MISSION A SANSANDING (24 JUILLET-2 AOUT
Le 24 juillet, je reçois l'ordre de me rendre à Sansanding, auprès du fama, qui doit me remettre un prisonnier que j'amènerai ici, à destination de Goumbou.
J'emporte des provisions ; comme je voyagerai en dehors du cercle, je me munis de sel en barres que je casse en gros morceaux pour le transporter plus facilement : je m'en servirai pour payer les rations de mil et les moutons que je réquisitionnerai dans les villages.
Je suis d'abord la route de Ségou, que Ton est en train d'aménager ; cette route est très fréquentée et sans cesse parcourue parles télégraphistes; dans chaque poste,
en effet, il y a des surveillants payés par la colonie et choisis parmi les hommes vigoureux et bons marcheurs; quand une tornade ou quelque auti^e accident casse un fil, renverse un poteau, les deux postes télégraphiques entre lesquels la communication est coupée envoient un homme pour réparer l'accident ; au besoin ceux-ci réquisitionnent des aides dans les centres voisins.
Mon passage a été annoncé à l'avance et je marche ainsi avec une grande rapidité, faisant en moyenne cinquante kilomètres par jour, souvent plus ; mes étapes sont à Kandjourou, Niébebougou, Molodo, Seriouala, ce dernier village dans le territoire de Sansanding.
A Molodo, j'assistai au passage d'une nuée de sauterelles. Comme je me promenais au bord du village, après ma sieste, j'aperçus à l'horizon un point rougeâtre ; je fis prévenir de suite le dougoutigui et lui montrai la tache sombre qui s'étendait.
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En peu d'instants, tout le village fut sur pied : armés de bâtons, de calebasses, de fusils, les indigènes se préparèrent à faire le plus grand bruit possible pour éloigner l'ennemi.
La nuée rouge, sombre, épaisse, exactement couleur de rouille, approchait rapidement, envahissant l'horizon d'un bout à l'autre, comme les nuages des tornades ; une masse d'air déplacée balaya les cases et le bruissement sourd des millions d'ailes annonça l'approche du fléau.
L'avant-garde passa rapide, peu compacte, inoffensive ; progressivement, le nuage s'épaissit et obscurcit la lumière, tandis que les noirs se démenaient tumultueusement, criaient avec rage. Si les
insectes s'abattaient, c'était la ruine
Déjà des centaines agrippaient les lourdes grappes de mil qu'ils déchiquetaient férocement de leurs mandibules redoutables , mais Allah protégeait ses fidèles : au bout d'un quart d'heure, le nuage était passé et s'éloi-
gnait en masse profonde . Molodo était sauvé !
Je rentrais dans ma case, quand le dougoutigui m'apporta un curieux gibier : un grand serpent, la peau verte et brune, long de deux mètres, qu'on venait de prendre : il était caché dans un fossé, pendant le passage des sauterelles, s'était dressé tout droit sur une tige, happant au vol les insectes. Malgré le service rendu, les noirs, ingrats, le tuèrent.
Le territoire de Sansanding est unique au Soudan : il a l'étendue d'un cercle et dépend de celui de Ségou, mais est administré, régi plutôt, par un fama, vrai roi indigène, Mademba.
Celui-ci, Ouoloff de naissance, était jadis employé au service des Postes du Sénégal ; iJ était instruit, intelligent, dévoué, ambitieux, et prit plus tard une part active à la conquête du Kaarta, de tout le territoire qui constitue actuellement la région du Sahel : ce fut en récompense de tous ces longs et loyaux services que Mademba,
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d'abord adjoint au commandant du cercle de Ségou, reçut ensuite l'administration du pays de Sansanding : il le régit presque à son gré, paie une redevance annuelle au gouvernement et touche, de plus, de forts appointements.
Le 28, parti de bon matin de Seriouala, je traverse une campagne riche, très cultivée ; la fertilité augmente à mesure qu'on approche du Niger. Vers neuf heures, j'atteins les premières maisons de la ville ; la route s'élargit : on travaille à l'aménager et on la borde d'arbres.
Un mur très élevé et bien construit m'indique que je suis près du fameux tata du fama; j'arrive en effet sur une grande place, plantée régulièrement, très propre, qui sépare du fleuve le palais royal.
De ce côté, le mur est orné de pilastres, de sculptures, d'ornements, mais je ne vois qu'une ouverture unique, une petite porte où un cavalier peut à peine passer et devant laquelle se tiennent des indigènes, en train
de discuter et de charger des bourriquots.
Un noir de haute taille, bien vêtu, leur parle avec autorité. Il s'avance vers moi, me salue, et dit en bon français :
— - Que désire le sous-officier ?
— Je suis envoyé au fama et veux le voir.
— Veuillez me suivre, je vais vous conduire.
Je mets pied à terre et suis mon guide. Je franchis la porte, traverse une salle spacieuse, toute nue, dont le plafond, assez bas, est soutenu par des poteaux, — salle destinée à abriter les gens et les marchandises de passage ; nous gagnons une porte semblable à la première, longeons une cour carrée, tournons à gauche, passons une troisième petite porte et nous sommes enfin dans la cour d'honneur, rectangulaire, assez vaste. Le tata s'ouvre en face : au rez-de-chaussée, des magasins à portes solides ; au premier, de grandes baies dont la plupart sont ouvertes.
Nous gagnons, à l'autre bout, l'escalier,
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dont l'accès est protégé par un hangar, sous lequel je vois un canon, entouré de cinq ou six hommes de garde; très large, cet escalier aboutit à une galerie qui tient toute la façade et sur laquelle s'ouvrent les baies aperçues d'en bas ; tout au fond, sur une estrade, il y aune table chargée de livres, de papiers et, auprès, un gros bonhomme à lunettes, luisant, bedonnant, la figure commune, l'air intelligent, l'œil rusé, est assis dans un vieux fauteuil rapiécé : c'est Mademba, le fama.
Il se lève et nous nous saluons. Je lui présente Tordre que j'ai reçu du commandant de cercle, puis une lettre de son cousin Mamadou-Sall, l'interprète de Sokolo.
Au-dessus de Testrade, je vois, pendu au mur, un chromo représentant cinq généraux français, dont Négrier et Dodds, un portrait du tsar actuel, dessiné sur un mouchoir blanc, et deux peintures assez bonnes du docteur Coup.
— Parfaitement, monsieur, me dit le
fama. Je vous attendais hier. Veuillez vous asseoir. Votre nom ?
— Lautour.
— Merci. On m'a parlé de vous dernièrement : un de vos camarades, qui est venu ici.
Je lui transmets le bonjour de ceux de Sokolo qui m'en ont chargé, puis lui-même vient m'installer dans une des deux chambres d'étrangers qui ouvrent sur la galerie et me demande la permission de me quitter une heure pour se rendre à ses rizières.
Pendant que je range mes bagages et fais ma toilette, je vois le digne fama se raser, enturbanner sa chéchia, enfiler ses bottes brodées un peu éculées et se draper dans un ample burnous ; peu après, il descend ; un fort cheval rouan, sellé, caparaçonné, pomponné, attend flegmatiquement : on hisse le personnage en selle et la bête plie sous le faix, tandis qu'un griot, muni d'une flûte, siffle, gambade, hurle, chante la gloire du roi, autour de la monture; len-
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tement, le potentat ébranle son noble destrier et s'en va, précédé du héraut du palais qui, la guitare en main, accompagné par le flûtiste, jette aux vents des cris annonçant que haut et puissant fama sort du palais pour aller surveiller ses récoltes.. De toutes les rues qui aboutissent à la place, des cavaliers débouchent en caracolant, harnachés splendidement, et viennent se grouper derrière le seigneur et maître. Celui-ci enfin part au galop et disparaît avec sa brillante escorte dans les clameurs et la poussière.
Je vais alors voir mes chevaux et veiller à l'aménagement de ma troupe ; celle-ci est campée sur la place, à l'ombre des baobabs, non loin du fleuve. Sur la rive, les filets sèchent, suspendus à des perches ; de nombreuses pirogues sont amarrées ; hommes, femmes, enfants animent les abords du Niger, la plupart péchant avec de grandes poches triangulaires.
Pour me distraire, je m'occupe à prendre
le croquis du tata. La façade seule est un peu pittoresque : le mur est agrémenté et consolidé de pilastres carrés, en forme de pyramides tronquées, surmontés, au-dessus de l'entablement, de deux rangées superposées de créneaux arrondis et effilés, dans le genre de ceux du tata de Ségou ; la porte d'entrée est pratiquée dans un tambour saillant, également surmonté de trois créneaux en cône. Ce mur est plus bas que les trois autres et ne s'élève qu'à la hauteur de la galerie ; des arabesques grossières sont dessinées en creux sur les pilastres ; une sorte de tour carrée y est accolée, limitant le décor de la façade, à gauche; des créneaux semblables en garnissent le faîte et, en dessous, une rangée de trous ronds semble vouloir imiter des bouches de canon. Le reste de l'immense tata est entouré de remparts hauts de quinze mètres, très bien entretenus et absolument lisses. Comme éléments de construction, on employa le bois, la terre, le pisé,
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uniques ressources du pays ; la fragilité des matériaux est compensée par leur masse : l'épaisseur des murs est considérable.
Mademba est Ouoloff ; comme tel, il est plus qu'antipathique aux indigènes, outrés de se voir imposer un despote de nation rivale. Installé ici peu après la conquête, en récompense de l'aide qu'il nous donna, il s'est mis à l'abri des émeutes, des coups de main, des soulèvements; devenu finalement riche, il a entassé dans sa forteresse nombre d'esclaves, de troupeaux, d'armes, de munitions.
Comme tout bon musulman, il cache son opulence au public : il est de ses captifs, de ses femmes, de leurs enfants, qui jamais ne sont sortis de l'intérieur du tata, pour qui le monde est limité par les quatre murs qui entourent leur cité.
En examinant le tata, on ressent une impression de mystère étrange, de puissance silencieuse ; celle que donne l'individu lui-même n'est pas moindre, quand
on songe à la carrière qu'il a parcourue, à cette fortune extraordinaire qui a fait d'un employé des Postes du Sénégal, un roi du Niger.
Ce gras personnage, officier de la Légion d'honneur, dont tous les alliés ont de belles situations, est, en apparence, un honnête administrateur, qui dirige sa province, gère ses biens, jouit de ses appointements et de ses rentes, tout comme un haut fonctionnaire ordinaire; mais, derrière cette vie inconnue, comme derrière ces murs infranchissables, il y a la vie occulte du Ouoloff, du musulman dont la richesse comprend non seulement des troupeaux et des domaines énormes, mais des captifs et des femmes innombrables ; à côté de l'administrateur, il y a le fama qui, non seulement touche l'impôt et les redevances prescrites, mais gouverne, en roi nègre, une vaste province de nègres d'une autre race, dont il est le potentat absolu, plus absolu que ne le furent jamais des seigneurs de la féo-
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dalité, — car les noirs se courbent sous la fatalité musulmane comme jamais peuple français ne se courba sous le joug d'un chrétien.
Un grand bruit de fifres, tam-tams, crincrins, cris et galopades. . . , c'est M. Mademba, retour de ses terres.
Nous déjeunons dans la galerie, après avoir pris l'apéritif que m'offre gracieusement mon hôte, bon musulman, d'ailleurs, entre ses repas.
Puis, nous causons. 11 me dit que nul Européen n'a jamais pénétré dans l'intérieur du tata, en dehors de la partie où nous sommes ; il me conte ses deux voyages à Paris ; il reçoit des journaux, suit la politique, s'intéresse à l'affaire Dreyfus ; on parle culture, religion, races du pays... Mademba se tient convenablement à table et, ici, dans cette galerie à grandes baies, on retrouve un peu de l'influence française.
Pendant le repas, des familiers sont
accroupis près de la table, par terre et mangent : tout grand seigneur bounioul entretient ainsi une foule de parasites qui, en échange de l'hospitalité, glorifient le magnanime richard ; le fama leur adresse la parole et se tient ainsi au courant des faits du jour.
Une masse d'enfants, de tout âge et des deux sexes, arrive de l'autre côté, sortant des appartements privés : c'est la famille de Mademba ; les fils aînés sont aux écoles de Kayes et de Saint-Louis, les fillettes quittent peu les abords du boubou de leur mère. Les garçons ont vite rompu la glace et viennent me faire le salut militaire, me disant : « Bonjour! » en français; puis ils vont jouer et se rouler. Beaucoup sont gentils, avec leurs grands yeux noirs, leur frimousse ronde, leurs dents blanches ; proprement vêtus et nettoyés, ils ne sont pas repoussants comme les bambins qui errent dans les rues et que la pluie seule vient parfois décrasser.
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Les parasites, le déjeuner terminé, s'éloignent avec moult courbettes, sourires et saints,., très talon rouge, la cour du fama ! . . .
A ce moment, cinq femmes entrent en file, portant chacune une calebasse qui renferme un des ingrédients du couscous : la première, le mil finement pilé ; la seconde , les herbes aromatiques ; la troisième, du riz ; la quatrième, du bœuf rôti ; la cinquième, la sauce verte et parfumée ; puis deux fillettes apportent encore Tune de la viande hachée menu, l'autre du poulet sauté.
Sur l'invitation de mon hôte, je prends de ce mélange : c'est parfait ; le mil, réduit en poudre, craque sous la dent; la sauce, pimentée à souhait, ranimerait un mort.
Mademba s'administre une imposante portion de tous ces ingrédients. Je lui offre ensuite des sardines, des laitues accommodées, du jambon : il mange de tout, le porc y compris.
Au dessert, on nous sert des fruits de Karité qui ressemblent à des pommes Yertes : c'est sucré, juteux, avec, au milieu, un gros noyau brun dont on tire le beurre de Karité, si cher aux indigènes, comme onguent et assaisonnement. Pour finir, nous prenons le café, j'allume ma pipe et choisis un roman dans la bibliothèque du palais, pour faire la sieste.
Avant, toutefois, de me reposer, je vais voir ma troupe et constate que mes hommes n'ont pas encore eu leur couscous. Je réclame au fama qui me dit :
— Je vais leur donner le mil et ils l'arrangeront.
— Avec quoi ?
— Je ne suis pas forcé de le leur faire apprêter.
— Forcé, non, mais vous savez qu'ils n'ont rien de ce qu'il faut. On peut agir ici comme dans tous les villages où nous passons, et je m'étonne que vous, qui me recevez si bien, fassiez tant de difficultés
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pour mes spahis î Veuillez leur faire apprêter leur mil, sinon je repars immédiatement et rendrai compte de vos procédés.
— Si vous y tenez, alors, je vais donner des ordres.
— Je vous en prie.
Le soir, Mademba retourne faire sa promenade avec le même bruyant appareil que le matin et une escorte encore plus nombreuse, autant par vanité que par prudence, car il se sait peu populaire et craint les vengeances.
Pendant son absence, j'assiste à la rentrée du bétail qui s'engouffre par les étroites portes et disparaît derrière les murs épais ; je compte 250 bêtes à cornes, et ce n'est là que le troupeau gardé à Sansanding, car il y en a partout en pension. Le prix des bœufs étant de 150 à 200 francs, en voilà pour 40.000 francs au moins ! avec les moutons et ce que je ne vois pas, le bétail royal doit représenter une jolie somme. J'évalue approximativement cette fortune et je
trouve que, pour trente ans de service dans les Postes et une campagne où l'on raconte que sa bravoure ne fut pas hors ligne, la retraite est jolie et la sinécure lucrative : les appointements qu'il touche seraient les bienvenus pour beaucoup de Français et les indigènes ne réclameraient pas au changement d'administrateur...
Le dîner fut charmant. Mademba me confie ses espoirs paternels : il compte qu'un de ses aînés sera licencié, tout au moins bachelier ; un autre, ce qui est assez sage, ira à l'école de Grignon. Le règlement des comptes est un peu plus laborieux ; j'ai emporté du sel pour payer les rations de mil en dehors du cercle de Sokolo, mais Mademba n'admet pas le tarif de la mercuriale d'après laquelle 100 grammes de sel soldent 1 kilogramme de mil, sous prétexte que le mil est plus cher ici qu'à Sokolo. Nous finissons pourtant par nous entendre et je fais cadeau à son neveu de quelques cartouches.
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Le lendemain, nous partons au lever du soleil, après qu'on m'a remis le prisonnier; celui-ci n'a pas mangé depuis trentesix heures, — un simple oubli.
Je quitte à regret le Niger, dont j'aime le cours majestueux, — un kilomètre de large, ici. En ce moment, les chemins sont inondés, nos chevaux marchent dans Feau qui couvre leurs boulets, mais la brousse est jolie, toute verte et feuillue, aussi gaie et pittoresque qu'elle est triste et pénible le reste de l'année.
Je suis rentré à Sokolo le 2 août.
9 août-\9 septembre 1899.
Farabougou.
Trois mois se sont écoulés depuis les examens, — trois mois de calme dans le cadre monotone de Sokolo, avec les seuls entr'actes de mes voyages à Dia et à Sansanding. Me voici maintenant envoyé, en petit poste, à Farabougou, à deux étapes de Sokolo.
Farabougou ! quel souvenir me laisseront ces quelques mois durant lesquels je vais vivre la vraie vie du Soudan, la vie rêvée, presque idéale, celle que l'on conte à ceux qui arrivent, qui laisse rêveurs ceux qui en entendent parler comme ceux qui l'ont connue et pratiquée, la vie dont on a plus tard la nostalgie quand, au milieu de la vie civilisée et confortable, on jette
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un regard en arrière !... Vie bien simple pourtant, et exempte de ces aventures poignantes qui centuplent la saveur des exils coloniaux, — vie courte, mais bonne, et qui compense les ennuis des mois passés...
En deux mots, voici la situation : je pars, avec mon peloton, dans un village-frontière qui commande la route d'Oualata, à deux bonnes journées de Sokolo, à un mois de mon capitaine-commandant. Je serai là seul Européen, seul chef de ma troupe, responsable mais indépendant, absolument maître de moi et des hommes qui m'entourent, qui me craignent et me respectent de par ma seule qualité de blanc et de chef militaire. Voilà ce que je ne trouverai jamais nulle part ailleurs et qui n'a de meilleur que la situation du chef de colonne ou du chef de troupe en pays ennemi, au milieu de dangers plus grands et de plus grande responsabilité, avec l'attrait de l'œuvre utile et glorieuse.
C'est rhivernage, la saison des tornades,
des inondations : le climat est moins pénible, la brousse fraîche et jolie, giboyeuse à souhait.
Quand j'arrive, rien naturellement n'est préparé, car jamais blanc jusqu'ici n'a séjourné là. Le dougoutigui, vieux barbon vénérable et empressé, ne sait s'il doit se féliciter de ma venue ou la regretter et se confond en compliments et en offres de services.
A l'entrée du village, au nord, face à la route d'Oualata, un certain nombre de cases sont abandonnées, et c'est là que je m'installe : deux grandes, contiguës, me sont réservées et une troisième, accolée, servira de chambre d'amis ; deux autres, près de là, deviennent la cuisine et le corps de garde ; puis, sur le devant, je fais abattre deux vieilles masures en ruines et me trouve ainsi disposer d'une cour assez vaste, au centre de laquelle est une hutte, où j'établis mon magasin ; mon sous-officier, Mamadi-Kamara, loge tout près et
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mes hommes, qui ont amené leurs ménages, sont répartis par le chef de village aux alentours du poste : un coup de sifflet rassemble tout mon monde en un instant, jour et nuit; les chevaux sont entravés isolément dans la cour ; enfin un abri disposé près de la porte du village, à l'extérieur, sert de guérite au factionnaire.
Chaque semaine, un convoi de ravitaillement m'apporte du mil et du sel ; pour la consommation journalière, un troupeau de moutons est confié au dougoutigui ; tous les deux jours, en outre,j'expédie une estafette à Sokolo, afin de rester en relation avec mon capitaine : on m'envoie ainsi du pain et des légumes et j'expédie à mes camarades et aux officiers les belles pièces de gibier que je tue. Pour la boisson, j'ai, dès les premiers jours, établi un filtre de sable et de charbon, par couches, dans un grand canari de terre cuite.
La vie journalière ne change guère : le matin, chasse, travail à cheval, distribu-
tions ; le soir, appel, pansage, classes à pied, théorie, soins médicaux et vétérinaires : on m'amène en effet des gens du village, à soigner, et je fais de mon mieux, ayant une pharmacie fort succincte et des connaissances médicales peu développées : la teinture d'iode, Facide phénique, l'ipéca, le sulfate de magnésie, Félixir parégorique, Fiodoforme, sont à peu près mes seules ressources.
Je me mets à travailler sérieusement la langue bambara, avec mon boy et mon sous-officier ; je lis autant que je puis, car mon père m'envoie beaucoup de revues et de livres, qui sont d'une valeur inappréciable.
La chasse est, à Farabougou, ma meilleure distraction. Dès que les premières lueurs de l'aube blanchissent le ciel et font pâlir les étoiles, le spahi de garde monte me réveiller, sur le toit de ma case, où je dors, enveloppé de couvertures. Pendant que je me lève, mon boy me fait chauffer
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du café et le planton selle mes chevaux, puis, je pars, suivi d'un de mes hommes, qui porte sa carabine et mon fusil, son bissac fixé au troussequin de sa selle. Je suis primitivement accoutré d'une légère culotte bleue et d'une chemise blanche, sans col : des guêtres, des souliers, le casque blanc et la ceinture rouge complètent ma tenue ; dans une cartouchière, j'ai une ample provision de munitions.
Nous partons par le sentier le plus court, au travers des plantations de mil ; galopant dans l'étroit couloir que forment les tiges, hautes de trois et quatre mètres ; arrivés à la lisière, nous nous arrêtons, je saute à terre, passe les rênes de ma monture à mon compagnon, qui me remet sa carabine, puis je me glisse jusqu'à l'extrême bord du champ et jette un regard prudent aux alentours.
Une vaste surface nue, plate, à peine semée de quelques buissons épars, s'étend jusqu'à la brousse, qui commence à cinq
cents mètres de là ; les derniers orages ont laissé sur le sol une couche d'eau d'environ dix centimètres, et il est rare que je n'aperçoive pas une troupe de noirs volatiles accroupis au milieu des marais, à l'endroit le plus isolé et le plus découvert ; toujours un canard se tient à quelque distance, debout, la tête haute, guettant, prêt à donner l'alarme.
Courbé en deux, nu-tête, avec mille précautions, j'avance de buisson en buisson, tâchant de gagner quelque abri voisin. La troupe alors s'agite, la sentinelle a eu vent de l'ennemi, l'émoi règne dans le groupe des volatiles ; je mets un genou à terre, dans l'eau, épaule soigneusement, fais feu, recharge de suite et envoie un second coup dans la troupe qui s'envole lourdement en sifflant.
Mon spahi, au premier coup de fusil, s'est élancé vers moi, au galop ; je saisis mon cheval au passage tandis qu'il continue aussi vite que possible vers les canards ;
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je saute en selle et le rejoins : il y a au moins une, parfois deux victimes ; souvent, un blessé s'échappe en courant et nous le poursuivons : arrivé à proximité, je prends mon fusil, saute à terre et Tachève. Ces bêtes ont, du reste, la vie dure ; elles sont armées et leurs ailes sont munies d'un éperon pointu, solide, dont elles donnent de grands coups.
Ces canards sont gros comme des cygnes et il n'y a que les grandes outardes qui aient une plus vaste envergure ; tout noirs, avec des pattes extrêmement larges, ils ont sur le bec, noir aussi, une excroissance rugueuse ; leur ventre est garni de quelques plumes blanches.
Ce sont les seuls gibiers vraiment savoureux du Soudan : venant d'autres régions moins désolées, ne paraissant ici qu'au moment des pluies, nourris de plantes parfumées, ils ont un fumet agréable et fin ; d'ordinaire, en effet, dans ce Sahel, qui avoisine le Sahara, dont le sol est brûlé,
la végétation sèche et rabougrie, la chair des animaux est fade, molle, filandreuse : perdrix, poulets, pintades, lièvres, moutons, tout a le même goût, ou plutôt rien n'a de saveur ; nos menus, si variés qu'ils soient, n'offrent jamais qu'une succession de plats d'origine variée, de goût uniforme; les différences n'existent guère que dans leur fermeté plus ou moins grande. La viande, d'ailleurs, est toujours abondante et les légumes frais sont plus rares ; pour cultiver les potagers, dans les postes, il faut au moins qu'un des Européens s'y connaisse un peu et veuille s'en occuper, mais beaucoup s'en soucient peu, n'étant là que momentanément ; quant aux conserves, elles ne sont pas inépuisables et on les garde précieusement pour l'imprévu des voyages.
Après les canards, je continue la chasse, m'enfonce dans la brousse, tâche de surprendre un coba, aux longues cornes droites, un oiseau trompette au cri strident,
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à l'aigrette fine, ou quelque gigantesque outarde, attardée près d'une fraîche oasis.
Quand le soleil monte,je songe au retour, mais il reste une dernière étape, que je ne manque jamais de parcourir avant de rentrer. Non loin du village est une prairie, un peu en contre-bas, au milieu de laquelle s'élèvent de grands baobabs et d'immenses fromagers ; jadis, on creusa là des puits, mais l'endroit n'étant pas favorable, on les combla; l'eau, en ce moment, transforme cette prairie en un superbe étang, fleuri de grandes herbes; le sol y est sablonneux, nullement vaseux, et c'est là que je me rends.
Arrivé à proximité, je laisse mon cheval au spahi, je dépose mes vêtements et mes bottes à un endroit sec, ne gardant que mon casque et ma cartouchière passée autour du cou, et dans ce simple appareil de guerre, je pars à la conquête des hôtes paisibles de ces parages.
Oh ! la délicieuse fraîcheur du bain.
SOUS Tardent soleil !... Je marche dans les herbes, me dissimule de mon mieux, évite les puits comblés où je perdrais pied, gagne les éclaircies favorables au barbotage des oiseaux aquatiques; j'avance doucement, cherche à apercevoir les siffleurs qui nagent tout près et tire dans le tas.
Ce sont de tout petits canards, gros comme le poing, au plumage multicolore, la tête d'un vert velouté, le bec court et jaune : ils ne se méfient pas, les pauvres! ils entendent un grand bruit, voient surgir un homme blanc et s'enfuient, en piaillant contre le trouble-fête, barboter un peu plus loin. Et avec eux, il y a mille autres espèces de volatiles dont j'ignore le nom : des geais bleus qui courent dans les arbres, des chasseurs d'Afrique, bleus et rouges, des capucins, tout bruns, des aigrettes toute blanches.
Cette chasse est encore plus passionnante à rapproche d'une tornade. Lorsque le gros bourrelet noir envahit l'horizon, je me
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rends, en hâte, à la mare et m'embusque dans l'eau, à l'abri d'un taillis; bientôt l'air lourd, étouffant, accablant, est secoué par la bourrasque, qui arrive brutale, formidable, et chasse devant elle des bandes d'oiseaux, surpris par la tempête et fuyant éperdus, bruyamment, avec de grands coups d'ailes. Dès qu'ils voient l'étang, les volatiles s'y abattent, moins méfiants que d'habitude : ils se laissent choir, lentement, les plumes mortes, et c'est le bon moment pour les tirer. Puis d'autres troupes d'outardes, de bécasses, de canards, se succèdent, rasant la brousse, filant droit devant elles ; au passage, je leur envoie du plomb. Enfin, l'orage éclate, mon compagnon empile le menu butin dans ses bissacs, attache le gros gibier à sa selle et nous rentrons au galop, devancés par la pluie torrentielle qui vient venger sur nos épaules le meurtre des habitants de l'air.
C'est une joie pour mes spahis de nous voir rentrer ainsi chargés. Le soir, mon
boy fait rôtir les plus belles pièces, en découpe les aiguillettes qu'il me prépare en daube et laisse mijoter dans du vin; le reste est donné aux hommes qui s'en régalent...
Le 24 août, je reçois la visite, annoncée à l'avance, du capitaine commandant la région, qui m'arrive vers neuf heures du matin, inspecte mon poste, voit mes chevaux et déjeune avec moi. Le menu, particulièrement soigné, comprenait même de la salade, reçue de Sokolo et que, faute d'huile, Birama accommoda avec du beurre.
Avant de partir, l'officier m'invite à surveiller Modi-Touré, un des fils de Samori, placé dans mon peloton, et à m'enquérir de ses amitiés, surtout avec les marabouts du pays ; il paraît, en effet, que ses frères, répartis dans les autres pelotons, ont des relations fâcheuses avec les notables indigènes ; à Goumbou, l'aîné s'est même abouché récemment avec des chefs du pays
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et commençait à entreprendre une conspiration sérieuse, quand un de ses rendezvous fut surpris par un interprète, qui en informa le commandant du cercle : on projetait simplement de tuer tous les blancs, la même nuit, dans les postes du Sahel...
Je fais une enquête discrète et puis constater que Modi n'a aucun rapport avec les gens du village ; j'invite seulement le dougoutigui à me signaler la présence de tout étranger et à m'amener les passagers, peu nombreux, du i^este, à cette époque où les chemins sont inondés.
Ce Modi-Touré, le troisième, je crois, des fils de Samori, a environ vingt-sept ans. Grand, maigre, dégingandé, rappelant un peu les traits de son père, très intelligent, instruit, il parle et écrit couramment l'arabe ; naturellement indolent, il est cependant fier et a donné plusieurs fois des preuves d'un caractère noble et énergique.
Quelle triste destinée pour un garçon
qui entre dans la vie, après une jeunesse de fils de roi, de se trouver vaincu, ruiné, surveillé, obligé de mener la vie d'un simple soldat, après avoir été chef, et de vivre d'égal à égal, et même en inférieur, avec des hommes dont il fut jadis le maître ou l'adversaire redouté !
Devenu le roi le plus puissant du Haut- Niger, Samori avait fait, de ses fils, ses lieutenants ; l'aîné avait été élevé en France et passa même, je crois, une année à Saumur ; revenu au Soudan, il chercha, dit-on, à dissuader son père de lutter contre nous, connaissant nos inépuisables et invincibles forces, mais celui-ci, craignant que les sages conseils du jeune homme ne diminuassent la confiance et l'ardeur de ses troupes, le fit assassiner dans une prison.
Modi Touré vécut donc à la cour du roi, au milieu de sa gloire, de ses guerres, de ses conquêtes, et le revers de la fortune, au moment même où il allait jouir de sa haute situation, fut terriblement dur.
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Entre autres talents, Modi monte bien à cheval et il aime cet exercice, tant par goût que par fierté.
Quand je vins ici avec mon peloton, le mauvais état de ma cavalerie me força de mettre à pied un certain nombre de spahis. Seuls purent être montés ceux dont les bêtes étaient intactes; Modi, lui, n'avait pas encore de cheval.
La veille du départ, il vint me trouver avec son sous-officier et celui-ci me dit :
— Maréchal des logis, Modi dit qu'il ne peut pas faire la marche à pied.
— Ah ! il est blessé ?
— Non, il dit qu'il n'a jamais marché à pied.
— Il refuse alors de partir !
— Il ne veut pas marcher à pied.
— Bien.
J'informai le commandant de cercle de ce qui se passait, ainsi que j'avais Tordre de le faire, pour tout ce qui concernait Modi-Touré.
Celui-ci comparut devant le capitaine ; le même dialogue eut lieu.
— Alors, tu ne peux pas marcher à pied?
Modi répondit par l'interprète, — car bien que sachant le français, jamais il ne le parlait ni ne semblait l'entendre :
— Je n'ai jamais été qu'à cheval. Mon père m'a appris à monter à cheval, jamais à marcher à pied.
— Et ton père t'a-t-il appris à aller à la barre, à recevoir des coups de corde ?
— Oui, je connais cela. Mon père me l'a appris.
— Tu préfères alors être puni, emprisonné, frappé?
— Oui.
— Eh bien, tu seras mis à la barre pendant huit jours. Après, nous verrons.
Modi céda devant la force : il m arriva à pied, huit jours plus tard, mais j'admirai quand même sa fierté et son énergie.
J'avais alors entrepris le dressage d'un
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cheval, appelé Banamba, récemment acheté à Goumbou, fort beau, puissant, mais extrêmement cabochard; il rétivait complètement, pointait, se renversait, et les spahis qui l'avaient essayé l'avaient rendu absolument féroce et rogneux, si bien qu'aucun n'osait plus l'approcher; ils en avaient peur et j'étais obligé d'user de toute mon autorité pour lui donner un cavalier.
Je me mis à le monter moi-même et il devint plus docile ; plusieurs fois encore il tenta de se renverser, mais je le remis si vertement sur pied qu'il hésita à récidiver.
Quand il commença à être calme et plus franc, j'appelai Modi.
— Tu vois ce cheval !
— Oui.
— Veux-tu l'avoir !
— Oui.
— Si tu le conduis bien, tu le garderas : ce sera ton cheval et on ne te l'enlèvera
pas, car tu seras seul à vouloir et pouvoir le tenir.
Le jour même, j'emmenai Modi se promener avec moi; j'étais sur Banamba et lui montrai comme il fallait agir avec lui. Le lendemain, je lui fis enfourcher la bête et nous sortîmes encore ensemble; pendant huit jours, il le monta ainsi devant moi, apprenant progressivement à le plier, à le maintenir dans le mouvement en avant et à s'éloigner sans faire demi-tour ni pointer. Banamba et Modi finirent par s'entendre à merveille et je décidai que Banamba serait désormais le cheval de Modi ; celui-ci fut dans une joie extrême, en fit une fête dans le peloton, et je l'envoyai à son tour en estafette à Sokolo ; de ce jour, il montra une ardeur et une soumission exemplaires.
Le 2 septembre, je reçois la visite de mon nouveau lieutenant, M. de L..., qui vient d'arriver à Sokolo; tout de suite, nous
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nous trouvons en pays de connaissance : il est, en Bretagne, voisin de campagne d'un de mes bons amis et connaît de mes cousins. Dans ce triste et morne Soudan, dans cet isolement, on éprouve une vraie joie à se trouver des relations communes, à pouvoir causer de ceux qu'on a laissés làbas, à évoquer le bon pays de France.
Mon officier est peu enchanté de mes cases ; s'il trouve le peloton convenablement organisé, il apprécie peu le logement qui lui est destiné, s'il vient s'installer ici.
Le déjeuner lui fait voir la situation sous un meilleur jour : nous avons du canard, qui a mijoté à point, des œufs, du poulet, de l'outarde, desbécasses, des tomates, des aubergines, une bonne boîte de conserves, des fruits cuits... Ma foi! tout cela fait digérer le logement et quand M. de L... repart, l'après-midi, il conserve du pays une moins mauvaise impression qu'à l'arrivée.
Sans être un lieu de délices, Farabougou
n'est pourtant point parmi les plus déshérités des postes soudanais. La population est aisée, travailleuse, calme, paisible, de mœurs très pures, et l'on voit qu'aucun contact civilisateur ne Fa encore corrompue ; la culture du mil, l'élevage du mouton et de la chèvre, le tissage de la laine et du coton sont les industries du lieu; la décoration des étoffes y est aussi une spécialité : avec un bâton imbibé d'une pâte noirâtre faite de terre vaseuse, des femmes les ornent de motifs très serrés, composés de lignes droites, de demi-cercles et de points entremêlés; la peinture, en imbibant l'étoffe, la recouvre entièrement de noir, sauf à de rares endroits spécialement ménagés où certains traits restent en blanc ; quand on lave, cette teinte noire devient brunâtre et les dessins les plus serrés commencent à ressortir ; plus on lave, plus les arabesques paraissent, si bien qu'à la longue, le tissu prend une tonalité fauve et se montre entièrement couvert d'ornements souvent
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compliqués et fort curieux ; le travail est long et minutieux.
Ces études de la vie indigène, la lecture, la chasse surtout, qui reste la grande distraction, tout cela aide les heures à lentement s'écouler, puis, quand le soir vient, le repos tout de même est le bienvenu.
J'ai à ma disposition deux lits indigènes, deux taras : l'un installé dans ma case, l'autre sur le toit, et c'est encore celui-ci dont j'use le plus.
D'abord j'ai là un bon point d'observation : je vois et entends tout; à la moindre alerte, je puis, sur-le-champ, rassembler mes hommes ; qu'une caravane maure arrive, que des hommes se disputent, que des chevaux se détachent, je puis aviser sans même me déranger. Ensuite, je suis à l'abri des moustiques qui s'élèvent peu au-dessus du sol et recherchent les endroits fermés et chauds ; puis je domine la cour des maisons qui m'avoisinent et c'est un spectacle amusant, même la nuit : les indigènes s'éten-
dent autour du feu, dehors, des ombres s'agitent ; quand la lune brille, on veille longtemps. Mais ce qui, par-dessus tout, est délicieux, c'est de s'étendre, face au ciel, de sentir passer la légère brise de la nuit, si fraîche, si caressante, de respirer l'air pur, de s'endormir à la douce clarté des étoiles, sous le ciel merveilleusement transparent, où les moindres astres scintillent de tout leur éclat...
Je garderai toujours le souvenir de ces nuits délicieuses, aussi douces, aussi charmantes que les journées sont courtes, brûlantes, accablantes.
Peu à peu, tous les bruits du village s'éteignent, les chiens rôdeurs se taisent, les femmes ne font plus retentir l'écho du choc cadencé de leurs pilons, le tam-tam a cessé et avec lui les chants et les battements de mains cadencés ; on n'entend plus les cris des bambins faisant le plongeon dans la mare, ni les hennissements des chevaux, ni les bêlements des moutons; les
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spahis eux-mêmes ont terminé leurs conversations dans la cour. A peine, de temps en temps, la hyène, le chacal, le lion même, se font entendre dans la brousse ; le marabout lance à minuit et à trois heures du matin son invocation à Allah, du haut de la petite mosquée ; parfois un vol de canards passe près de moi, en sifflant.
C'est la nuit sereine et douce, la nuit immense dans le désert sans bornes, la nuit limpide et mystérieuse qui porte au rêve et au repos, et c'est le moment où Ton pense à la France, à la famille, à l'avenir, à Dieu ; on se sent meilleur, plus heureux, l'âme est paisible, le sommeil arrive à regret...
Mais toute médaille a son revers et ces heures exquises n'ont pas que des charmes. Je me réveille en sursaut : plus d'étoiles, un vent violent m'arrache mes draps, de grosses gouttes d'eau m'inondent, un nuage épais de poussière m'aveugle : c'est la tornade ! Vite, j'appelle un spahi, ramasse
mes couvertures, les lance en bas et dégringole vivement l'escalier, — et il n'est que temps, car le déluge commence.
Je refais mon lit dans ma case et me couche ; la tourmente fait rage, Feau pénètre par les fissures, le sol bientôt est inondé ; j'enlève tout ce qui traîne à terre, mes bottes, mes effets, et essaie de me rendormir ; mais les moustiques, eux, ne dorment pas, ma moustiquaire en est pleine; j'allume mon photophore et me livre à une chasse aussi effrénée que vaine.
Voilà bien les délices des nuits du Soudan ! . . .
Ainsi les jours passent et toujours pas de nouvelles de nos propositions pour Saumur. J'écris aux miens des lettres désolées, en voyant se terminer mes deux ans de Soudan sans avoir réussi ; mes pauvres parents doivent, comme moi, en être fort attristés. J'ai demandé et obtenu une prolongation de séjour d'un an, car je ne veux
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rentrer en France sans Fépaulette que quand j'aurai fait tout ce qu'il est possible; jusqu'ici, d'ailleurs, aucun de mes camarades n'a encore de nouvelles à ce sujet ; nous nous morfondons et désespérons...
Le dimanche 10 septembre, j'avais fait le matin une chasse superbe : canards, pintades, perdrix, outardes, grives, bécasses tombaient à foison ; j'avais prolongé mon bain et ma chasse dans la mare des baobabs, et fini par glisser dans un puits comblé, en un sérieux plongeon. L'après-midi, j'avais eu la fièvre, malgré la quinine absorbée dès mon retour, aussi étais-je d'une humeur noire ; le soir, après dîner, je m'étais mis, comme d'habitude, à ma correspondance, — et elle n'était pas gaie : je déversais toute ma bile, mes ennuis, mes dégoûts, mon découragement, tout ce que m'inspirait mon cerveau agité par la fièvre et l'anémie. Soudain, vers neuf heures du soir, j'entends dans la nuit un bruit lointain, un
galop effréné. J'écoute... Encore, sans doute, un chevaléchappé, une jument du tIIlage qui va venir jeter le trouble dans mon peloton ! Déjà les chevaux hennissent et s'agitent. Je me lève ; le galop approche, ralentit, un cavalier s'arrête à la porte, et je ne sais que penser, car mes estafettes arrivent toujours le matin.
C'est Modi-Touré, envoyé la veille à Sokolo et qui a dû y arriver le matin seulement : il est couvert de boue , son cheval Manamba, blanc d'écume, époumonné, tremble sur ses membres.
— Qu'y a-t-iL Modi ?
— Sébé ! — (papiers.)
Et il me tend des papiers, dont une dépêche.
Ma première impression est pénible : un événement grave? quelque accident chez moi? une catastrophe ?
Je cours à ma case , déploie fébrilement le cablogramme jaune, qui est ouvert, et lis : « Admis Saumur. Officiel. Lautour. »
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Dire ma stupeur, ma joie, est impossible ! Je demeure là, abruti, n'en croyant pas mes yeux, le cœur étreint par l'angoisse, parle bonheur brutal, inespéré, absolu!
mes mains tremblent, je crois bien que j'ai des larmes aux yeux; je relis dix fois la dépêche et je me mets à pleurer et à rire en même temps.
Du coup, ma fièvre a disparu, ma bile est rentrée, je me sens revivre, sous l'effet du cordial moral, souverain. Officier!
Officier ! Reçu à Saumur. Je rabâche les mots et me décide péniblement à regarder les autres papiers : un mot de félicitations d'un camarade qui a ouvert la dépêche, comme je lui avais dit de le faire au cas où il m'en viendrait ; un autre semblable de mon lieutenant qui m'annonce sa venue pour le lendemain.
Peu à peu, je reprends mon assiette. Mes spahis sont accourus : mon sous-officier, mes brigadiers, Mamadi, Birama, montrent dans la porte leurs faces réjouies ; ils savent déjà :
Modi leur a dit la nouvelle et ils viennent me féliciter ; ils semblent contents de ma joie et je me sens attaché à ces hommes avec qui j'aurais aimé courir à l'ennemi.
Je leur dis un mot de remerciements, recommande de soigner Bamamba et Modi, donne une pièce de cinq francs à celuici, qui me répond « merci! » en français... mais je ne puis insister davantage, — et la nuit, après, fut tout agitée, peuplée de rêves fantastiques.
Le lundi matin, M. de L... arrive pour déjeuner ; il est ravi de mon succès et me conte que Modi-Touré était arrivé depuis une heure à Sokolo, quand la dépêche fut reçue; le capitaine lui demanda s'il pouvait repartir de suite pour m'apporter le message; le brave garçon, remontant à cheval, fit d'une traite la route de Farabougou, sans avoir mangé depuis la veille, afin d'arriver au plus vite... Et c'est ainsi que j'appris ma nomination d'élève-officier parle fils de Samori!,..
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Le 18, je reçois de mon père confirmation du premier câblogramme, accompagné d'un autre du gouverneur qui donne l'ordre de me rapatrier sur-le-champ pour entrer à l'École.
Je boucle donc mes caisses, distribue à mes hommes tous mes effets inutiles, et les réunis pour leur faire mes adieux. J'ai un moment d'angoisse à cette occasion et j'ai peine à me séparer de ces braves gens que je me sens dévoués et dont je n'ai eu qu'à me louer.
Je leur souhaite de vivre heureux, leur recommande d'être bons soldats, de s'aider entre eux, d'être justes, parce qu'ils sont forts, et d'imiter plutôt l'exemple des chefs blancs que celui des chefs noirs, cruels et méchants. A leur tour, ils me souhaitent d'avoir vite mes galons, de me marier avec une gentille femme et de revenir les voir si je m'ennuie en France, ce que je promets...
Le lendemain matin, M. de L... arrive,
je lui passe la consigne et le quitte un peu hâtivement; il m'excuse aimablement, et je file au milieu de mon peloton et des indigènes accourus.