‹ Journal d'un spahi au Soudan, l897-1899Chapitre 27 sur 37 · janvier. — Goumbou · texte numérisé non relu

janvier. — Goumbou

Pendant mon séjour à Goumbou, le commandant m'envoya faire une tournée de police vers Karouga, voulant intimider les nomades en leur montrant des forces nombreuses. Nous ne vîmes rien d'ailleurs et le reste de notre temps s'écoula paisiblement, jusqu'au 31 janvier où je repartis pour Sokolo.

Un jour, nous allâmes rendre visite à un campement maure établi aux environs avec ses troupeaux. Le chef nous montra les cuirs qu'on y travaillait, en dessinant et peignant des ornements généralement rouges sur jaune, — peaux de boucs, bottes, tapis de selles, brides, sabres. Les indigènes n'ont aucun goût artistique et les Maures seuls importent ici un pâle reflet des arts arabes.

Abrités sous leurs tentes brunes, basses, dont l'ouverture est relevée par deux piquets, ces gens vivent fort unis; les femmes, soigneusement serrées dans leurs pagnes bleus, la tête recouverte d'un boubou, travaillent peu; les hommes font toute la besogne et les enfants conduisent les troupeaux dans la brousse; le soir, les bêtes rentrent au camp, qu'entoure une enceinte épaisse de broussailles épineuses.

Une autrefois, nous allâmes visiter l'autrucherie, installée à un kilomètre du poste dans un vaste kraal d'un kilomètre carré au moins.

Ce kraal est la brousse même, simplement limitée par une haie que consolide une barrière ; un puits est creusé près de l'entrée, des auges et des réservoirs sont disposés autour, une case s'élève à proximité et sert de logement au gardien.

Sur notre demande, celui-ci fit accourir le troupeau, en lançant de longs sifflements répétés, très aigus. Nous nous étions dissi-

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mules et bientôt nous vîmes à travers les arbres les petites têtes plates et décharnées, aux yeux ronds, bêtes et inquiets, puis les longs cous roses s'agitant par saccades; enfin un grand mâle aux plumes noires et blanches sortit des broussailles, s'arrêta aux écoutes, fit quelques enjambées au grand trot, deux ou trois zigzags, s'arrêta, repartit, approchant par une ligne brisée, ses courtes ailes ouvertes aidant sa course ; les femelles grises, une douzaine peut-être, suivaient, aussi hésitantes, ne faisant pas dix pas sans un crochet ou un arrêt.

Au moment où elles s'approchaient de l'abreuvoir, nous fûmes aperçus, signalés, et la troupe effarée s'enfuit à toute vitesse se cacher au plus profond du kraal...

C'est, je crois, la première autrucherie créée au Soudan, une innovation heureuse, destinée à fructifier avec un peu de persévérance, de soins, de surveillance et d'honnête.

AGoumbou, également,ily a un troupeau

de chameaux. Ils rendent en ce pays de précieux services, mais ils ne peuvent y supporter la saison des pluies; pendant cette période, il faut, comme font les Maures, les envoyer au nord, dans les parties du Sahel qui avoisinent le Sahara et sont à l'abri des inondations; sans cette précaution, les malheureux animaux si durs, si résistants, d'entretien si facile, crèvent comme des mouches.

6 février-d août. — Sokolo.

Après un an, me voici de retour à Sokolo, oùje retrouve de bons amis et de nouveaux camarades.

Je vais avoir ici mon centre pendant plusieurs mois, mais l'étape sera moins sédentaire qu'à Yélimané et sans cesse je recevrai des missions qui m'entraîneront au loin.

La vie de poste est moins pénible ici qu'ailleurs : les logements sontconfortables, la garnison est importante et, anciens et nouveaux, nous sommes nombreux à Sokolo.

De toutes les heures de la journée, celles des repas sont les plus agréables., car alors nous nous trouvons tous réunis et la gaîté ne chôme pas, de la part des arrivants surtout, qui sont encore peu blasés et s'amusent des moindres riens.

Le matin, nous déjeunons dans une salle au-dessous des pièces que j'occupe avec trois de mes camarades.

La température reste délicieuse dans

cette salle, grâce au panka^ sorte d'éventail suspendu au plafond, qu'un gamin agite au moyen d'une corde qui y est rattachée par tout un système de poulies et dont le continuel mouvement produit une fraîcheur fort appréciable. Il y en a partout de ces -pankas^ surtout dans les bureaux; le petit négrillon qui les met en mouvement s'appelle aussi par extension ;j«n^a; on lui donne une ration deux fois par jour et cinq francs par mois.

Le soir, nous dînons sur le mirador, terrasse carrée, élevée contre le bâtiment et à hauteur de la véranda du premier étage. Le repas fini, on sert le café, le thé, on éteint la lumière, qui attire les moustiques, et nous restons là, fumant, étendus dans nos fauteuils, heureux derespirerl'air frais de la nuit.

Devant nous s'étend le grand village dont l'ombre s'éclaire de la lueur des foyers; le tam-tam, les cris des enfants qui se baignent dans la mare s'éteignent bientôt

e\ nous restons de longues heures sans nous décider à rentrer dans nos cases étouffantes.

Parfois ceux d'entre nous qui ont une belle voix chantent les airs connus, si agréables à entendre, en ces pa^s lointains.

Souvent, chacun raconte ses souvenirs :

l'adjudant a beaucoup voyagé, connaît l'Annam, le Tonkin, Cayenne, la Nouvelle- Calédonie et nous conte les fêles d'Orient, les splendides défilés de toutes les richesses des temples, les animaux fantastiques qu'on promène en grande pompe ; puis les expéditions du Tonkin, dans les rizières, dans les marais aux inextricables canaux, ou dans les montagnes, que les chevaux du pays ne sauraient gravir ; la vie de poste à la frontière chinoise, avec les continuelles alertes des pirates, leurs surprises, leurs ruses, leur implacable cruauté.

Un autre sous-officier était, deux ans plus tôt, à Madagascar et a pris part à la conquête : il nous retrace la marche terrible à travers les forêts vierges, les ma-

lades qui sèment la route et encombrent les ambulances, l'énorme gaspillage des vivres, des munitions, des matériaux laissés en amas sur la plage.

Mais toutes ces conversations, ces longues causeries dans la nuit étoilée se terminent toujours de même et finissent par converger vers un même sujet, vers un même souci, un même attrait : la France !

Alors, chacun s'anime et l'on escompte l'avenir aux souvenirs du passé : les aventures joyeuses, les journées gaies, les fêtes d'antan, la vie de là-bas, au régiment, en congé , en famille , sont rappelées par chacun avec enthousiasme, car ce passé si bon, c'est ce qu'on rêve pour le retour...

Souvent, le soir, seul avec un ami, je sors faire un tour dans le village, au clair de lune. Les cases rectangulaires, violemment éclairées, présentent des faces blanchâtres à côté des murs tout noirs ; autour des feux, dans les cours ou sur les places, les indigènes sont étendus, enveloppés dans leurs

pagnes, allongés sur le sol; sur la grand'place on entend le tam-tam, les claquements des femmes qui accompagnent les chants des griots et les danses des coryphées au son du balafou; la mare est agitée par les plongeons des gamins qui barbotent en criant ; près des mosquées, les marabouts instruisent les enfants et ceux-ci, munis de grandes tablettes en bois, où sont inscrits les versets du Coran, en arabe, lisent en chantant tous ensemble, répétant indéfiniment les phrases jusqu'à ce qu'ils les sachent; plus loin, aux abords du village, dans le marigot, les femmes se baignent, voilées de la demi-obscurité de la nuit ; plus loin encore, c'est le brasier ardent où l'on chauffe la poterie; puis, aux heures fixées, le marabout monte sur la mosquée et lance au ciel l'invocation à Allah.

Nous errons lentement, de cette allure molle qu'on appelle a pas colonial », parlant de la France, de l'avenir, de nos espérances...

Au début de mon séjour, les chevaux nous causèrent beaucoup d'ennuis.

Il régnait en ce moment sur le peloton une épidémie terrible qui abattit successivement nos montures. Un beau matin, telle bête avait des coliques, puis une diarrhée épouvantable que rien n'arrêtait ; en une journée, elle se vidait complètement, ses forces diminuaient, elle finissait par s'abattre et mourait en quelques instants, épuisée. A l'autopsie, l'estomac et les intestins étaient presque vides, mais, à la place des aliments, il y avait une quantité inouïe de gros vers, ronds, épais, énormes, qui fourmillaient par milliers, encombrant, obstruant les boyaux.

Une dizaine de nos chevaux disparurent ainsi ; on attribua cette maladie à un empoisonnement. Comme aucun animal des écuries du cercle ni du village n'étaient atteints, on en conclut que les nôtres en avaient pris le germe dans une mare, en

venant de Goumbou à Sokolo. Bientôt, du reste, ces mauvais instants furent passés ei: peu d'incidents troublèrent les jours de repos que je passai à Sokolo entre mes divers voyages.

Un soir, comme je rentrais chez moi, je vis tous les boys, tirailleurs et Européens, courir vers le village en criant ; le temps me pressait, je ne pus suivre le mouvement et je ne sus qu'après ce qui s'était passé.

Trois lions, ne trouvant plus d'eau pour s'abreuver dans la brousse, étaient venus en plein jour, avec un sans-gêne inouï, jusqu'à la grande mare qui est aux portes de Sokolo.

Les noirs épouvantés avaient donné l'alarme; tout le monde s'était enfermé, ceux qui avaient des fusils s'étaient armés, les blancs, prévenus, s'étaient rendus à la mare et, là, avaient fait sur ces malheureuses bêtes, bien plus altérées d'eau que de sang, des feux bien nourris : deux lions

se sauvèrent, un resta étendu ; on Femmena au poste : il était criblé de balles, comme une écumoire, et chacun affirmait l'avoir tué, reconnaissant son coup de feu au bon endroit... Du moins, plus tard, quand on serait en France, tous pourraient se vanter d'avoir chassé et tué le roi du désert!

Ces lions n'ont pas de crinière ; grands comme deux fois un gros danois, ce ne sont pas les fauves les plus dangereux du Soudan ; l'éléphant et surtout la panthère sont bien plus redoutés : le premier parce qu'il détruit tout, franchit les plus sérieux obstacles et que, solitaire, blessé ou accompagné de petits, sa fureur est terrible ; la seconde, parce qu'elle attaque sans provocation ni besoin, saute sur l'être vivant qui passe à sa portée, entre dans un village , égorge un dormeur, rampe près d'une route et bondit sur le voyageur isolé, tue pour tuer et n'a peur seulement que de la lumière ou du feu. Le lion, lui,

n'attaque pas, à moins qu'il n'ait très faim ou ne craigne pour ses petits.

Cette aventure avait fort ému le village, agité déjà, à cette date, par les grandes fêtes du jour de l'an musulman.

Le matin, toute la population était venue faire tam-tam au capitaine, depuis les tirailleurs avec leurs dames, leurs demoiselles et leurs petits, jusqu'aux indigènes avec leurs épouses dans leur parure de cérémonie.

Celles-ci, pour la circonstance, s'étaient lavées soigneusement, — grand luxe, étant donnée la rareté de l'eau à cette époque ; puis, le corps bien enduit d'une couche de beurre de Karité, les ongles et les dents rougis, les lèvres et le tour des yeux bleuis, elles s'étaient fait coiffer et avaient revêtu leurs plus beaux atours : coquillages dans les cheveux, anneaux au nez et aux oreilles, boubous neufs, blancs ou rouges, pagnes à larges raies couverts de dessins, et, aux pieds, des samaras

jaunes à quadruples semelles sans talons. Telles quelles, elles étaient irrésistibles et le mioche qu'elles portaient dans le dos, fixé dans un tour de pagne bien serré, ne les reconnaissait plus, si ce n'est au parfum de Karité.

Abd-el-Rhaman, le chef de Sokolo, un de nos puissants ennemis de jadis, yint aussi, comme chaque matin, saluer le commandant de cercle, couvert, pour la solennité, du manteau d'apparat que les Français lui avaient donné, une dalmatique en velours noir, lourdement brodée d'or. 11 arriva en grande pompe, escorté des vieux du village et accompagné de l'interprète Mamadou Sali, tout habillé de blanc. Gros personnage lui-même, ce Mamadou Sali était parent de Mademba, fama de Sansanding, du capitaine Mamadou-Racine, fama du Bambone, allié aux plus puissants bouniouls de la colonie, luimême fort riche, et habitait près du poste une maison à étages, bâtie sur le modèle

de nos logements, toujours encombrée des familiers qui venaient, comme jadis cela se pratiquait chez les nobles Romains, le saluer, le couvrir de louanges et se faire combler de présents, d'aliments et de boissons.

Moi-même, à cette occasion, je reçus les femmes de mes spahis venues me saluer en ces termes :

— Toi y as bon, toi y as grand, toi y as fort ! Ton père y a grand général ! Ton père y a grande case !...

Ordinairement, la litanie coûtait deux sous, mais, aujourd'hui, il fallait être grand seigneur et je ne m'en tirai pas à moins de deux moutons que je leur offris à 6 francs pièce.

Dans les mois qui suivirent j'eus encore l'occasion d'assister à d'autres fêtes, notamment la circoncision des petits indigènes et le 14 juillet, qui tombèrent presqu'en même temps.

La première solennité a pour les enfants

du pays une importance analogue à celle que nous inspire notre première communion. Pendant plusieurs jours auparavant, le marabout les réunit, leur fait faire une sorte de retraite, les instruit sur l'islamisme ou le fétichisme, leur apprend la religion, les usages, leur donne les principes de la vie, ceux qui devront désormais diriger leur existence d'homme ; après l'opération, il les garde une huitaine de jours; enfin, quand cette retraite est terminée, il y a une grande fête : les enfants, vêtus pendant ce temps d'un boubou jaune, l'échangent contre le cour si ^ culotte qu'ils ne quitteront plus, si élémentaire que ce puisse être ; on festine dans les familles et, dans chaque case où l'un d'eux pénètre, on doit lui donner tout ce qu'il demande. La cérémonie à laquelle j'assistai eut lieu à deux cents mètres du poste. Les marabouts et forgerons officiaient, en présence des pères et frères des patients ; ceux-ci ne poussaient pas un cri, pas une plainte ; les

coqs sacrés étaient réunis là et les opérateurs, au fur et à mesure, leur donnaient pâture.

La cision des fillettes eut lieu en même temps dans le village.

Le 14 juillet, la fête des toubabs^ donna lieu, quelques jours après, à d'autres grandes réjouissances.

Le matin, tirailleurs, spahis, indigènes, hommes et femmes, vinrent successivement honorer le commandant de cercle de leur joyeux tam-tam.

Comme pour le jour de l'an, tous avaient sorti les plus belles parures... Ces dames, parfumées au beurre de Karité, avaient leurs boubous blancs, leurs pagnes à grandes raies et à ramages exquis; elles étaient fraîchement coiffées, les cheveux tressés en fines nattes, relevés en forme de casque, ornés de coquillages, de morceaux de corail, d'iris, entourés d'un élégant mouchoir rouge ou blanc; des bracelets, des bagues, des colliers de verroterie et

de cuivre, chargeaient leurs oreilles, leur nez, leur cou, leurs poignets, leurs doigts, leurs chevilles, jusqu'aux phalanges de leurs pieds. Les jeunes filles se distinguaient à l'absence d'anneau dans le nez, et à son remplacement par une délicieuse petite ficelle... Ces messieurs, en grands boubous blancs tout neufs et coursis bleus, des bottes ou des samaras aux pieds, coiffés du bonnet blanc et du grand chapeau de paille pointu, portaient aussi, au cou, d'innombrables gri-gris.

Vers quatre heures, les officiers et Européens du poste se transportèrent près du village, sur une vaste place nue, où l'on avait dressé une tente.

On procéda d'abord aux courses, courses indigènes et à la française. Les premières sont différentes des nôtres : chaque concurrent galope successivement sur unjparcours de petite étendue, se lance à fond de train et, debout sur les étriers, s'agite désespérément, fouaille sa bête, lui laboure les

flancs et l'excite de la voix. On admire le cavalier, son ardeur, sa souplesse, sa prestance ; son grand boubou blanc forme un nuage flottant; son chapeau est rejeté en arrière sur son dos ; arrivé au bout de la carrière, il se renverse sur le troussequin de sa selle, des deux bras se pend à ses rênes et arrête brusquement, sur les jarrets, son cheval au galop : le mors arabe déchire le palais de la malheureuse bête, lui brise les barres, lui coupe la mâchoire inférieure, et elle glisse sur les jarrets, la gueule en sang. C'est superbe, on trépigne d'admiration, le plus brutal a le prix.

On fît ensuite des courses à la française, sur un long parcours : tous les noirs qui possédaient une monture furent alignés et, au signal du starter, partirent à toute vitesse, en hurlant et gigotant. 11 fallait arriver à un endroit déterminé : une dizaine de chevaux décrivirent une demivolte et entraînèrent leurs propriétaires dans le village ; les autres s'échelonnèrent ;

plusieurs piquèrent droit sur la foule épouvantée; enfin, quatre ou cinq arrivèrent en groupe : en tête était un petit bounioul de l'école, monté sur une grande diablesse de bête, qui galopait tranquillement ; il arriva bon premier, au dépit des vieux cavaliers, aux harnachements superbes, aux tapis de cuir maures peinturlurés, qui n'avaient pu diriger leur course.

Il y eut deux ou trois chutes, dont une assez grave.

Après, eurent lieu d'autres amusements plus calmes, tels qu'escalader le mat de cocagne ou le mât de beaupré et casser, avec un bâton, une cruche d'eau, les yeux bandés ; il y eut aussi une course de femmes tenant sur leur tête une calebasse pleine d'eau : elles devaient la porter en équilibre, sans les mains et sans laisser tomber une goutte du liquide ; d'abord, ne comprenant pas, elles arrivèrent en courant, inondées d'eau, la calebasse vide ; on recommença et la seconde épreuve fut très amusante : sur

dix, six arrivèrent au but. Enfin, on invita des noirs à prendre avec leurs dents des sous semés dans une calebasse pleine de farine. On juge de l'effet !

La fête finit par une violente tornade qui mit en fuite tout le monde.

Le plein été est en effet la saison où se multiplient ces perturbations atmosphériques fort curieuses. Avant, la chaleur est plus lourde que jamais ; les animaux sont épuisés, nerveux, inquiets ; de grands oiseaux, des vols de canards traversent l'air à tire d'aile; au loin, l'atmosphère se trouble, la ligne d'horizon s'efface dans une brume vague ; soudain, le vent s'élève, par violentes bourrasques. Les indigènes, alors, montent sur leurs toits, examinent l'horizon, bouchent vivement les lézardes ou les trous de leurs cases, ferment toutes les ouvertures.

Peu à peu, le vent devient plus violent, plus continu; au loin, vers Test généralement, un nuage s'étend sur une ligne im-

mense, formant un épais bourrelet tout noir, qui envahit le ciel et avance très vite ; l'air est complètement saturé des flots d'une poussière légère, tine, implacable, qui pénètre partout, aveugle complètement ; enfin de larges gouttes d'eau s'écrasent sur la terre brillante, le nuage de plomb fond brusquement en une averse torrentielle et, en un instant, tout est inondé : les marigots roulent à pleins bords, le moindre creux devient un ravin, la plaine est un lac sans limites, on ne voit plus le sol, les animaux surpris dehors tournent la croupe au vent et baissent la tête.

Le déluge dure une demi-heure, parfois une heure ; par la moindre fissure, l'eau s'engouffre dans les cases ; les toits, les murs en pisé fondent en boue ; puis le vent chasse au loin les nuées, le ciel reprend en un instant sa limpide clarté, son bleu ardent, le soleil reparaît plus éclatant que jamais et l'eau s'écoule rapidement dans le sable.

Les cigognes noires, les blanches aigrettes, les canards, les outardes, perdrix, pintades secouent leurs ailes et quittent leurs frêles abris, le vol encore lourd, — et c'est le bon moment pour la chasse...

Souvent aussi, avant la nuit, j'allais faire un tour dans la brousse. Je partais à cheval avec mon planton, Mamadi-Taraoré, et j'aimais surtout à m'installer à l'affût près d'une mare : les canards viennent, le soir, s'y poser volontiers, le canard siffleurtout noir, qui vole en échelons; ou le gros canard, grand comme un cygne, au plumage demi-deuil, au gros bec surmonté d'une excroissance rugueuse et armé aux ailes d'un éperon solide.

Que d'accès de fièvre j'ai ainsi attrapés dans cette fréquentation des marais ! Là-bas, du reste, la fièvre ce n'est pas chose rare, on l'a comme on a un rhume en France ; c'est moins long, plus pénible, plus débilitant, mais aussi banal.

Heureusement je pouvais acheter du

Champagne : une demi-bouteille de tisane ordinaire qu'Hermann voulait bien me céder pour quinze francs !

Cet Hermann avait d'ailleurs mon estime , quoiqu'il fût Allemand et non naturalisé.

Représentant d'une maison de Kayes, il était arrivé depuis une dizaine de semaines et avait apporté une provision de marchandises, tant pour les noirs que pour les blancs ; il était le premier traitant européen qui fût encore venu jusqu'à Sokolo.

Le capitaine l'avait de suite invité à se faire naturaliser s'il voulait s'installer ici ; l'Allemand avait opiné, dit qu'il allait immédiatement faire venir ses papiers et s'était provisoirement installé dans des cases modestes. Son comptoir, bien garni, situé au centre de la ville, avait été de suite très achalandé : étoffes, verroterie, alcool, liqueurs, filèrent rapidement. 11 vivait modestement avec son boy, sa femme, une ouoloff, et la servante de madame ; il avait envoyé de tous côtés des estafettes et les

Maures, dont les caravanes commençaient à arriver, convergeaient vers sa case avec un ensemble parfait, apportant la gomme en abondance : il prenait tout et les indigènes étaient ravis de pouvoir écouler leur marchandise à la frontière même :

ils s'en défaisaient à meilleur compte pour eux et pour l'acheteur.

Cet Hermann fit des affaires d'or, sans bruit, sans cérémonies ; il travaillait dur, vivait de peu et me semblait remarquablement intelligent, adroit et énergique ; sec, maigre, les yeux vifs, c'était le vrai traitant, qui ne gaspille ni son temps, ni son argent, en siestes, en chasses, en promenades, enbonne chère et en confortable.

Trois mois se passèrent, toute la gomme apportée par les Maures dans un rayon de cinquante lieues avait été raflée par Hermann qui avait déjà expédié à Kayes plusieurs caravanes frétées par lui; il usait de tout, bœufs, bourriquots, chameaux, profitait de toutes les occasions qui se pré-

sentaient et arrivait ainsi à effectuer le transport à bon compte.

Un matin, le commandant de cercle le fit appeler.

— Eh bien, et ces papiers?

— Je les attends d'un jour à l'autre, capitaine.

— Je commence à être àbout de patience. Vous sembiez faire du commerce plus sérieusement que ne le comporte votre patente, basée sur la pacotille que vous avez apportée.

— Sur quoi d'autre voudriez-Yous donc la baser?

— N'importe. Si, dans huit jours, vous n'avez pas réglé votre situation, je vous prierai de vous en aller.

— C'est inutile, capitaine. Je vois queje n'ai plus rien à faire ici ; vous mettez déjà des entraves à mon entreprise. C'était un essai : je ne le pousserai pas davantage.

Une semaine après, en effet, Hermann nous fit ses adieux et reprit la route de

Kayes, avec une caravane composée d'animaux portant ce qui lui restait de gomme. Il me dit que la vente de sa pacotille soldait largement tous ses frais de transport et de logement et qu'il avait fait pour environ 40 000 francs d'affaires avec la gomme, ce dont il retirait un quart de bénéfice. Il rentra en ligne droite, par la brousse, vivant presque à la bounioule, et ne s'en portant pas plus mal.

C'était là un vrai commerçant ; ce qui perd les colons et traitants français, ici, c'est le gaspillage qu'ils font au début de leurs fonds, pour leurs plaisirs.

Ainsi passaient les jours calmes à Sokolo ; entre temps, les uns et les autres, nous étions employés à toutes sortes de besognes : l'adjudant terminait une briqueterie qui avait donné bien du mal; le capitaine faisait du ciment pour en enduire les terrasses et réunissait les spécimens des bois indigènes qu'on lui demandait, en vue, je

crois, de FExposition universelle ; moimême il m'arriva de faire l'arpenteur.

Le commandant de cercle avait donné, pour tous les soldats, des terrains, près de leur camp, pour qu'ils pussent les cultiver ; je répartis la concession des spahis en vingt-quatre portions égales, bien mesurées, puis je les numérotai et tirai au sort, après que les gradés et les premières classes eurent choisi; enfin je leur distribuai les graines qu'ils désiraient : qui du mil, gros ou petit, qui du maïs, ou du riz. On donnait un hectare environ par homme; c'était beaucoup trop et, dès le début, ils se mettaient à plusieurs pour cultiver les terres les plus voisines.

Pendant ce temps d'autres camarades s'intéressaient à l'école. Dans chaque poste, en effet, on s'occupe activement de l'instruction des enfants et à Saint-Louis, à Kayes, à Nioro, notamment, les résultats en sont très brillants : les élèves sont tous fils de chefs ou d'employés du gouverne-

ment et c'est parmi eux qu'on recrute les percepteurs, les télégraphistes, les secrétaires, les interprètes. A Sokolo ils étaient une quinzaine, choisis parmi les notables du cercle ; toujours coiffés d'une toque rouge, ils portaient le boubou rouge le dimanche, blanc la semaine; ils faisaient là de bonnes études élémentaires, écrivant en français au tableau noir, lisant, apprenant le calcul et la géographie, et c'était cette dernière science qui les étonnait le plus, car ils avaient peu voyagé et ne se rendaient pas facilement compte de l'immensité du globe...

VOYAGE A SOMPI (1-13 MARS)

Le 1^^ mars, me voici en route pour Sompi, poste important près du Niger. J'accompagne M. Copolani qui va s'embarquer pour Tombouctou.

M. Copolani est un jeune homme de vingt-sept ans, très vigoureux, et d'un sang-froid extraordinaire. Secrétaire particulier du Gouverneur de l'Algérie, administrateur colonial à trois galons, c'est déjà un homme célèbre.

Depuis l'âge de seize ans, il se livre en Algérie à l'étude des sectes indigènes; vivant au milieu des Arabes et de leur vie, il s'est passionné pour ces études.

Son but est d'arriver à connaître à fond la religion musulmane, de gagner la con-

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fiance des chefs de tribus, de pénétrer jusqu'à eux et d'arriver, par la conviction, à soumettre ces peuples à notre civilisation et à notre influence.

Lemoyen qu'il préconise est la confiance. Les Arabes nous ignorent, nous redoutent, nous méprisent ; le contact entre eux et nous n'existe pas : il faut approcher ces hommes, vivre avec eux, leur montrer qu'on les connaît, qu'on s'intéresse à eux, qu'on les comprend, que nous pouvons et voulons leur être utiles.

Les musulmans étant innombrables, le peuple qui prendra autorité sur eux et sous la protection duquel ils se mettront, gagnera une force immense : la France est plus à même qu'aucune autre puissance déjouer ce rôle et M. Copolani cherche par tous les moyens à lui ouvrir la voie.

Il a déjà publié un gros volume, fort documenté, sur les sectes musulmanes ; il paraît que c'est en Allemagne que cet ouvrage s'est le plus répandu.

En revenant au Soudan, le général de Trentinian s'est fait accompagner de plusieurs savants de toutes sortes afin de connaître exactement les ressources de la colonie. M.Copolani désirant faire une excursion au nord de Timbouctou, chez les Touaregs, le général lui a demandé de passer par le Sahel et de parler aux chefs maures, afin de les amener à une entente complète avec nous ; Copolani a consenti : muni de pleins pouvoirs vis-à-vis des Maures et vis-à-vis des commandants de régions, cercles et postes, il a rempli brillamment sa mission, malgré de grosses difficultés.

Sa manière d'agir, dans dételles circonstances, est pleine autant de bon sens que de bravoure.

11 se rend près des tribus dont il veut voir les chefs, sans armes, sans l'ombre d'appareil guerrier ; connaissant à fond ces peuplades, initié non seulement à leurs mœurs, à leur langue, mais à leur religion, à leur histoire, il se présente, en somme.

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comme parlementaire, comme porte-parole de sa race, de sa nation; il a donc tout ce qu'il faut pour réussir, sans compter son caractère officiel de représentant du Gouverneur, dont il porte la parole écrite en arabe, son prestige d'homme jeune, vigoureux, de stature superbe, enfin son sangfroid et son dédain du danger.

Il part avec un guide, un Européen, un ou deux domestiques non armés et des vivres ; arrivé à proximité de la résidence du chef auprès duquel il veut avoir accès, il fait halte. Son arrivée est connue, annoncée depuis longtemps, si rapide que soit sa marche, par cette inconcevable télégraphie des gens de brousse : débouche en bouche, de campements en campements, la nouvelle s'est répandue et il se voit observé, surveillé par des rôdeurs armés dont l'ombre surgit à chaque pas, tout prêts à arrêter d'un coup de fusil l'étranger qui se montrerait dangereux : ces maraudeurs c'est là le grand risque.

Dès qu'il a dressé sa tente, il envoie un émissaire au chef, avec des cadeaux ; il s'abouche avec le premier venu, tâche de parler à un marabout, de lui montrer qu'il n'est ni ennemi, ni hostile, qu'il apporte des paroles de paix et sait où il va. Sa connaissance de la langue, de l'histoire, des mœurs, surtout de la religion et des plus secrets rites de la secte à laquelle appartiennent les indigènes, ses paroles de paix, son importance d'envoyé du gouverneur, ses cadeaux, inspirent vite confiance et il ne tarde pas à recevoir la visite d'un émissaire direct du chef, sinon du chef luimême.

Le but, alors, est aux trois quarts atteint. Il échange avec le chef, grand marabout lui-même, les signes et les mots de reconnaissance ; il apporte la parole de paix, il connaît les doléances qu'on lui soumet, s'y intéresse, les admet et offre la concialiation qui doit remédier au mal. Il couronne enfin son œuvre par la signature de

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traités : une indemnité peu élevée de la part des Maures, la cessation des hostilités de pari et d'autre, l'entente assurée, — et la petite troupe reprend le chemin des postes, comblée de bénédictions et de cadeaux.

Gopolani fait ainsi des randonnées énormes : un chameau porte ses vivres ; les petits chevaux dévorent Fespace, car, malgré sa stature et son poids, il les mène à une folle allure ; sa résistance est fantastique et a fait mon admiration.

Suivant donc les habitudes de mon compagnon, nous voyageons à toute vitesse ; deux spahis nous suivent, surchargés de provisions ; les porteurs sont en avant, à deux journées de marche, et nous les retrouverons à Boundoubadi pour nous ravitailler. Crèvent ]es chevaux, Copolani les paiera de sa poche, mais il faut qu'il soit à Timbouctou dans huit jours et, par suite, nous devons atteindre Sompi en trois ou quatre jours.

Partis à trois heures de l'après-midi, nous dînons à Farabougou sur le pouce et atteignons le puits Bergelot à quatre heures du matin ; nous arrêtons trois heures et continuons vers Nampala, poste dédouane, où nous arrivons à midi ; nous dormons presque toute la journée, changeons de chevaux et filons dans la nuit, à deux heures ; nous sommes dans la matinée à Boundoubadi, poste frontière du cercle de Sompi, garni de dix tirailleurs : là, nous trouvons nos bagages et prenons un repos utile.

Des Maures de passage viennent saluer Copolani, car son nom est déjà répandu dans toutes les tribus, il échange avec eux les salams d'usage, comme eux, fait de longues poses entre les phrases et attend qu'ils se décident à parler. Après les salutations , chacun dit un mot , une phrase banale , mais c'est le chef qui aborde le sujet principal.

Ces préliminaires sont d'autant plus

VOYAGE A SOMPI 231

longs que les personnes sont plus honorables ou l'affaire plus importante.

Nous repartons vers quatre heures du matin ; l'étape est de près de quarante kilomètres jusqu'à N'tirkaet nous passons par Léré, ancien grand village abandonné, depuis que les puits se sont éboulés.

Nous approchons du Niger et la végétation s'en ressent : la brousse est toute luxuriante, les arbres s'élancent verts, touffus, forment des taillis pittoresques ; l'herbe croît partout, les ruisseaux, les mares se multiplient : on croirait se promener dans un immense parc anglais, aux perspectives habilement ménagées et aux allées bien sablées.

Comme le soleil commence à surgir, nos chevaux s'arrêtent d'un coup : à dix mètres devant nous, un guépard femelle, avec six petits, traverse le chemin tranquillement ; nous n'avons pas le temps de leur envoyer une balle.

Après avoir dépassé les ruines de Léré,

nous tombons dans un pays marécageux :

le Niger, en hivernage, inonde toute cette région. Le gibier abonde : les sangliers s'enfuient par troupeaux, les gazelles et les cobas bondissent sous bois, s'échappent en bandes nombreuses à notre approche ; sur les marigots, canards et oiseaux blancs pullulent.

Nos chevaux sont éreintés ; nous en prenons d'autres à N'tirka et continuons la nuit d'après ; nos spahis suivent de loin ; les porteurs arriveront quand ils pourront.

Voici maintenant la région des lacs, qui forment des déversoirs au Niger, dont les larges sinuosités marquent le vain effort pour maintenir sa direction : il converge péniblement vers l'est, laissant derrière lui, sur sa rive occidentale, des lacs énormes, qui étendent son lit à plus de 40 kilomètres; puis, il décrit une vaste courbe, reprend sa marche brusquement vers le sud, sans hésitation, d'un cours pressé, semé de rapides, et ses eaux vont se jeter dans le golfe de Guinée.

VOYAGE A SOMPI 23B

Les caravanes maures encombrent la route. Après le lac de Tenda, nous contournons celui de Kabara et arrivons enfin à Sompi, sur les bords d'un troisième lac qui porte ce nom. Mon cheval ne peut plus suivre ; il s'arrête, je mets pied à terre et M. Copolani, arrivé avant moi, m'envoie une monture fraîche.

Nous avons fait une moyenne de 50 kilomètres par jour, alors que les étapes ordinaires sont de 20 kilomètres !...

Dès le lendemain, M. Copolani s'embarque sur le Niger, pour Timbouctou.

Comme j'aimerais à le suivre, à l'accompagner dans ses aventureuses expéditions, à parcourir avec lui le désert, et pénétrer dans ces peuplades sauvages qui, sous leur apparence grossière, ont des coutumes, des mœurs, des croyances plus absolues que toutes nos lois, — sociétés primitives où les traditions sont pieusement conservées dans toute leur intégrité, où l'autorité du

chef de tribu, du père de famille, du marabout, est souveraine, le patriotisme farouche, la religion fanatique, le devoir, quels que soient sa forme, son mobile et sa fin, strict et sans faux-fuyant, la mort regardée comme une chose fatale, plutôt heureuse, le courage, vertu naturelle...

Je revins h Sokolo plus lentement, en faisant les étapes régulières. Les Maures que je rencontrais venaient me saluer et me parlaient de M. Copolani. Ce blanc, venu chez eux en ami, en initié à leurs sectes, parlant leur langue, connaissant leurs usages et l'histoire de leurs tribus, les avait profondément émus; l'autorité qu'il avait reçue du Gouverneur, la puissance qu'il représentait, la sagesse et la modération de ses discours, sa bienveillance, peutêtre aussi un peu son prestige d'homme bâti en colosse et venu sans armes au milieu d'ennemis, — tout cela l'entourait d'une auréole et excitait le sympathique

VOYAGE A SOMPI 235

enthousiasme des indigènes. Il avait vraiment fait œuvre forte, bonne, et ouvert une voie d'entente qu'il était facile et puissamment profitable de suivre.

En traversant le pays abandonné de Léré, où la brousse et les étangs sont si pittoresques, peuplés de gibiers d'une variété infinie, je fis une curieuse rencontre.

L'aube pointait à peine, quand j'aperçus au loin, venant vers moi, par la route, une troupe d'animaux de haute taille. Je pensai d'abord que c'était une caravane de chameaux, quand, en approchant, je reconnus des girafes. J'arrêtai aussitôt mes hommes, mais les bêtes nous avaient vus et tournèrent à droite, filant à toute vitesse, avec un bruit d'escadron au galop.

Une demi-heure plus tard, de l'autre côté du chemin, j'aperçus une autre bande semblable. Nous n'avions mes hommes et moi ni fusil, ni carabiae, nous étant allégés de nos armes pour suivre Gopolani ; je sautai cependant à terre, pris mon revolver de

poche, qui ne me quittait jamais, et me glissai sous les fourrés. Les animaux étaient à deux pas, la tête haute, nerveux, sentant le danger inconnu ; l'un deux surtout, un peu à l'écart, chef ou sentinelle, faisait le guet, avec plus d'inquiétude. Je tirai : une des girafes bondit et toutes détalèrent.

A Boundoubadi, où j'arrivai le matin, je questionnai le chef du petit poste de tirailleurs : il me dit qu'en effet, on voyait souvent de ces quadrupèdes ; les noirs les tuaient, mais la chair était médiocre et le cuir seul pouvait servir pour en faire des semelles de bottes, des samaras, ou des lanières; le plus grand dommage qu'ils causaient était de casser souvent le fil télégraphique, contre lequel ils venaient butter avec leur grand cou ; parfois même ils se tuaient ainsi.

Je rentrai à Sokolo le 13 mars; mon capitaine me fît rédiger un rapport sur mon voyage, à travers une région encore peu connue ; je le fis avec le plus grand soin et en reçus des éloges flatteurs.

ni

Les jours, les semaines passent. A la fin d'avril, j'apprends que les sous-officiers de cavalerie aspirants à l'épaulette seront prochainement convoqués dans certains centres, afin d'y passer des examens fort sérieux.

Je me mets donc à travailler avec ardeur.

A Yélimané, je m'étais mis à revoir mes auteurs, songeant à la possibilité d'un examen, mais, depuis le mois de novembre, je n'ai pu ouvrir un livre, étant toujours en route par monts et par vaux. Maintenant que me voilà tranquille et dans les meilleures conditions pour donner un bon coup de collier, je ne perds plus un instant.

Trois jours plus tard, comme je ferme mes bouquins pour faire la sieste, par une chaleur accablante, un planton du capitaine frappe à ma porte : c'est un ordre du commandant de cercle de partir dans le plus bref délai avec le reste de mon peloton, pour rejoindre près de Dia, mon lieutenant, M. G... qui s'y trouve actuellement pour la levée de l'impôt, lui remettre mes spahis et revenir dare-dare ici où, le 9 mai, nous passerons des examens sous la direction d'un officier venu de Kayes.

Quelle tuile ! Finie la sieste ! Je fais la solde, touche les rations, boucle mes bagages, prends les ordres, distribue le campement à mes hommes, et me hâte de mettre mon demi-peloton en mesure de partir.

Le soir, aussitôt après le dîner, je prends, à la tête de mes spahis, la route de Ségou que je suivrai jusqu'à Monimpébougou, à travers une région sans eau qui s'étend

jusqu'à la limite des inondations du Niger.

Ayant la lune au début de la nuit, je voyage le soir. Nous partons à quatre heures; le soleil est encore chaud, mais la fraîcheur s'étend progressivement et augmente en raison directe de la fatigue; d'ordinaire nous atteignons le village d'étape vers onze heures.

Parfois, au crépuscule, tout en suivant ma troupe, je mets pied à terre, bats la brousse, fusil en main, tire quelques gibiers, puis remonte à cheval et nous trottons jusqu'à la nuit.

Arrivé au village, je fais entraver, soigner, laver et manger les bêtes, je me fais donner une case par le chef du lieu, et, après avoir bu une calebasse de lait, je m'étends dehors, sur une natte, ma selle sous ma tête, enveloppé dans mon burnous et ma couverture, la chéchia en guise de bonnet de coton.

Quand je me réveille, le soleil est déjà haut : mes porteurs et mon boy sont arrivés ;

je prends du café et vais faire un tour de chasse, avant le déjeuner.

Ce mode de marche est infiniment plus agréable que celui du matin, lorsqu'on part au bon moment de la nuit, et que la chaleur augmente à mesure qu'on se fatigue ; le soir, après, on ne peut guère s'endormir avant minuit, tant Fair reste étouffant.

Le troisième jour, j'arrive à Monimpébougou.

Comme la lune brille, il y a tam-tam, sur la place principale, et, à notre vue, toutes les femmes se sauvent en hurlant ; les hommes, moins inquiets, ont toutes les peines à les rassurer. Je n'insiste d'ailleurs pas ; le dougoutigui me conduit à une grande case fort propre, je l'interroge et j'apprends que mon lieutenant est parti d'ici le matin même.

Dans la journée, je visite le village, qui est curieux. Jadis fortifié et très important, c'était, d'après ce que je conclus, un centre de vaste brigandage. Au milieu, s'élève un

tata de belles dimensions, analogue, en plus petit, à celui d'Ahmadou à Ségou. De grandes cours, de vastes cases, entourées de couloirs et de petites chambres, forment un vrai labyrinthe ; sur les murs, des dessins originaux, creusés dans le pisé assez profondément, semblent représenter des calebasses, des flèches, des pilons, des fers de lances. Je suppose que ces dessins, que je retrouve dans la plupart des grandes pièces, ont une signification et rappellent des chefs, des guerriers, des familles, comme nos signes héraldiques ; chez nous, bien souvent, une molette d'éperon, une épée, un croissant, une bande, une étoile, une tour, évoquent le souvenir d'aïeux illustres; ici, flèches, lances, chapelets, ont sans doute la même attribution.

Le village, jadis important, maintenant en ruines, dépeuplé, misérable, doit sa chute à la nature du pays : les sauterelles y font de fréquentes apparitions, la récolte du mil y est pénible, le sol, peu et mal

cultivé, donne des produits de qualité inférieure.

Autrefois, pour parer à ces inconvénients, les habitants guerroyaient, saccageaient les villages voisins, faisaient des incursions dans le pays de Dia et dans les régions plus riches, compensant par le pillage ce que la nature mettait mauvais gré à rendre à leur travail ; mais les temps ont changé, notre conquête a enlevé cette ressource aux indigènes qui, après nous avoir patriotiquement résisté, ont dû détruire tata et murailles et cesser leurs déprédations ; ils ont fait alors comme les gens du pays et ont cherché dans la pêche un gain convenable ; beaucoup même se sont installés moins loin du Niger, abandonnant une terre ingrate sans compensations.

Le 28, je rejoins mon lieutenant à Nyonaet, le lendemain, je repars dès l'aube avec ordre de passer à Sokibéré, afin de voir si l'impôt est parti pour Sokolo ou en presser l'expédition.

Je ne regrette pas ce léger détour : le village est sur les rives d'un marigot qui forme un arc de cercle, dépendant du Niger ; à cet endroit, c'est un large lac, qu'on nomme étang de Kouna, du nom d'un village situé sur la rive Est.

En arrivant, je traverse de vastes prairies dans lesquelles pâturent en liberté des chevaux et des vaches ; près du village, de grands arbres verts et très touffus rappellent les plus coquets paysages de Normandie.

Le pays est riche ; les habitants sont propres, bien habillés, ont l'air actif et gai de gens travailleurs, aisés et sains; le marché, peu étendu, est animé et bruyant ; le chef enfin est moins vieux que d'habitude : la succession à la dignité de dougoutigui, bien qu'en principe élective, se fait toujours régulièrement, non de père en fils, mais de frère en frère, puis on reprend au fils du frère le plus ancien, de sorte que le chef est presque toujours un vénérable barbon.

Je m'installe dans ma case assez confortable et, après la sieste, je mène mes chevaux se baigner dans l'étang.

Moi-même je monte sur ma bête et, mes bottes enlevées, casque en tête, vêtu de toile, je m'en vais barboter et nager avec une jouissance infinie ; le lit est peu profond, je passe sur l'autre rive et fais un bon temps de galop sur l'herbe verte. En revenant, mon cheval mis en gaîté par la fraîcheur de Feau et voulant au plus vite rejoindre ses camarades dans l'étang, part à toutes jambes et m'emporte comme une flèche dans la rivière où il arrive à fond de train. Mais hélas! la pente de la berge, bien que très douce, lui est fatale et, au lieu de bondir dans l'eau, il fait un splendide panache qui m'envoie piquer une tête dix mètres plus loin. Comme mouvement d'ensemble, c'était superbe... Tandis que mon canard barbote dans l'eau et finit par se relever, absolument ahuri, calmé maintenant, un spahi me rapporte

respectueusement mon casque, légèrement ramolli à la suite de ce bain brutal.

Je rentre le 5 mai à Sokolo. Mes camarades de Goumbou et de Néré arrivent le lendemain, ainsi qu'un lieutenant de chasseurs à pied, venu pour faire passer les examens écrits, qui ont lieu les 8 et 9 ; à Nioro, à Timbouctou, àSégou et à Khati, on opéra de même, le même jour.

Le 10, satisfait de mes compositions, l'esprit allégé d'un gros souci, je repars rejoindre mon lieutenant et suis le même chemin.

A Nono, je rencontre tout un convoi de bourriquots chargés de mil, marchant sous la haute direction d'un spahi, Saarou- Boukouré : c'est une partie de l'impôt du canton de Dia que l'on conduit à Sokolo. M. G..., paraît-il, a déjà quitté ce centre et a éprouvé beaucoup de difficultés pour y accomplir sa mission; son rapide départ, pourtant, a surtout été suscité par le mauvais temps et le manque de vivres.

Le soir même, je le retrouve à Tougouma : il est installé près du village, dans un ravissant petit bois ; jamais, en effet, il ne veut loger dans le pays même et, à chaque étape, il se fait élever une hutte de branchages ; les noirs, du reste, excellent à construire rapidement ces abris : une armature de branches, liées par des écorces, là-dessus des herbes fixées de même, c'est fait en moins d'une heure et c'est fort suffisant, avec la forme d'un cube, une porte, — trois mètres carrés sur deux mètres de haut.

Pendant le dîner, M. G... me conte son expédition.

Dia est un village considérable, avec plusieurs grandes places, deux mosquées et un tata dans le genre de celui de Monimpé. 11 s'installa, en dehors comme toujours, près des puits, et convoqua le chef.

Au jour dit, il avait revêtu sa tenue, ses gradés l'entouraient; quatre spahis en

armes, sabre au clair, formaient une garde imposante.

Le chef arriva avec tout son conseil municipal et ses domestiques portant sa peau de bouc, son tapis, son manteau, son chapeau : c'était un vieillard très vert, de belle figure, à barbe blanche, Fœil fin, l'air intelligent et rusé. Les gens du village étaient massés à distance respectable.

Les palabres commencèrent, et je vois d'ici la scène interminable, où les deux chefs, sérieux comme des augures, se font des compliments et s'amorcent, pour bientôt se tromper et se menacer.

En somme, M. G... avait affaire à forte partie et il s'en tira bien.

Quand, au bout de quelques jours, il vit que rien ne venait, il commença à montrer les dents, et entra dans la voie de l'intimidation.

La villégiature n'était pourtant pas désagréable :1e pays, très arrosé, est verdoyant

comme une vallée normande ; les habitants sont riches, bien vêtus d'étoffes multicolores, de cotonnades indigènes à dessins curieux, spéciales à cette partie du fleuve, où Ton retrouve la trace de Texode des fellahs du Nil et l'importation des industries marocaines. Mais le mauvais temps survint; les moustiques abondaient, féroces dans ces parages marécageux; les vivres, le vin s'épuisaient et, si les chevaux profitaient du changement de région, le lieutenant toubab^ commençait, lui, à trouver le temps long.

Alors il convoqua une dernière fois le dougoutigui, lui tint un langage clair, énergique, dans un palabre moins cérémonieux, plus court et plus efficace que les précédents, et posa un ultimatum; en même temps, il faisait garder les puits.

La mesure était adroite : au bout de quarante-huit heures, l'impôt arriva de tous côtés, sous cette menace de prendre le village par la soif. Enfin, quand la

somme due eut été apportée, sous forme de mil et de riz, l'officier délivra les puits. Sa mission était remplie et, comme il était tout à fait à court de vivres, il reprenait le chemin de Sokolo.

Le lendemain, nous revenons à Monimpébougou; le brigadier, ex-trompette de l'escadron, un vigoureux gaillard du plus beau noir, Ely-Konaté, a préparé nos cases en dehors du pays.

Bientôt le chef, convoqué, arrive avec tous les notables.

M. G..., à son premier passage, lui avait donné l'ordre d'expédier l'impôt : il n'y a naturellement rien de fait; le personnage proteste que les autres villages ne veulent pas lui obéir et n'envoient pas leur quotepart; ordre donc est aussitôt donné d'aller chercher tous les dougoutiguis.

Ceux-ci arrivent vers trois heures et il leur est enjoint d'apporter tout de suite le montant de leur tribut : tout devra être ici demain, à neuf heures du matin, les

chefs présents ; le moindre retard entraînera des amendes.

A l'heure dite, les chefs sont bien là, mais certains hameaux n'ont pas fourni la totalité de leur impôt. On renvoie donc ceux qui ont tout soldé et nous gardons prisonniers les autres, en leur disant que notre départ se fera le lendemain à l'aube et que nous emmènerons à Sokolo les insolvables : le commandant du cercle les mettrait au pas.

Quand nous partons, l'impôt est au complet.

Nous sommes à Sokolo le 24 mai. Le capitaine reçoit son lieutenant plutôt froidement, pour être revenu sans ordre; celui-ci, du reste, nous quitte à nouveau, le 30, et retourne àYélimané dont il prend le commandement.

Pour fêter ses adieux et boire à sa santé, M. G... fît un cadeau aux spahis de son peloton.

Comme nous finissions donc de dîner,

on vint me prévenir qu'un des chevaux était malade ; je descendis le voir : la bête avait des coliques, comme ceux qui étaient morts dernièrement, et j'envoyai chercher des hommes pour le frictionner.

A ce moment, une tornade s'amoncelait sur nos têtes ; tout à coup, une jument passe en hennissant dans la rue: tous nos chevaux s'agitent, deux brisent leurs entraves, puis trois autres; l'orage éclate et c'est un tumulte épouvantable.

Je sors voir si Ton vient; je rencontre à la porte du poste le capitaine qui amène deux de mes soldats complètement ivres, titubant, lui hurlant des injures et chantant les louanges de G...; les officiers suivent; tout ce monde criant, courant, dégringolant, tombe au milieu de mes chevaux en liberté, au moment où la tourmente fond en une pluie torrentielle...

C'est épique !

Une demi-heure plus tard, les éléments déchaînés se sont calmés, la lune brille, le

ciel scintille, les spahis ivres sont au case, le cheval malade a rendu sa belle âme au Créateur, la douche improvisée a calmé les esprits excités et M. G... a enfourché sa monture Je l'accompagnai à deux kilomètres et nous nous séparâmes ; je le vis partir avec regret, car je n'avais eu qu'à me louer de lui.

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