud et forment autant de déversoirs successifs à un marigot, dont la source se perd dans les

sables ; Teau passe de l'une à l'autre par infiltration et finit par former une vraie rivière, le Magai, qui va se jeter dans le Sénégal à Médine.

Le lendemain, vers trois heures et demie, nous partons'avec douze cavaliers et des porteurs de bagages, passons par Dionkolané et allons coucher à Yaguiné, dans le Diafounou; dès l'aube, nous nous remettons en route et, au lieu de continuer à marcher vers l'ouest, remontons vers le nord ouest.

Peu après, le pays change d'aspect. Aux cultures succède la brousse, de plus en plus sauvage et rocailleuse ; puis la verdure se fait rare, le sol devient ferrugineux, rougeâtre, abrupt, coupé de ravins; la plaine, d'une solitude effrayante, est désolée, aride, brûlée; en revanche, le gibier pullule, à peine sauvage.

A un moment, le capitaine me dit :

— Regardez là-bas cette fente.

Je distingue une faille plus large que les autres ; puis, tout d'un coup, le fond du ravin

m'apparaîtetje pousse un cri d'admiration.

A nos pieds, la roche forme un mur à pic, haut de 30 mètres ; un vaste cirque s'étend en bas, couvert en partie d'un étang qu'alimente une cascade ; l'eau, filtrant dans le granit, sort par mille petits jets qui s'unissent dans des vasques naturelles et se déversent de marche en marche sur les dalles luisantes.

L'autre partie de lagorge estplantée d'une vraie forêt vierge, palmiers géants, palmiers nains dont les feuillages pointus forment de fantastiques bouquets, lianes interminables qui semblent jetées au hasard, toute une végétation luxuriante, folle, variée à l'infini.

Nous descendons une rampe abrupte que le capitaine a pratiquée à coups de mine ; les chevaux, en main, dévalent sur les pierres roulantes, avec précaution; par un étroit sentier, sous la colossale verdure, nous atteignons le bord du lac.

Là s'élève une case, un chalet plutôt, carré, à toit en pente, précédé d'une large

terrasse à véranda ornée d'une balustrade en branches entrelacées.

Au-dessus, les feuilles de palmiers, agitées par une brise perpétuelle, bruissent avec fracas, — et c'est un paradis dans le désert, tant il fait bon et frais, après la chaleur torride de la brousse aride.

Alentour, d'énormes pierres noires encombrent les abords du lac ; des arbres de toutes espèces ont pris racine dans les moindres excavations et s'élèvent jusqu'à la crête de la muraille, attachés au roc par un miracle d'équilibre; danslafeuillée, une foule d'oiseaux piaillent.

Nous prenons d'abord tous un bain dans Teau fraîche, les noirs d'un côté, nous de l'autre. Puis, après déjeuner, nous tirons quelques oiseaux qui sont d'une variété infinie : chasseurs d'Afrique bleus et rouges, cardinaux tout rouges, Saint-Esprits rouges et jaunes, youyous verts.

Après la sieste, je me replonge dans l'eau et nous partons faire un tour à la mare de

Dinka, qui est près de là : un étroit ruisseau fait communiquer les deux étangs, semé de blocs détachés des falaises voisines. Nous atteignons laborieusement l'extrémité du couloir et nous arrêtons à regarder le lac, bordé d'herbe et d'un petit bois très fourré. Le chef me fait signe ; j'approche sans bruit : deux caïmans sont étendus à cent mètres, un gros et un petit, et leur carapace brune se détache sur la verdure.

— A vous le gros !

Nous tirons presque en même temps, les deux animaux font un saut de carpe : le gros file sous l'eau qui se teinte de sang, le plus petit est tué.

Le soir, le cuisinier du capitaine, Bamba, nous fait un dîner tout à fait couleur locale : de la friture , des perdrix, une salade de cœur de rômier, la queue du petit caïman à la sauce verte.

Le rômier est une variété de palmier nain ; on le coupe à la racine , on détache ses branches et le cœur de la plante, gros

comme une betterave, est blanc, un peu comme du radis noir, assez savoureux.

La queue de caïman est moins appréciée : c'est fade et huileux, pas fameux.

Après dîner, nous fumons ; le capitaine, qui est de bonne humeur, nous chante des opéras avec une fort belle voix de baryton et un répertoire inépuisable. Puis nous allons installer nos lits aux bords du lac, sous une grotte, sorte de boyau naturel, qu'un courant d'air rafraîchit sans cesse, et je m'endors promptement, étendu sur ma couverture avec ma selle comme oreiller.

Je suis réveillé au petit jour.

— Debout, dépêchez-vous, on vous attend.

Je m'habille en deux temps et cours à la hutte ; déjà le capitaine verse le café.

— Allons, pressez-vous, il faut que nous soyons au Grand Toya avant le jour.

Le fusil sur l'épaule, nous sortons de Toya. Nous sommes six : trois Européens,

deux spahis qui rapporteront le gibier, et Soumaré, un sous-officier indigène qui est fort bon tireur.

Un autre sous-officier noir, MoroComuba, a passé la nuit à l'affût et, comme nous atteignons le plateau, nous l'apercevons qui revient. Il n'a rien.

— Eh bien, Comuba, tu n'as rien tué ?

— Si, mon capitaine, mais les warbas y a tout manger.

— Pas possible!

Nous rions tous. Mais Comuba a Tair grave, un peu ému. Il reprend :

— Mon capitaine, hier soir, la lune n'était pas encore très haut; j'ai vu venir deux cobas : mâle et femelle. Je tue le mâle, qui était grand et fort. Comme je sortais du fourré où j'étais à l'affût, j'entends du bruit dans la brousse. Je reste caché. Un lion arrive, regarde partout et se met à dévorer le coba. Je monte sur un arbre, un peu plus loin. D'autres lions sont venus et ont mangé le coba, les perdrix,

l'outarde et le canard tués par moi, que j'avais laissés dans le fourré... Je n'avais plus qu'une cartouche de gros plomb... J'ai passé la nuit dans l'arbre et les warbas ont fait musique toute la nuit.

— Alors tu as mal dormi, mon pauvre vieux ?

— Oui, mon capitaine, les warbas y a pas bons camarades.

Tandis que Comuba rentre au bivouac, nous gagnons la mare de Grand Toya.

Celle-ci, en partie à sec, est sur le plateau, légèrement encaissée dans une brousse épaisse, au milieu d'arbres de haute taille, qui s'élèvent au-dessus d'inextricables fourrés.

En longeant la rive, nous trouvons les restes du coba de Comuba : il y a en effet des traces de lions, mais le capitaine estime qu'ils n'étaient pas plus de trois.

La chasse commence à travers les taillis; autour de l'étang, les oiseaux pullulent, les lièvres sont rares, mais perdrix et pin-

tades abondent; le chef tue un canard, j'abats une outarde de belle taille.

Nous rentrons vers neuf heures, chargés de butin.

L'après-midi, après la sieste, lecapitaine me dit :

— Voulez-vous faire une promenade en bateau?

— Volontiers.

— Je vais vous mener à la grotte des Singes. Mais il faut chercher le bateau : allez avec le chef et des spahis; ils savent où il est.

Ledit bateau est tout simplement sous l'eau, au pied d'un rocher, à proximité de la rive.

Avec trois noirs nageant bien, je plonge à l'endroit indiqué et finis par sentir la barque; k tour de rôle, nous piquons sur elle et enlevons les cailloux qui la maintiennent au fond. Bientôt je sens une corde sous ma main, et nous tirons l'esquif sur la berge. Enfin, tout étant paré, nous em-

barquons; je rame, et le capitaine me dirige vers le fond de Fhémicycle.

Là, les roches noires forment un immense chaos ; vers le milieu, l'eau est plus abondante et, par nappes limpides, se déverse lentement jusqu'au sol sur lequel elle rejaillit. De grands arbres ont poussé comme par miracle, dans les fentes, d'où leurs racines s'échappent pour s'accrocher aux moindres saillies, comme de longs serpents.

Nous abordons entre deux récifs; j'attache la corde à une racine. Une excavation s'ouvre dans la muraille, à demi voilée par un rideau de lianes folles.

— Ceci, me dit mon cicérone, a dû être un repaire d'hippopotames. Vous savez qu'il y en a beaucoup par ici et qu'ils sont très adroits pour passer par des chemins presque impraticables pour nous-mêmes. Entrons.

Nous allumons une des torches en paille que nous avons emportées. La grotte, où

l'humidité suinte, est pleine d'ossements, peu récents d'ailleurs, de débris de toutes sortes, oiseaux, poissons, lièvres, cobas; au fond, nous trouvons même un squelette presque complet, qu'on dirait d'un homme, — celui d'un singe sans doute, si l'on en croit la longueur des bras.

Nous rentrons en faisant le tour du lac.

Soumaré nous attend. 11 était parti dès midi, vers la mare d'Oualia, où le capitaine l'avait envoyé à la recherche de traces d'hippopotames, mais après en avoir suivi d'incertaines jusqu'à la brousse, il a dû revenir sans indices vraiment sérieux : force sera donc de nous en passer pour cette fois. Presque à chaque séjour pourtant, on tue ici de ces pachydermes et une case des magasins d'Yélimané est pleine de leurs peaux : tout le monde se met d'un côté de l'étang et, dès que l'énorme bête sort son mufle de l'eau, on fait une décharge générale...

Nous partons le lendemain, dans la soirée; le capitaine me montre un chemin

qu'il a découvert pour atteindre le plateau, — une succession de saillies naturelles des rochers, que l'on gravit verticalement et fort dangereusement; à un endroit, les pieds ayant juste la place de s'appuyer, il faut tourner le dos à la paroi, prendre un point d'appui de chaque côté sur les branches et s'élever à la force des bras. Nous arrivons à bon port en haut...

Sur la route, le capitaine me raconte comment on a découvert Toya Un lieutenant de spahis tenait garnison à Yélimané, deux ans plus tôt. En faisant une tournée vers Yaguiné, il arriva un soir dans le village et ne trouva àme qui vive, à part quelques vieilles femmes qu'il questionna : celles-ci dirent que les habitants étaient à Toya, où, suivant la coutume, ils se rendaient une fois par an. Impossible d'obtenir d'autres renseignements. Le lieutenant parcourut les environs, chercha en vain Toya, passa, paraît-il, tout près, sans rien voir, et revint à Yélimané, où il conta son aventure.

Quelques semaines plus tard, il retourna à Yaguiné, fit comparaître les notables, les interrogea, et finit par avoir le mot de l'énigme.

Toya était redouté des gens du Diafounou : des génies malfaisants faisaient leur repaire de cet endroit maudit, ceux qui s'y aventuraient n'en revenaient jamais, des femmes surtout étaient la proie de ces mystérieux hôtes... Jadis il n'en était pas de même, mais, àla suite de sacrilèges commis en ce lieu, celui-ci était devenu redoutable.

Chaque année seulement, une nuit de pleine lune, tous les gens du village s'y rendaient en grande cérémonie ; ils y arrivaient le soir, munis de torches en paille, descendaient près du lac en y faisant un grand feu et un tam-tam toute la nuit ; on dansait, on chantait la gloire des fétiches, des génies du Diafounou et l'on sacrifiait des moutons, suivant l'usage des Sarakolais, fétichistes comme lesBambaras, puis, avant que le soleil parût, on repartait.

Ceux qui restaient en arrière, ne reparaissaient jamais...

La Yérité est que Toya était et est encore infesté de crocodiles, d'hippopotames, de panthères, de lions, d'éléphants et de singes; à une certaine époque, des gens qui se baignaient dans le lac furent dévorés par les caïmans, d'autres furent enlevés par des fauves; de plus, on pense que des Maures avaient mis là leur repaire et tuaient tous ceux qui s'y aventuraient, afin de répandre la terreur alentour et de vivre en toute sécurité.

A force de promesses et de menaces, le lieutenant put se procurer un guide et atteignit ainsi Toya. Fréquemment, dès lors, les spahis du poste y vinrent en excursion, firent sauter des rochers à la mine, chassèrent les fauves qui devinrent plus rares ; les indigènes consentirent à y venir avec les blancs, mais seuls, ils ne s'y aventurent pas encore.

Le fait est que, quand nous nous instal-

Ions le soir à Yaguiné pour y passer la nuit, les indigènes nous contemplent avec respect et questionnent les spahis sur notre séjour près de la mare. Notre audace les étonne et si les génies malfaisants nous épargnent, c'est qu'évidemment ils nous redoutent...

NIORO

De Yélimané, je dus faire plusieurs séjours à Nioro, le chef-lieu de la région.

Nioro est un village important, de peu d'étendue, mais, avec Goumbou et Sokolo, un des centres commerciaux frontières du Sahel : les caravanes maures y affluent et leurs troupeaux y viennent en nombre pâturer.

Le tata s'élève au centre du pays : un mur de six à huit mètres l'entoure d'un rempart sérieux ; au milieu, le sol forme une éminence, sur laquelle on a élevé un mirador, butte de terre, haute d'environ douze mètres, à laquelle un escalier et une pente douce donnent accès, et que couronne le drapeau de France.

NIORO 161

Des bâtiments et des cases sont disséminés aux alentours et forment une petite cité : les bureaux, les habitations des officiers, des sous-officiers, du docteur, les magasins, les prisons, le télégraphe, la perception.

Le village a été percé de rues larges et droites, convergeant toutes exactement au mirador, de sorte qu'un seul canon placé au sommet peut, en pivotant sur lui-même, les balayer d'un bout à l'autre.

Non loin du tata, sur une petite place, est bâtie la mosquée, vaste bâtiment rectangulaire, peu élevé, en pisé, n'ayant d'autre ouverture que la petite porte d'entrée. Au delà, sont les écuries du poste et les camps des spahis et des tirailleurs. Là vivent aussi les animaux, toute une ménagerie très couleur locale : une petite lionne, un grand coba fort beau, des autruches, des gazelles, des singes, des chiens, un chameau, des oiseaux-trompettes.

La case où je suis installé est bien cons-

truite, en pisé, ronde avec un toit en paille pointu, qu'entoure une véranda. A Tintérieur, le sol est revêtu de larges dalles, qui maintiennent la fraîcheur, mais les bois du toit sont rongés par les vers, ce qui produit une perpétuelle poussière blanche, très légère. Il faut veiller aussi aux termites, grosses fourmis très voraces qui mangent tout et se font des termitières hautes souvent de trois mètres : aucun remède ne peut les chasser de l'endroit où elles ont élu domicile.

Le soir, mes camarades m'emmènent visiter la ville. Le plus souvent, on va prendre Fapéritif chez Guèze, le traitant blanc de l'endroit.

Celui-ci, récemment installé, tient à la fois des produits pour les blancs et pour les noirs : à notre usage, il a des liquides, des munitions, des conserves, des denrées courantes telles que bougies et sucre ; les noirs, eux, trouvent là de la toile des Vosges blanche, de la guinée anglaise

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bleue, fabriquée aux Indes, des étoffes à grands ramages, des mouchoirs de couleurs voyantes, des verroteries et des bijoux en cuivre, des flacons d'odeur, de la cassonade, des morceaux d'iris, exportés d'Italie, de la poudre, des pierres à fusil, mille autres choses encore...

Ce Guèze fut victime, un peu plus tard, d'une maladie spéciale au pays, très fréquente chez les indigènes, le filaire ou ver de Guinée. C'est un ver blanc, qui se forme sous la peau, et dont on attribue la formation à l'eau : la partie du corps où se forme ranimai se tuméfie, le malade devient impotent et, un beau jour, le ver sort, n'importe où, le plus souvent à la cuisse ou au bras; on prend alors un petit morceau de bois et on enroule le bout de filament apparu, en prenant bien soin de ne pas le casser, sinon la bête rentre, et tout est à recommencer. C'est fort long et douloureux.

Nous nous asseyons sous la véranda

qui s'étend devant la maison, solidement bâtie en pierre et bois, et... naturellement, on m'invite à faire la partie de manille... Oh! la manille aux colonies, sur les bateaux, dans les postes, partout, avec des fanatiques, qui analysent, rappellent, discutent indéfiniment les coups, se livrent à d'interminables explications, se querellent, quel cauchemar !

Sur la grand'place, les caravanes sont nombreuses, pittoresques, tumultueuses.

Le-s chameaux brament dès qu'on les charge et errent tristement sur trois pattes, la quatrième repliée sur elle-même par une corde, beaucoup ayant la bosse dépouillée, en sang. Les Maures sont assis autour de leurs marchandises : sel ou gomme qu'ils apportent, mil et guinée qu'ils emmènent en échange.

Subitement, presque simultanément, dès que le soleil a disparu de l'atmosphère, en un globe lumineux qui s'éteint peu à peu, tous se lèvent et se rangent derrière

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leur marabout, pour le salam : murmurant les paroles du chef, ils font en même temps que lui les mouvements qui accompagnent la prière ; les bras en l'air, puis à demi courbés, ils s'assoient sur leurs talons, les genoux en terre, assez longtemps, enfin, touchent le sol de leur front et font le simulacre des ablutions.

De tous côtés, les musulmans, tournés vers l'Orient, prient de même, puis se relèvent et se dispersent... Jamais je n'en vois courir ; lentement, fièrement, gravement, ils déambulent, droits et souples, parlant peu, et leurs yeux seuls restent vifs, pleins de ruse...

Le 1®^ juin 1898, le capitaine me fait appeler et me donne Tordre de partir le lendemain matin : je dois me rendre au village de Boulal-Daba et inviter le chef de ce village, Boulai, à me suivre. Le commandant de la région l'a déjà en vain convoqué et tient à conférer avec lui : il faudra donc avoir pour l'indigène une certaine déférence et le mener à Nioro.

Muni de ces instructions, je me mets en marche dès l'aube avec huit spahis et un détachement de tirailleurs, commandés par le sous-lieutenant indigène Sidiki.

Après quatre jours de voyage, j'arrive, le 5, à Sekelo, dernière étape avant Daba.

Les ordres donnés, je me couche tôt et, à deux heures du matin, nous repartons, laissant là bagages et porteurs ; à six heures, aux premières lueurs de Faube, nous atteignons Daba : tout dort encore, car il y a eu lune pendant la première partie de la nuit et le tam-tam a duré longtemps.

J'envoie mes spahis, au trot, cerner le village, à bonne distance ; des tirailleurs partent de même de chaque côté et s'égrènent deux par deux, de façon à former un cordon autour du pays ; je conserve seulement deux spahis et Sidiki me suit avec une douzaine de tirailleurs.

Bientôt, cependant, une certaine agitation se remarque : nous sommes signalés et il faut agir vite.

Après un espace nu que nous franchissons à découvert, nous nous arrêtons à la porte d'une grande case assez élevée et bien construite, — comme d'ailleurs tout le village, exclusivement habité par la famille et les captifs de Boulai. — Je mets

pied à terre et suis Sidiki qui entre, accompagné de quatre tirailleurs.

Boulai paraît alors, ramenant son boubou dont il s'est vêtu à la hâte : c'est un grand gaillard, à barbiche blanche, de stature superbe . Sidiki lui fait la commission : il doit me suivre à Nioro. Puis nous fouillons la case, faisons main basse sur tous les papiers et emportons une cassette et un coran qui contient des grimoires en arabe.

Pendant ce temps, le peuple s'est amassé, tenu en respect par les fusils des tirailleurs ; de tous côtés des femmes surgissent, apeurées. Vivement, nous sortons, je rassemble mes hommes. Boulai enfourche un cheval gris qu'on lui amène, prend place, en égrenant son chapelet, au milieu des spahis, et nous partons à travers la foule qui s'agite, pousse des cris, mais n'ose agir.

Comme nous dépassons la dernière hutte, un hurlement attire notre attention: derrière la demeure du chef, une femme s'est élancée et pleure, s'arrachant les che-

vfeux, déchirant ses vêtements ; c'est l'épouse de Boulai ou du moins sa favorite. Il la legarde un instant, ému malgré lui, lui fait un signe de la main en criant quelques mots que Sidiki me traduit : « Au revoir! Espère! » et nous nous éloignons, tandis que les clameurs continuent, comme si ces gens quittaient leur maître à jamais.

De retour à Sekelo, Sidiki et ses hommes me quittent et je reste seul avec mes spahis pour garder Boulai : je l'installe dans ma case, où il demeure accroupi, égrenant sans cesse son chapelet, immobile, flegmatique, disant à peine un mot de temps à autre à son boy, qui reste d'ailleurs rarement près de lui.

Cependant, après mon déjeuner, j'entends du bruit et Samba-Balla, mon sousofficier, vient me dire :

— Un fils de Boulai insiste pour lui parler.

— Que veut-il ?

— Il veut voyager avec son père, ou au moins lui parler.

— Non I qu'il s'en aille.

Mais, profitant d'un instant d'inactention, le père et le fils échangent vivement quelques mots. Furieux, je dis au jeune homme :

— Si je te revois une seule fois, je te fais lier et mettre en prison à Nioro.

11 part, en effet, mais les quelques mots échangés étaient suffisants, comme je le sus plus tard.

Malgré les bons soins dont on m'avait ordonné d'entourer le chef, je le gardais sérieusement : pendant la nuit et la sieste , un factionnaire montait la garde, et nul étranger n'approchait. Du reste, un peu plus loin, à Kamatingué, le village se montre agité, hostile, et l'on me prévient que les indigènes sont très excités : les vieillards du village veulent à toute force parler à Boulai.

Sans hésiter, j'annonce que le premier qui l'approchera sera emmené en prison à Nioro ; puis je fais venir le dougoutigui comme otage, en lui promettant de lui brû-

1er la cervelle, au premier geste menaçant des hommes de son pays.

Le 9 juin, nous arrivons à Nioro, mais, deux heures avant d'atteindre le poste, vers sept heures du soir, le ciel se couvre subitement d'épais nuages, noirs comme de l'encre : c'est la nuit et nous avons peine à suivre le chemin, mal tracé dans un sol ferrugineux.

Enfin, nous apercevons des lumières, dépassons les premières maisons, tandis que le vent s'élève et que des éclairs illuminent le ciel.

Devant Forage menaçant, je décide d'envoyer en avant le plus gros de ma troupe et de garder seulement deux hommes près de moi. A ce moment, une violente bourrasque balaye le sol, les éclairs se multiplient.

Je me suis arrêté un instant pour donner ces ordres et, pendant ce temps, Boulai continue de marcher au pas. Je lui crie : (( Halte ! » mais sa jument, au contraire,

accélère et, comme je me hâte de le rejoindre en criant, il part au galop, filant à toute vitesse vers le village. Aussitôt, j'éperonne mon cheval Gadi, saisis mon revolver chargé et l'arme. Les éclairs seuls éclairent la situation : la monture de Boulai va son train ; la mienne suit, lancée comme une flèche ; un nuage de poussière, poussé par le vent, nous aveugle. Je serre mon prisonnier de près, le menaçant démon revolver; enfin je saisis un pan flottant de son boubou blanc. A ce moment, il fait un brusque coude, tourne à gauche, se dérobant, mais Cadi obéit merveilleusement et, en trois bonds, profitant de la seconde d'arrêt, rattrape le cheval gris ; j'empoigne Boulai et le tire violemment : il manque de tomber et, en tirant sur les rênes, arrête net son coursier.

Mes deux spahis me rejoignent alors et sautent à terre : l'un appréhende l'indigène tremblant, l'autre prend son cheval, moi-même je mets mon revolver sous son

nez, et nous entrons ainsi dans le poste

Le capitaine en était absent et ce fut le lieutenant qui me reçut. Je lui contai Faventure en trois mots.

— Cela ne m'étonne pas, dit-il ; ce chef est un conspirateur et il s'en est fallu de peu qu'il ne réussît à nous jouer un vilain tour. Il fallait éviter d'ameuter ses fidèles. Nous le tenons, c'est le principal.

— Alors, repris-je, ces égards qu'on m'avait imposés envers lui?

— Deviennent inutiles maintenant...

Nous avons en main les preuves qu'il a failli soulever tout le pays et nous faire assassiner, ces derniers temps. Sans une dénonciation, un hasard, nous étions tous fichus I

Je me retirai, heureux que tout fût bien terminé. J'aurais préféré néanmoins être prévenu, car j'aurais pu ainsi recevoir un mauvais coup, sans le prévoir, pas plus que la fuite de mon honorable prisonnier.

De fait, quelques semaines plus tard.

Boulai, le dougoutigui de Goumbou et son fils furent fusillés à Sokolo, convaincus d'avoir tenté de soulever le pays, pendant l'expédition de Sicasso qui suscita beaucoup de troubles graves dans tout le Soudan. Si nous avions été vaincus, cette région serait devenue complètement indépendante et de tous côtés la rébellion eût soudain jailli. Aussi la répression fut-elle implacable et ceux qui furent convaincus de trahison ou d'avoir fomenté la révolte furent châtiés. Le gouverneur, cependant, limita l'exécution capitale aux seuls grands chefs, afin de faire des exemples frappants bien que peu nombreux...

Peu de temps après, j'eus une autre mission à remplir : il fallait, cette fois, rattraper des gens en fuite, des Maures qui s'étaient emparés d'une jeune femme alors qu'elle ramassait du bois dans la brousse.

C'estgénéralement ainsi que ces nomades se procurent des captifs ; ils raptent des

enfants, des femmes, les emportent au fond du désert, s'en servent comme esclaves et rarement les traitent mal; le noir en effet regarde les coups comme un châtiment honteux et souffre plus dans sa fierté que dans sa chair. Si cependant ils s'acharnent après un de leurs captifs, leur cruauté alors est inouïe. Une fois, ainsi, on amena au commandant du cercle un petit captif qui s'était échappé de chez les Maures, après avoir été enlevé par eux : ceux-ci le battaient, le brûlaient, lui enfonçaient des clous dans le crâne, le pendaient des heures entières par un poignet ou une jambe, en un mot, le martyr!^ saient.

Cette fois donc, une indigène avait été enlevée : on avait envoyé immédiatement des hommes à leur poursuite. Ceux-ci revinrent à la nuit : les voleurs avaient un chameau et filaient vite; au soir tombant, ne pouvant plus suivre les traces, il avait fallu s'arrêter et l'on avait marqué

par des brisées l'endroit où la poursuite avait cessé.

Le capitaine, aussitôt, me donna l'ordre de partir avec un détachement, de façon à me trouver au petit jour à ce point précis.

A quatre heures et demie du matin, le 28 juin, je me mis en route, avec huit spahis, en selle nue, allégée de tout poids. L'aube se montrait comme nous atteignions les brisées ; quand lejour parut, nous commençâmes la chasse.

Mon sous-officier Comuba et le brigadier Oma-Bâ, particulièrement intelligents et au fait des ruses indigènes, marchaient en tête, suivant pas à pas les marques, qui du reste ne tardèrent pas à s'éloigner des chemins, pour serpenter dans la brousse.

Généralement, les Maures marchent hors des routes : ils se dirigent admirablement, et c'est difficile, dans ce terrain désespérément uniforme, sans points de repaire ; le soleil, dans le jour, les étoiles, la nuit, sont les seuls moyens d'orientation, car,

au delà de la frontière du Sahel, il n'y a que de fort rares montagnes et des marigots insignifiants.

Tant que la piste resta en terrain sablonneux, nous marchâmes rapidement, mais je me rendis compte bientôt de la tactique des fugitifs, lorsque nous atteignîmes un sol ferrugineux sur lequel aucune marque ne pouvait subsister.

Alors, il fallut nous disperser en un cercle dont nous augmentions progressivement le rayon, afin de découvrir de nouveau les traces, — traces, du reste faciles à reconnaître, laissées par un chameau et deux hommes à pied, l'un portant des sandales, l'autre sans rien.

Enfin Omar-Bà poussa un cri et m'appela.

Nous accourûmes tous : il tenait la piste. Dès lors, nous fûmes souvent arrêtés : le brigadier mettait pied à terre et se penchait, de façon à saisir le moindre indice; quand le sol était caillouteux, il y avait

toujours un peu de sable et il saisissait la moindre empreinte.

Les Maures, partis droit sur le nord, s'étaient brusquement rabattus au sud-est, puis, en zigzaguant, avaient atteint le village de Korkoio ; aux abords de ce hameau, leurs pas se confondaient avec ceux des habitants : ils avaient marché, à cet endroit, en changeant trois fois de direction sur cent mètres.

J'entrai dans le pays, avec deux spahis ; les autres restèrent à se promener autour, cherchant des indices, questionnant les passants, surveillant les abords.

Je convoquai le dougoutigui, le questionnai, et il me parut ignorer de bonne foi. Le marabout, alors, me fit dire par Coumba :

— En faisant le salam de minuit, des voyageurs m'ont demandé où étaient les puits. Je le leur ai dit. L'un d'eux y est allé. Puis ils se sont étendus pour dormir.

— Combien étaient-ils ?

— Ils étaient cachés dans l'ombre Au

moins deux. Quand je suis venu faire le salam de la quatrième heure, ils n'étaient plus là.

Sur le conseil du chef, je pris la route du nord : elle conduisait à une montagne voisine et c'était le chemin habituel des Maures.

Comme je quittais le village, assez ennuyé, un de mes hommes, Fadania-Sako, appela Omar-Bâ et lui montra le sol : nos fameuses traces semblaient reparaître.

Nous partîmes donc avec plus de confiance.

Deux cents mètres plus loin, nous vîmes unepetite troupe venir vers nous : je l'arrêtai et, Coumba me servant d'interprète, j'appris que j'avais affaire au frère du dougoutigui de Korkoio. Je lui contai ma mission et il me dit avoir vu, à environ cinq cents pas, une troupe de Maures qui se dissimulait dans la brousse; peut-être aurais-je là des renseignements ; lui-même s'offrit à me guider.

Un quart d'heure après, nous arrivions à ce campement : les tentes n'avaient pas été déployées, les ballots de mil étaient entassés auprès, les chameaux paissaient aux alentours. Mes spahis firent le cercle ; deux d'entre eux allèrent patrouiller à quelque distance.

Ils étaient là une dizaine de nomades, des vieux à barbiche blanche, tous quelconques, sauf deux qui m'intéressèrent vivement : l'un de ceux-ci était assis au milieu un chapelet de marabout enroulé autour du cou, la peau était plus blanche que celle des autres. Jamais je n'ai vu type d'homme plus beau, un vrai profil romain, le nez fin et droit, la bouche bien dessinée et fièrement arquée, des yeux et des dents splendides, une chevelure longue, épaisse, rejetée tout en arrière, encadrant la figure, le cou nu émergeant du pagne misérable, en loques.

L'autre était son fils et tenait du père la régularité, la finesse, la fierté des traits.

Aidé de Goumba et d'un spahi qui savait le maure, mais pas le français, je questionnai ces gens qui nièrent absolument avoir aucune connaissance du rapt ni des rapteurs. Ils répondaient froidement à mes questions, en mots brefs et durs, sans un geste des mains, sans une impression sur leur visage.

Je les menaçai alors, s'ils refusaient de me renseigner, d'emmener prisonnier le jeune fils du chef ; je le fis même ligoter et annonçai que je l'emmenais en otage, qu'on le mettrait aux fers à Nioro...

Le père sembla ému, mais l'enfant ne broncha pas, ne fit ni un geste, ni un signe d'émotion.

Je désespérais de rien savoir, quand un des spahis, qui était près de moi, parla bas à Goumba.

Gelui-ci me dit :

— Ecoute. Delamané-Sissoko vient d'apprendre, par la petite fille qui est là, que les deux Maures sont passés cette

nuit ici, avec un chameau portant la captive ; ils se sont arrêtés et sont repartis ce naatin ; un des voleurs est resté. La petite a été volée ; elle est Sarakolaise ; elle craint d'être tuée si on sait que c'est elle qui dénonce les Maures.

— Bien. Dis-lui qu'elle n'ait pas peur. Je vais l'emmener à JNioro où elle sera libérée et protégée.

Fort de cette dénonciation, je continuai mon interrogatoire; je fis délier le jeune Maure qui ne marqua d'ailleurs aucune satisfaction ; grâce à la fillette, je me convainquis que les deux vieux marabouts et celui qui semblait le chef étaient de connivence avec les rapteurs, je les fis donc amarrer, et nous reprîmes le chemin du poste, non sans avoir prévenu les autres que les trois prisonniers ne seraient délivrés que quand on aurait retrouvé la femme volée.

Le soir, nous étions rentrés vers sept heures et le commandant, à qui je fis mon

rapport, me remercia du mal que je m'étais donné.

Quelques jours plus tard, les deux vieux furent délivrés sous promesse de renvoyer la captive ; on garda en otage le Maure au beau visage.

Ce ne fut qu'au bout d'un mois que la captive fut rendue, avec une indemnité de dix moutons. La fillette qui avait dénoncé les voleurs fut mise au village de liberté, sous la protection spéciale du chef du village

EXCURSIONS A NIOGOMÉRA ET KAROULOU

Vers la fin de mon séjour, je fis une excursion intéressante à Niogoméra, grand village au sud-est de Yélimané, au pied des derniers contreforts de la chaîne qui sépare le Kolombiné du Tarakolé.

Une haute montagne, taillée en tronc de pyramide presque régulier, s'élève tout à côté : de gros rochers noirs semblent dévaler sur ses flancs, des plantes sauvages et épineuses la recouvrent, formant, dans les failles souvent profondes, d'inextricables fourrés, vrais repaires de serpents et de bêtes de toutes sortes, tels que, lorsque la végétation devient trop envahissante, il faut, comme dans la brousse, y mettre le feu.

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Jamais je n'oublierai le spectacle féerique, à Ufois grandiose et impressionnant, auquel nous assistâmes une nuit. Les habitants de Niogoméra avaient tout incendié : un cercle de feu enveloppait la montagne , grimpait au long de ses pentes, formait çà et là des foyers plus intenses, comme des colonnes embrasées ; les flammes, pareilles à des serpents étincelants, s'élevaient en zigzags, montaient à l'assaut, se dressaient soudain en gerbes immenses, puis continuaient l'ascension, et, dans la nuit, c'était un bruit singulier de crépitements et de cris d'animaux effrayés, confondus en une lointaine rumeur.

Un des flancs de cette montagne est particulièrement vénéré. Près de l'angle le plus rapproché du village, les rochers sont découpés et les blocs immenses, disposés au hasard des convulsions du sol, affectent des figures bizarres, dans lesquelles les Sarakolais trouvent des images d'hommes et de bêtes, qui ne peuvent être évidemment

que des dieux. Ce peuple, jadis fétichiste, chez qui rislamisme est encore peu répandu, a le culte de la nature et fait ses divinités d'arbres et d'animaux ; aussi, ces rochers fantastiques sont-ils objets de culte.

J'allai voir de près ce spectacle : le fait est que, d'en bas, un des rochers simule assez bien, grossièrement esquissé, un homme debout.

Plus loin, la mare de Koukou est également fameuse et redoutée. Un jour, le capitaine nous proposa d'y aller : lui-même s'y rendrait par le flanc ouest du pic et, avec un de mes camarades, nous le rejoindrions en partant de Niogoméra, sous la conduite de Samba-Balla, qui connaissait le pays.

A Niogoméra, il fut impossible de trouver un guide ; Samba ne connaissait pas exactement la mare ou ne se souciait pas de nous y guider; nous partîmes donc au hasard, en suivant le lit de Tarakolé, alors à sec, et ce fut une promenade délicieuse : les arbres, qui bordent le marigot, étaient

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restés très verts, leur feuillage était abondant, touffu, si fin et si léger qu'on eût dit des masses de dentelles ; au-dessus du marigot les branches se réunissaient presque, en une voûte transparente qui tamisait la lumière vive du soleil ; mille animaux variés s'échappaient sous nos pieds.

Désespérant d'atteindre la fameuse mare, nous nous décidâmes à gravir la montagne : c'était fatigant, mais facile, et nous atteignîmes la crête assez vite ; le plateau était fort accidenté, couvert de broussailles ; de petites marettes contenaient encore de l'eau, abritées sous le perpétuel ombrage des roches et des taillis.

Les chasseurs viennent souvent à l'affût dans ces parages ; quand, en effet, l'eau devient rare, les animaux viennent là chercher des abreuvoirs connus d'eux seuls ; rarement, pourtant, éléphants et hippopotames fréquentent la même source, et ils n'y reviennent qu'à de longs intervalles, se promenant des unes aux autres ; les chas-

seurs qui ont reconnu les traces s'établissent à proximité d'une de ces marettes, s'y installent un abri, ety attendent longtemps, parfois huit jours et plus.

Nous descendîmes par un ravin, une faille qui servait à l'écoulement des eaux, vrai sentier de singes : nos bottes étaient en loques, nos habits déchirés, mais cette randonnée, en plein taillis vierge, nous amusa follement ; en revenant, nous déjeunâmes sur rherbe et pûmes tirailler quelques gibiers.

De retour au poste, le capitaine qui n'avait pu gravir que la moitié du pic, beaucoup plus haut de près que de loin, projeta une nouvelle excursion à Koukou pour le dimanche suivant. Le samedi donc, nous préparions notre expédition, car nous devions déjeuner là-bas, et déjà nos apprêts étaient presque terminés, quand un ordre arriva du commandant de région : j'étais envoyé en patrouille à Karoulou, petit hameau frontière, moitié maure, moi-

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tié sarokolais, au nord de Kremis. 11 s'agissait de savoir si des caravanes nomades n'avaient pas été vues dans les environs, cherchant à franchir la frontière qui leur était fermée et sans doute à enlever quelques troupeaux : les gens du pays les avaient signalées et réclamaient des secours.

Je partis donc aussitôt et allai m'installer dans ce village, où les cases étaient fort piteuses, délabrées, sales, étroites.

J'envoyai Samba-Balla, mon maréchal de logis, se promener en reconnaissance, il atteignit la mare du Djeli-Mayel, qui dépend du Kolombiné, et aperçut quelques Maures remontant vers le nord.

Le lendemain, mon capitaine et mon lieutenant me rejoignirent avec un demipeloton et nous allâmes faire une partie de chasse.

C'était un vrai pays de cocagne pour le gibier, qui, n'ayant jamais été traqué, ignorait la fuite et la ruse : les arbres étaient pleins de pintades, les perdrix se sauvaient

à peine en trottant, la tête haute, ignorantes des armes à feu, les outardes tombaient à foison.

Au fond d'un marigot à peine desséché, nous découvrîmes des traces d'éléphant : un cercle d'environ trente mètres de diamètre, profondément enfoncé dans le sol, où nos pas marquaient à peine.

L'après-midi, le capitaine organisa des jeux de course et de saut auxquels prirent part les habitants; d'abord méfiants et craintifs, ils s'amadouèrent vite, en voyant distribuer aux vainqueurs du sucre et du tabac.

Le soir, pour remercier notre chef, on lui fit tam-tam ; il y avait de jolies femmes parmi ces Maures et elles accompagnaient la musique en battant desmainsen cadence ; des griots frappaient le bafou et raclaient leur crin-crin ; les danseurs s'agitaient en une pantomime échevelée, décrivant des scènes guerrières ou idylliques qui se devinaient sans interprète. La lune, très lim-

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pide, très lumineuse, éclairait seule cette scène, toute en ombres noires coupées de taches blanches, sans transition...

En rentrant au poste, nous aperçûmes toute une réunion d'Européens qui nous attendaient... Nous pensions avoir affaire à des passagers, mais beaucoup étaient spahis : c'était la relève qui venait de débarquer.

Le 1®^ janvier 1899, le capitaine nous réunit à sa table pour fêter la nouvelle année et il nous offrit le Champagne. Oh ! les souhaits sincères de bonne santé et de succès ! Comme chacun de nous ferait des prodiges pour se distinguer ! Mais, hélas ! les occasions étaient si peu nombreuses I... Faire colonne ! voir le feu ! Combien rares, ceux qui auraient la chance de se battre, de se détendre un peu, de montrer ce qu'ils avaient au fond du cœur, de bravoure, d'audace et de dédain du danger!

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