septembre. — Ségou-Sikoro
Nous atteignons Ségou à neuf heures du matin, le 23.
Le poste est devenu fort coquet : on a recouvert les bâtiments européens de tuiles, formé des galeries, orné les perrons de poteries rouges, dessiné des jardins entreillagés, développé les potagers. Je prends gîte chez mon ami T..., qui me présente la princesse Ma, gracieuse personne qu'il abrite sous son toit et à laquelle il inculque les mystères de la langue française ; elle est très gaie, très rieuse, d'un type assez fin, presque jolie, et se civilise facilement...
Le dimanche 24, nous allons à la messe des Pères Blancs. La mission aussi a bien prospéré, avec l'aide des petites sœurs blanches qui résistent au climat, et, main-
tenant, les bâtiments disparaissent sous la verdure.
Je retrouve là le père Hacquart devenu évêque et portant, comme tel, un costume tout blanc, bordé de violet; nous causons longuement ensemble, et il me dit ses travaux, l'espoir surtout qu'il forme dans son village de liberté où il installe tous les captifs qu'il rachète ; ceux-ci, libérés, forment, avec les enfants qu'il instruit, la pépinière de la mission.
Les jours suivants, je visite la ville et les environs ; le marché surtout me frappe, très vaste et très curieux, au milieu duquel circule, grave, brutal, redouté, un fouet à la main, le commissaire de police, beau noir, qui porte une chéchia et, en sautoir, un sabre court de garde national, insignes de sa fonction. Je vois là avec étonnement un coin réservé à la vente des captifs, une dizaine généralement vieux et misérables, qui attendent le client sans être attachés, surveillés à proximité par leurs maîtres.
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On parle beaucoup ici de l'affaire Voulet- Chanoine, de cet épisode terrible qui a interrompu momentanément une mission si importante.
L'impression que m'ont laissée les récits que j'entendis alors est encore intacte; les faits semblent avoir été un peu dénaturés ; on a cherché des mystères et des dessous beaucoup plus loin qu'il n'est nécessaire pour expliquer ce qui s'est passé; voici nettement l'affaire telle qu'alors je la connus...
Une colonne devait partir de Say, à destination du Tchad, en vue d'y soutenir la mission Foureau-Lamy ; pour s'y rendre, elle se scinde en deux troupes : l'une, plus forte, se rend directement de Ségou à Say, en ligne droite, sous le commandement du capitaine Chanoine ; l'autre, sous les ordres du capitaine Voulet, gagne Say en suivant le Niger, par Timbouctou : c'est le convoi : vivres, munitions, bagages; de Timbouctou jusqu'à Say, un détachement l'escorte.
dirigé par le lieutenant- colonel Klobb.
Arrivées à Say, point de concentration, les deux troupes se réunissent sous le capitaine Voulet, qui part dans la direction du Tchad; à ce moment, un des lieutenants dénonce au lieutenant-colonel Klobb les agissements du capitaine Chanoine, qui aurait eu une conduite inutilement cruelle et odieuse vis-à-vis des indigènes, dans le pays desquels il vient de passer ; il refuse de poursuivre dans de telles conditions, offrant plutôt sa retraite. La mission part sans lui.
Le lieutenant-colonel Klobb, cependant, transmet au gouverneur ce rapport, puis il prend le chemin de Kayes, afin d'être rapatrié, sa période de séjour touchant à sa fin ; mais, arrivé là, le gouverneur le mande, lui offre de retourner vers Say, d'arrêter les deux capitaines et de les remplacer, tandis qu'on les jugerait. Au bout de vingt-quatre heures, Klobb accepte; muni d'ordres spéciaux, il gagne Timbouc-
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tou à toute vitesse, y prend des méharis et arrive ainsi à atteindre en peu de temps la mission ; il expédie alors à Voulet l'ordre de s'arrêter ; celui-ci répond par un refus ; il y a échange de lettres ; enfin Voulet fait face à Klobb et le reçoit à coups de fusils.
Klobb mort, Voulet veut reprendre le cours de l'expédition ; Chanoine seul se joint à lui; les lieutenants, au contraire, réunissent autour d'eux les autres Européens, et quand les capitaines paraissent, le lendemain, devant leurs hommes, ils sont à leur tour reçus à coups de fusils et tués.
Tel est le drame. — Voyons maintenant les circonstances.
Voulet, pour entreprendre son expédition, a dû surmonter des obstacles innombrables : obtenir du gouvernement le consentement, les fonds, les ressources en hommes et en munitions, se procurer tout, malgré l'opposition systématique des admi-
nistrations et des rivaux, implacables en la circonstance, amener la troupe et le convoi à Say, en un mot former et concentrer sa mission : tout cela constitue, pour qui connaît le pays, un labeur qui demande autant de peine et d'énergie que tout le reste de l'entreprise.
Le premier but atteint, la colonne embarquée sur la route du Tchad, le plus gros effort est fait, il n'y a plus qu'à marcher. On marche, en effet, mais c'est en pays ennemi : il faut combattre les indigènes, trouver des porteurs, s'emparer des points d'eau, lutte journalière, terrible, de vie et de mort. On avance cependant et, si les efforts sont effrayants, le but se rapproche progressivement : ce but, — la gloire du pays, la gloire de l'explorateur — , compensera largement les peines. Mais alors, le chef apprend qu'on le poursuit pour l'arrêter : au lieu du triomphe de l'explorateur, c'est le jugement d'un conseil de guerre qui l'attend.
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Voulet a près de lui son collègue, le capitaine Chanoine ; naturellement celui-ci cherche à le persuader de l'injustice de la mesure qu'on prend contre eux, de son bon droit à résister, de l'horreur de la soumission à de pareilles rigueurs ; celui qui l'arrête va prendre sa place, se substituer à lui, profiter de ses travaux, recueillir les lauriers aux trois quarts acquis 1 . . .
Quand on examine de sang-froid, à tête reposée, la situation de Voulet, on hésite à le juger... Que Ton ajoute à ces considérations l'influence du climat, de l'anémie, de l'énervement produit par la fatigue, les privations, les soucis journaliers, la maladie, la soudanite en un mot ! Que ceux qui ont vécu dans ces régions maudites se souviennent de l'état que tous subissent, des discussions exaspérées qui s'élèvent pour des riens entre les meilleurs camarades, les gens les mieux doués de calme et de sagesse ; qu'on se rappelle l'aigreur que la bile excite et qui fait tout
voir en noir, qui tourne au tragique les plus insignifiantes querelles ; ceux-là qui se souviennent n'iront pas chercher bien loin l'explication des faits et trouveront la solution normale, sinon fatale, des excès que s'expliquent difficilement les compatriotes, ignorants des colonies.
D'ailleurs, les excès reprochés à Voulet lui-même, dont l'importance a été discutée, se justifient en pays ennemi par le besoin absolu d'avancer et d'obtenir de vive force les porteurs et l'eau ; si les droits de la guerre sont unanimement sacrés, — bien qu'au Transvaal, par exemple, nous ayons eu des exemples contraires, — au Soudan, il y a des circonstances où l'extrémité, la nécessité absolue, justifient les moyens les plus rigoureux : il faut marcher, il faut au moins vivre, et si l'absence de porteurs n'a d'autre conséquence momentanée que l'arrêt, Peau est la condition même de l'existence : une colonne représente des centaines d'hommes, et un point
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d'eau, un puits bourbeux, peu abondant comme la plupart, suffît pour un ou deux jours, pas davantage ; l'alternative reste donc en permanence : marcher ou mourir de soif. On peut, on doit limiter les moyens rigoureux ; mais cette limite est difficile à déterminer et jamais, nulle part, la lutte pour la vie n'est plus implacable, avec toutes ses conséquences.
De loin, en France, on juge de sang-froid et sévèrement, mais ici, quand on subit soi-même l'influence néfaste, terrible, du climat et qu'on voit de près les obstacles effrayants qu'ont à surmonter les explorateurs, on envisage d'un autre œil les résultats qui en sont les conséquences nature lies
Je ne sais vraiment quel sentiment l'emporte en intensité : de la pitié qu'inspire un Voulet, ou de l'admiration qu'excite un Marchand...
Le 28, je quitte Ségou de bonne heure,
dans une pirogue en aluminium qui a, ces jours-ci, amené des officiers : c'est la pirogue-amirale, la meilleure delà flottille, fort confortable en effet.
29 septembre. — Yamina.
Nous arrivons le soir et, avant la nuit, je peux parcourir la ville, une des plus importantes du Niger, avec sa grande mosquée à dôme ovoïde, lardé de piquets de bois, dont j'ignore le rôle, mais dont le hérissement est assez original.
Sur une place, un industriel en plein air fait cuire une douzaine de gigots de mouton embrochés autour d'un foyer et rissolés d'appétissante façon ; j'en achète un pour quinze sous et l'emporte.
i^"" octobre. — Koulikoro.
Je débarque au lever du soleil et trouve sur la rive le capitaine commandant le poste ; je me présente et demande à partir au plus tôt.
— Je n'ai ni cheval, ni porteurs, me dit le capitaine ; les indigènes travaillent au dehors et j'ai beaucoup de monde en route.
— Alors, quand pourrai-je partir?
— Au prochain convoi. Vous allez à l'hôpital de Khati ? Vous partirez dans huit jours, c'est régulier.
— Mais pas du tout! je ne suis pas malade, je ne vais pas à l'hôpital : je suis nommé élève-officier de cavalerie et voici Tordre exprès du gouverneur, enjoignant de me rapatrier au plus vite.
Je tends, en même temps, la copie de Tordre télégraphique du gouverneur ; aussitôt, changement à vue.
— Ah ! fort bien. S'il en est ainsi, partez quand vous voudrez. Quand voulez-vous ?
— Tout de suite, dans une heure ; le temps de réunir un cheval et six porteurs.
— Gomment, six porteurs ?
— Oui, j'en prends deux à mes frais.
— Ah ! bon. Dans une heure tout sera prêt.
Nous causons ensuite ; l'officier me demande des renseignements sur Ségou, le Sahel, Taffaire Voulet, puis je touche mes rations, reçois même une provision de pain blanc frais et de légumes du potager, prends un petit déjeuner et, quand mes porteurs sont arrivés, j'enfourche le cheval qu'on m'amène, — un microscopique insecte, harnaché d'une petite selle bounioule avec des étrivières très courtes, des étriers arabes trop étroits, — et qui vacille, semblant prêt à s'écrouler sous mon poids.
2 octobre. — Bammako.
Je n'ai pas quitté un instant mes porteurs qui seraient encore à mi-chemin sans cela. Deux lieues avant Bammako, vers onze heures du matin, je les vois si exténués par cette marche forcée, que je fais halte près du fleuve.
A cet endroit, bien qu'il n'y ait aucun village, un grand marché se tient à cent mètres de la route : on y vend des denrées alimentaires, presque exclusivement, et j'y achète des noisettes d'arachide, des kolas et des gâteaux de mil, sortes de beignets de couscous, sautés dans la poêle, mangeables avec du sucre. Je distribue tout cela à mes hommes, puis je prends un bain dans le Niger, très large, rocheux et particulièrement dangereux à cet endroit.